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mercredi 5 décembre 2018

LE MOUVEMENT DES GILETS JAUNES, LE PREMIER MOUVEMENT SOCIAL DE POST-DEMOCRATIE.

Nous avons très rapidement franchi un pas supplémentaire dans la crise de la démocratie. Et ce n’est pas étonnant que ce soit en France, où l’avancée de la libération de l’individu est la plus grande, y compris dans sa forme d’éloignement des religions individuelles, que cela ait lieu. La libération des individus a atteint un point qui semble difficilement dépassable. Dans un premier temps historique elle a permis l’existence et le développement de la démocratie. Les individus qui se libéraient se retrouvaient le plus souvent dans des nations, des idéologies qui s’affrontaient sous les formes les plus diverses, violentes ou non. C’est ce qui a permis le consentement à l’horreur des tranchées en 14-18 qui aujourd’hui nous étonne tant, nous qui somme arrivés beaucoup plus profondément dans la libération de l’individu. Aujourd’hui cette libération amène à un âge que je qualifie, faute de mieux, d’égoïste, du chacun ses idées, chacun ses revendications. Cette situation amène à mettre à bas les supports mêmes de la démocratie traditionnelle. Les partis politiques, les syndicats sont morts et ne ressusciteront pas, parce que personne ne se reconnait et ne se reconnaitra plus dans une structure rigide avec des objectifs figés qui ne sont pas le bricolage idéologique de chacun. C’est pourquoi je parle de post-démocratie. De ce point de vue Macron a largement accéléré le phénomène et je l’avais déjà dit. Il a tout fait pour affaiblir, anéantir, toutes les structures de contre pouvoir, et notamment les partis politiques et les syndicats, qui pouvaient s’opposer à son règne qu’il souhaitait jupitérien. Tout un chacun a bien vu qu’il imposait ses réformes (SNCF, ordonnances, etc.) contre l’avis des syndicats et de la gauche, et que donc les luttes traditionnelles étaient totalement inefficaces. Dans ce cas là il n’a plus laissé pour s’opposer à lui que la rue et la traditionnelle jacquerie. Nous y sommes. Le mouvement des gilets jaunes, c’est cela. Chacun sa revendication personnelle, opposée à celle du voisin, le refus de hiérarchie. Certains pays sont restés au niveau de la dictature ou sont entrés dans l’illibéralisme. Un dirigeant suffisamment intelligent a réussi sur une revendication essentielle à unir derrière lui une majorité, en détruisant sous les formes les plus diverses, toute possibilité d’opposition, souvent dans des pays où le libération des individus n’a pas atteint le point crucial atteint en Fraance. C’est Poutine qui fédère autour de l’idée de la restauration de l’honneur russe, d’Erdogan autour du retour au religieux malmené depuis Atatürk, de Dutertre aux Philippines et Bolsonaro au Brésil autour de l’idée de l’ordre, Orban en Hongrie sur le refus des immigrés, etc. Xi Jinping revient à un régime plus dictatorial qui tient par la tradition impériale, la peur du vide si le PCC s’écroule et la montée de centaines de millions dans les classes moyennes. Trump ne peut pas, pour l’instant entrer dans l’illibéralisme, quoique sa mainmise sur la cour suprême et ses attaques contre la justice aillent dans le même sens. Il joue sur une alliance nauséabonde d’extrême droite, d’ultrareligieux, de déclassement des couches populaires blanches, etc. La Pologne, l’Italie connaissent des situations différentes, mais elles aussi inquiétantes. Chez nous on a été tellement loin que jusqu’ici, personne ne surgit du chapeau pour tenter de fédérer le mouvement. Dès que quelqu’un parle il est menacé, décrié. On n’a même pas de bouffon à la Beppe Grillo. Cette crise de la démocratie n’est pas la première. Entre 1918 et 1939 les démocraties ont connu une grande crise avec la montée des fascismes de toutes sortes, du communisme et de divers populismes. En 1939 il restait bien peu de démocraties. En 1945 elles avaient triomphé (avec l’aide de Staline !). En 1989 la plupart des Etats communistes eux-mêmes succombaient. Cela en sera-t-il encore une fois ainsi ? Nul ne le sait. Si on a appris quelque chose depuis les dernières décennies c’est qu’il n’y a pas de lois historiques, et que le progrès historique est une idéologie aussi fausse et dangereuse que les autres. Alors on ne sait rien de demain. Il faudra voir et essayer de gérer au jour le jour. L’avenir est un tunnel noir où il nous faut pourtant avancer. J’ai déjà écrit que je ne vois qu’une issue, la montée d’un sentiment général de responsabilité qui crée une nouvelle forme de démocratie. Pour l’instant nous n’en prenons pas le chemin.

En tout cas nous ne savons aucunement ce que donnera la crise actuelle. Essoufflement lent ? Aggravation et jusqu’où ? De quoi demain sera-t-il fait ? Tout est possible. Les bonnes paroles, le raisonnement hélas sont inefficaces devant l’irrationalité actuelle.

Deux annexes encore. La montée inquiétante de la violence, qui est la colère toujours mauvaise conseillère. Et la nécessité de maintenir, sous une forme ou une autre, et peut-être en dernier recours, sous n’importe quelle forme, une structure solide de pouvoir légal. Si le pouvoir se délite on est inexorablement sur la pente qui mène à la barbarie.

En conclusion je dirai que les élections européennes (et il s’en sera passé bien des choses d’ici là) seront un test. Une certitude les partis pro européens feront hélas un fiasco total. Une autre, les partis traditionnels ne rassembleront pas des foules. Ou bien les citoyens s’en désintéresseront et on sera très au-dessous des 50 % de votants. Ou bien des individus ou groupements improbables émergeront et rafleront la mise par un coup médiatique au dernier moment, mais on peut s’attendre là à des eurosceptiques, voire pire. Attention au Frexit !

mardi 18 septembre 2018

A PROPOS DE L’HORLOGER DE SAINT PAUL

J’ai revu hier soir le film de Tavernier, extraordinaire premier film. Avec deux acteurs merveilleux Noiret et la ville de Lyon.

Tavernier nous balance au visage toutes ses convictions humanistes, au mépris des convenances et même de la légalité.

Mais un autre intérêt du film est de voir comment il date d’une époque révolue au niveau des idées. Nous sommes en 1974 (sortie du film), c’est la fin des « 30 glorieuses » que personne n’a encore compris comme telles. D’autant plus qu’elles commencent seulement à porter l’essentiel de leurs fruits. Nous sommes encore dans une époque d’affrontements idéologiques violents. Certes en France cela ne prend pas le tour violent des Brigades Rouges italiennes ou de la RAF allemande. Mais quand le film sort cela fait quatre mois que la CIA a aidé Pinochet pour son coup d’état. La dictature des colonels grecs est encore là pour quelques mois. Dans ces conditions du côté des forces les plus à droite et à gauche (et cela représente alors beaucoup) il y a une certaine désinvolture avec la notion de légalité et d’Etat de droit. Le SAC gaulliste, les milices patronales antisyndicales représentent des forces occultes, mais bien présentes. Rappelons-nous l’assassinat de Pierre Maître à Reims par des milices patronales en 1977. A gauche l’influence communiste et cégétiste est encore forte et justifie facilement son mépris de la démocratie bourgeoise par les dictatures de droite (n’oublions pas à l’époque l’Espagne et le Portugal) soutenues par les Etats-uniens et les forces extralégales de droite. Son idéologie imprègne encore largement les gauchistes alors importants et le Parti Socialiste.

Il faudra attendre encore une dizaine d’années pour que l’Etat de droit soit vraiment accepté par la quasi-totalité de l’éventail politique. En France cela date des années Mitterrand. L’effondrement des idéologies avec la fin des expériences communistes marque un tournant décisif en la matière. Dans d’autres pays comme la Suède cela a été plus tôt.

Certes dans le film il s’agit aussi d’un père qui soutient son fils au-delà de toute explication, par simple conception personnelle de la paternité, mais cela se place et s’est bien marqué dans le film dans une époque où l’Etat de droit n’est pas encore totalement assis dans les têtes.

Etrangeté de l’histoire il entre dans l’idéologie de tous au moment où la modernité fait encore un tour et va commencer à déstabiliser la démocratie comme nous le vivons aujourd’hui. Avance et retard de l’idéologie sur la réalité. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus.

18 septembre 2018

samedi 7 juillet 2018

LE SYNDROME COLOMBIEN ET LA MODERNITE IRLANDAISE

L’actualité récente m’apporte deux analyses au sens opposé. L’un négative que je dénommerai le syndrome colombien et l’autre positive de la modernité irlandaise.

J’appelle syndrome colombien une attitude qui est liée aux années 1990 pendant lesquelles la Colombie s’enfonçait lentement dans une violence croissante avec d’un côté les narcotrafiquants dont le cartel de Medellin de Pablo Escobar et le cartel de Cali et de l’autre avec la guerre civile menée par les F.A.R.C. et autres mouvements de guérillas insurrectionnelles opposés aux para militaires aussi violents. Peu à peu le pays s’enfonçait lentement dans la violence : assassinats, attentats, séquestrations, enlèvements, etc. Si le mouvement avait été soudain la population aurait réagi violemment à cette agression, mais en fait la violence ne faisait que croitre lentement au fil du temps, si bien que la population qui la subissait s’y habituait peu à peu. C’est cela que je nomme le syndrome colombien. Une dégradation de la situation suffisamment lente pour que l’on s’y habitue et que l’on considère la réalité comme sinon quasiment normale, du moins comme vivable. Il me semble qu’aujourd’hui nous sommes atteints de ce syndrome dans plusieurs domaines. D’abord dans le domaine démocratique et européen. Nous nous habituons peu à peu à voir le rejet du politique prendre de l’ampleur, l’abstention monter d’élection en élection (57 % au 2ème tour des législatives l’an dernier), le chancre du Front National, même changé de nom qui s’inscrit dans la normalité (et Marion Maréchal risque d’être bien plus dangereuse si elle a de l’intelligence et de la chance), etc. Au niveau européen nous nous habituons à considérer Orban, puis les dirigeants Polonais, puis Autrichiens, puis Italiens glisser vers l’extrême droite, et même Angela Merkel céder sur la question des immigrés et prête à laisser tomber ses partenaires européens pour tenter de sauver ses exportations d’automobiles vers les U.S.A. Nous nous habituons sur le plan intérieur à voir les protections sociales lentement érodées, leurs défenseurs politiques et syndicaux réduits à l’impuissance, nous nous habituons à voir des inégalités croissantes entre le commun des mortels et certains privilégiés qui pour jouer à la ba-balle, se prendre pour des artistes ou des communicants médiatiques, diriger des entreprises touchent des revenus qui dépassent des centaines de fois le niveau du plus élémentaire scandale. Nous nous habituons à voir mourir des milliers de réfugiés qui tentent de rejoindre l’Europe, et nous n’avons rien à leur proposer, alors que tous les experts considèrent que l’Afrique subsaharienne va doubler de population dans les prochaines décennies. Je n’ai qu’une attitude face à ce syndrome, en prendre conscience, et refuser de considérer la situation comme normale. Cela ne fait rien avancer, mais c’est le socle indispensable pour pouvoir saisir les opportunités qui peuvent se faire jour demain. Car ne l’oublions pas la Colombie, même si le nouveau président récemment élu peut inquiéter, a liquidé les cartels de drogue, a fait la paix avec les F.A.R.C., est devenue une destination touristique tendance.

L’évolution irlandaise elle illustre de manière presque trop parfaite la montée de la modernité, c'est-à-dire de l’indépendance de l’individu. Pour se libérer du passé il faut se libérer de l’emprise de la religion sur la société. La religion ne devenant qu’un choix éventuel personnel. Il faut aussi mettre l’accent sur la situation des femmes, qui dans toutes les sociétés traditionnelles sont victimes, à titre divers, de la domination masculine. De ces deux points de vue l’Irlande jusque très récemment était encore un pays très traditionnel et en retard sur la modernité par rapport à la France par exemple. Très catholique, refusant le divorce, l’avortement, etc. Rappelons le scandale des Madeleine jusque dans les années 1990. Or en quelques années l’Irlande a accepté le divorce, la contraception, le mariage pour tous et dans ces dernières semaines à une écrasante majorité (2/3) le droit à l’avortement. L’Irlande rejoint donc l’Europe à grande vitesse. Preuve en est de l’avancée inexorable de la demande d’indépendance des individus.

dimanche 17 juin 2018

AU SUJET DE DEUX INTERVIEWS de Maurice GODELIER et Francis FUKUYAMA

« Le Monde » d’aujourd’hui publie deux interviews intéressantes de Maurice Godelier et Francis Fukuyama sur l’évolution actuelle des sociétés. En anthropologue Maurice Godelier analyse l’évolution des deux dernières décennies comme la prise de puissance des pays émergents qui contestent la domination occidentale, la mettent à mal, pour remettre simplement l’Occident à sa place : une puissance importante non dominante. Mais les prétentions occidentales formulées il y a 20 ans, qui pensaient que le développement des pays émergents allait créer chez eux, comme cela s’est fait chez nous, une inévitable victoire des valeurs culturelles occidentales et notamment la fin du pouvoir religieux sur les sociétés et leur démocratisation, n’ont pas eu lieu. La Chine construit une économie de marché, tout en restant, et même en renforçant le caractère dictatorial de son parti unique et de son dirigeant suprême et retrouve les valeurs du confucianisme que Mao avait cherché à éradiquer. L’Inde devient une des premières économies du monde en affirmant un peu plus chaque jour les valeurs culturelles de sa vieille civilisation à base religieuse si complexe. La Turquie abandonne de plus en plus les valeurs occidentales pour affirmer les valeurs culturelles traditionnelles et son dirigeant s’éloigne toujours plus d’un minimum démocratique. Et ne parlons pas de Poutine qui restaure, pour son grand profit populaire, les valeurs traditionnelles russes, qu’avaient su adopter le stalinisme, notamment lors de la « grande guerre patriotique ». L’Iran a peut-être été le premier avec sa révolution khomeyniste à chercher un développement sur des bases traditionnelles, ici fortement antioccidentales au sens culturel, mais pas technologique. Le monde est donc de plus en plus culturellement multiforme, chacun revendiquant sa culture. Le problème de l’Occident est plus que d’accepter de revenir à la place qui est simplement la sienne, il est dans une crise interne. Car l’Occident n’est pas un. Il y a des divergences importantes entre l’Europe et les Etats Unis sur bien des points : importance du religieux, manque de pacification de la société avec la multiplication des armes, faiblesse des valeurs collectives par rapport aux valeurs sociales. Et Trump n’est aucunement la cause des problèmes, il en est une maladie et un aggravateur. Il n’est que le symptôme du déclin relatif occidental et de la fin de la toute puissance américaine. Il n’est qu’un enfant qui trépigne car il ne peut pas faire ce qu’il veut. Francis Fukuyama analyse aussi la crise démocratique et populiste qui traverse l’Occident : Hongrie, Pologne, Italie, mais pas seulement. Pour lui la solution serait de redéfinir une conception de l’identité nationale qui soit intégratrice : basée sur des idéaux communs : laïcité, libertés individuelles, etc. Cette désunion entrave naturellement l’Occident dans la géopolitique actuelle, qui est une guerre de tous contre tous selon toutes les formes possibles : idéologique, commerciale, voire militaire, etc.

Il me semble que l’on peut aller un peu plus loin dans l’analyse. Et je pense que Maurice Godelier n’a pas dans une interview forcément brève dû aller au bout de ses pensées. Il faut penser sur le long terme. Nous vivons dans un moment d’ouverture des sociétés. Toutes les sociétés traditionnelles étaient basées sur un inconscient religieux à base sexuelle (qui naturellement plaçait la femme, plus ou moins selon les sociétés, en état de soumission). Dans la société traditionnelle chacun a sa place, est relativement protégé, mais doit remplir le rôle qui lui est désigné, il n’a pas la liberté de sa vie. La modernité, invention occidentale a brisé le lien en affranchissant, par des combats séculaires douloureux, la société du pouvoir religieux. Chacun peut avoir sa religion ou pas, c’est un problème individuel et non plus collectif. La modernité a libéré les individus qui peuvent choisir leur vie, qui sont devenus égaux en droits, mais qui sont souvent seuls et démunis. Cela a notamment crée le capitalisme mondial et la démocratie chez nous. D’une part le capitalisme mondialisé triomphe partout. Paradoxalement c’est Trump qui le remet le plus en question. La Russie, l’Iran ne demandent qu’une fin des sanctions, même la Corée du Nord ne rêve que de se joindre au concert mondial. Personne ne semble remettre fondamentalement en doute cette invention occidentale. Et d’autre part l’on constate que l’aspiration à la libération de l’individu est quasi universelle. Elle traverse autant la Chine, que l’Inde, la Russie, la Turquie ou l’Iran pour reprendre les quatre pays dont j’ai parlé plus haut. Or il me semble que la libération de l’individu, l’égalité des droits entre tous et toutes, ne pourra que saper le parapluie religieux sur la société que cherchent à imposer les traditions ancestrales.

Comment faire cette égalité dans la société des castes indienne, dans la société rigoriste islamique qui cantonne la femme dans un rôle second, qui a toujours considéré le religieux lié au politique et le dominant ? Je crois qu’une grande partie des crises d’identité actuelles vient du conflit interne entre les deux souhaits incompatibles : liberté et égalité des individus et maintien des traditions.

Il faudra que les sociétés fassent leur chemin, mais elles le feront seules et ils seront tous différents dans leur contenu et dans leur chronologie. Je suis persuadé qu’elles ne pourront finalement qu’avancer vers la modernité de la liberté des individus et de leur égalité, car la pression me semble irrésistible, mais qu’en même temps elles vont transformer leur tradition, en en conservant des pans entiers en les rendant compatibles à la modernité, comme nous l’avons fait nous même en Occident. Il serait justement intéressant d’analyser comment nous avons maintenu en la transformant notre culture, et chaque pays différemment, tout en conquérant notre modernité. Tout cela prendra du temps et ne sera pas un chemin pavé de roses, mais c’est toujours ainsi dans l’Histoire.

Maintenant il y a quand même un danger c’est que la crise écologique et démographique ne vienne perturber gravement ce chemin qui sinon me semble inévitable. L’avenir n’est jamais écrit en Histoire.

samedi 9 juin 2018

RETOUR SUR LA SOCIETE INDIENNE DE CASTES

Je viens de finir l’excellent libre « Une vie paria » de la collection Terre Humaine. Ecrit à la même époque, c’est un peu les travaux pratiques au cours que serait le livre de Louis Dumont. On voit vivre avec précision cette société de castes. Et les deux livres se complètent parfaitement, allant dans le même sens. Tous les deux parlent de la société de castes classique, mais aussi de l’évolution plus récente. Mais naturellement écrits dans les années 90 du siècle dernier ils ne peuvent pas parler de l’évolution de ces 20 dernières années. Une évolution que j’aimerai bien connaître et tenter de comprendre, même si elle ne peut être que multiforme, car l’Inde est un tel sous-continent, si immense, divers et peuplé. La société de castes est une société hiérarchique dans laquelle les castes très endogames sont liées les unes aux autres par des obligations traditionnelles qui fait le ciment de cette société qui lui a permis de vivre et d’évoluer pendant des siècles. Ainsi les parias, eux même divisés en castes, variables selon les lieux, sont naturellement les plus discriminés, mais ils survivent grâce aux échanges de services, de nourritures, de travail, de dons avec les autres, qui sont très codifiées. La libération de ce système ne peut être que culturelle. Elle doit se faire dans les têtes. Anbin, le fils de Viramma, l’héroïne d’« Une vie paria » rejette cette société. Le basculement culturel a eu lieu dans sa tête. Mais ensuite, comment faire ? L’évolution peut amener à des situations pires si on n’y prend pas garde. Il y a eu des avancées relatives. Plus de famines, une scolarisation croissante, des partis politiques puissants qui, même s’ils sont gangrénés, comme les autres, pas la corruption et le populisme, défendent les basses castes et ont obtenu des avancées. Il y a comme partout deux possibilités. Ou bien une évolution lente et progressive, chaotique forcément, vers une société où la hiérarchie des hommes cède peu à peu la place à une égalité réelle. Ou bien une lutte franche, révolutionnaire des basses castes pour arracher cette égalité. Dans le contexte indien la deuxième solution risque bien d’amener à de situations de quasi guerre civile, comme il y en a eu entre hindous et musulmans, notamment lors de l’indépendance. L’évolution que montrent les Racine dans « Une vie paria » est essentiellement centrée sur l’évolution politique, économique et sociale. Mais qu’en est-il de l’évolution des familles ? Les mariages commencent-ils à cesser d’être endogames ? Sont-ils toujours à l’initiative des parents ? Les horoscopes ont-ils toujours la même importance primordiale dans toute décision importante ? Etc. Sans compter que plus de 20 ans ont passé depuis que ces deux livres sont écrits. Autant de questions que j’aimerai un peu mieux cerner.

9 juin 2018.

samedi 2 juin 2018

FAKE NEWS, HARCELEMENT, MASCULIN. Au sujet du N° 200 du Débat

Le numéro 200 du Débat est passionnant, rassemblant sur les différents sujets des contributions donnant des points de vue, je dirai plutôt même des plans d’attaque, différents. Un vrai débat quoi ! Et je voudrai un peu réfléchir sur les trois problématiques de ce numéro.

Du premier groupe d’articles baptisé « sur l’Etat du débat public » je retiendrai surtout celui de Nicolas Vanbremeersh. L’auteur, et j’en suis assez d’accord, commence par mettre en cause le concept même de fake news. Nous sommes passés avec les réseaux sociaux de l’ère des médias réservés aux journalistes, à l’ère où chacun commente tout. Dans ce foisonnement, sans contrôle, se trouvent des idées contraires à la vérité qui font parfois le buzz, qu’elles soient lancées par un quidam ou un Président de la République. Dire qu’il s’agit d’un complot contre la vérité, un complot politique ou géostratégique c’est entrer dans les théories complotistes. Il faut bien comprendre comment l’évolution des médias ces dernières années permet de donner un sens à ceux qui croient à ces fake news qui alimentent les populistes. Une communauté médiatique s’est crée dont l’idéologie est sinon uniforme, du moins largement proche, et en décalage avec le ressenti, les idées de nombre de citoyens. Quand les médias soutiennent par exemple quasi unanimement l’Union Européenne, l’aide aux réfugiés, ils ne peuvent que rendre sensible ceux qui sont d’avis contraire aux opinions contraires qui sont en circulation, ils ne peuvent que les rendre sceptique envers euce monde médiatique, vu comme parti intégrante des « élites ». Cela ne veut pas dire que toute opinion est égale, mais simplement qu’on tombe ainsi dans le piège tendu par Trump et les populistes de tout poil (de gauche comme de droite). On les alimente en croyant faire de la pédagogie contre eux. Ce n’est que par le débat, par la multiplication des opinions qu’on pourra espérer contrer les opinions contraires, mis sûrement pas en se posant en maître de leçon en surplomb.

Sur le dossier « au-delà du harcèlement » je retiens surtout l’article de Gilles Lipovetsky qui cherche à remettre dans son contexte, notamment historique, le phénomène né avec l’affaire Weinstein. Il commence par faire son sort à l’idée qui tendrait à accréditer le lien entre un capitalisme de plus en plus sauvage et un harcèlement croissant des femmes. Parce que les villes où le harcèlement est le plus grand ne sont ni Londres, ni Tokyo, ni Paris, mais Le Caire ou Karachi ou Lima ou New Delhi, et parce que les taux d’agressions sexuelles chez nous sont en nette baisse depuis des décennies. Il ajoute « la réactivité aux manifestations de la violence sexuelle augmente à mesure qu’elles reculent dans les faits ». Car c’est bien d’une intolérance grandissante à ce harcèlement qu’il s’agit, et non pas d’une aggravation d’une multiplication des faits eux-mêmes. C’est bien la libération de l’individu, en l’occurrence de la femme, qui rend ces actes de plus en plus intolérables. Mais il faut ajouter qu’il y a une divergence d’opinion importante chez les femmes, entre ce qui doit leur semble du harcèlement ou non. Pour certaines la drague, la séduction sont à prohiber, d’autres les réclament. Ce qui est tout naturel, puisque la libération des individus a permis de libérer la différence de chacune. Si certaines se choquent de voir un homme payer pour elles au restaurant, d’autres trouvent le fait tout à fait normal, pour prendre un simple exemple. Pour certaines il s’agit quasiment d’une guerre des sexes, pour d’autres il ne s’agit que de s’opposer à un harcèlement (mot trop bénin quand il peut mener au viol pur et simple) qui n’a que trop fait son temps. C’est l’avenir qui fera le tri. Il parait peu probable qu’il mène à un retour à une pudibonderie. Mais les contacts entre les deux sexes ne sont pas plus faciles, voire plus difficiles, quand ils sont libérés que quand ils étaient assujettis à des rôles sociaux prédéfinis.

Du troisième volet, le plus volumineux, sur « le masculin en révolution » je retiendrai d’abord et surtout l’article de Marcel Gauchet. Il part de l’événement : « nous sommes en train d’assister à la fin de la domination masculine ». Il part de l’analyse qu’il a faite dans son dernier ouvrage de la libération totale des individus à partir du milieu des années 70 du siècle dernier, conjointement à la fin de toute domination des Dieux sur nos sociétés. Les sociétés anciennes étaient basées sur un inconscient religieux, dans lequel était fondamental la différence des individus (et principalement des deux sexes) avec des rôles différents (avec naturellement partout, plus ou moins fortement, la domination de l’homme sur la femme). Ces différences pouvaient être plus complexes et par exemple aller jusqu’à l’existence de véritables castes, comme en Inde, avec à l’intérieur de toutes naturellement la domination des hommes sur les femmes. A partir du moment où le religieux disparaît totalement (de la domination de la société, mais pas forcément du cœur des individus), les bases de la domination disparaissent. Cela ne veut pas dire qu’il ne reste pas des traces dans l’inconscient individuel et collectif, ni dans la culture, ni dans des usages considérés comme évidents. Cela veut dire aussi que ce point d’arrivée (provisoire, car en histoire tout est provisoire) n’est pas acquis définitivement. D’autre part il ne concerne essentiellement que notre Occident (et encore il faudrait constater les différences entre nos différents pays). Pour d’autres pays, et en particulier le monde islamique la sortie de la religion de la sphère publique cause bien des conflits. C’est plus facile avec la religion catholique dans laquelle Jésus dit « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu (Marc, XII, 13-17; Matthieu, XXII, 21; Luc, XX, 25)» qu’avec la religion musulmane dans laquelle Mahomet était chef religieux, chef politique et chef militaire. Néanmoins l’aspiration à l’autonomie de l’individu, née en Occident, travaille le monde entier et c’est peut-être justement là que se trouve une cause essentielle de la crise actuelle que connaissent nombre de pays et de communautés musulmanes. Maintenant, maintiendrons nous cette autonomie de l’individu, se généralisera-t-elle, l’histoire nous a assez appris que l’avenir n’est jamais écrit.

Cette fin de la domination masculine n’est pas sans poser des problèmes aux deux sexes, mais probablement, et apparemment encore plus aux hommes, comme le montrent nombre d’autres articles. Car le père tel qu’il était, chef de famille, jusqu’il y a peu, a vécu. Quelle place peut-il avoir dans une famille où les responsabilités, le travail, les tâches ménagères sont de plus en plus partagées. Les femmes ont obtenu la libération de leur sexualité. C’est globalement elles, et de plus en plus seules, qui décident de leur maternité. Depuis quelques décennies nous expérimentons tous les possibles de cette égalité des sexes. La sexualité s’est déconnectée de la procréation. Les familles éclatent de plus en plus. Les enfants sont de plus en plus élevés par des structures avec un père ou une mère non biologique, voire avec un seul parent (alors presque toujours la mère).

Le masculin semble avoir dans ce contexte des difficultés importantes. Certes ce n’est pas le cas pour tous, mais on constate différents phénomènes. Il semble s’être crée une nouvelle période charnière entre adolescence et âge adulte, que certains appellent adulescence, qui est bien plus importante pour les garçons que pour les filles. Jusqu’à environ 30 ans aujourd’hui bien des garçons refusent de se fixer autant professionnellement que sentimentalement. L’écart de réussite scolaire entre garçons et filles s’accroit au large bénéfice de celles-ci. Refus scolaire, sortie du système se multiplient pour nombre de garçons. Le fait que la profession enseignante soit de plus en plus féminisée s’il n’en est très probablement pas la cause, n’est-t-il pas un facteur aggravant ? (la féminisation croissante de la justice pose problème pour l’égalité des sexes dans les affaires ayant trait à la famille, la féminisation croissante des professions de santé pose d’autres problèmes…). Nombre de garçons se réfugient dans des entre soi : bandes dans les banlieues, groupe de geeks, de hackers ignorant (fuyant ?) les filles.

L’égalité de plus en plus complète des hommes et des femmes en route depuis quelques décennies déboussole forcément la société. A l’heure de l’autonomie des individus les pouvoirs publics ne peuvent plus légiférer, sauf pour fixer des digues pour les cas limites (viol, harcèlement, droit au mariage, droit des enfants…). C’est à chacun de faire avec sa liberté. Chacun réinvente le père, le conjoint, la mère, la conjointe qu’il pense le mieux convenir. Toute la psychologie, la psychanalyse est bouleversée par les nouvelles configurations, qui n’ont fait que commencer à s’expérimenter. Ce qui fait que l’on trouve de tout dans leurs déclarations et publications. Car très peu a encore été étudié dans ces domaines. Pas étonnant que nous soyons déboussolés. C’était évidemment plus facile quand la société nous imposait un rôle, mais c’est le prix de la liberté.

mardi 22 mai 2018

LA MODERNITE DEMOCRATIQUE OCCIDENTALE DANS LE MIROIR DE LA SOCIETE DE CASTES INDIENNE

Je suis en train de tenter d’étudier la société indienne traditionnelle. Comme je l’avais fait pour la Chine l’étude d’un totalement étranger, sur le plan des valeurs, du fonctionnement, etc. amène à se poser la question dans un premier temps de la différence entre eux et nous. Il nous faut chercher ensuite ce qui existe de nos valeurs, de notre fonctionnement à l’état secondaire chez eux, mais ensuite encore il nous faut nous retourner vers nous pour chercher ce qui chez nous, souvent souterrain, participe des valeurs et comportements opposés. Enfin on se pose la question du changement apporté par plusieurs siècles de mondialisation et comment celle-ci amène à introduire chez eux, comme chez nous des valeurs différentes, étant entendu que la mondialisation se faisant, jusqu’à présent, mais cela peut changer, sur pression occidentale, ce sont les autres qui jusqu’ici auraient du être amenés à changer bien plus que nous. La Chine était un étranger totalement autre. Une des plus grandes différences étant, notamment dans le Tao, l’intrication des contraires dans le ying et le yang. Il n’y a pas d’opposition du bien et du mal, pour reprendre l’exemple de l’opposition fondamentale occidentale, mais complémentarité, mouvement des deux notions liées, l’une se transformant sans cesse dans l’autre. Il n’y a ni bien absolu, ni mal absolu, l’un engendre toujours l’autre. On est à l’opposé du manichéisme dans tous les domaines.

En Inde nous restons dans un monde d’origine indo-européenne, mais sur des bases totalement différentes aux nôtres. Rappelons que les nôtres, sur lesquelles je vais revenir, ne datent que de la révolution de la modernité qui a vu s’affirmer l’individu lentement au cours des derniers siècles. Nous sommes en Inde, comme chez nous, dans un système manichéen où deux valeurs antagoniques s’opposent, ici ne n’est pas la bien et le mal, mais le pur et l’impur. Précisons tout de suite que ces deux notions n’ont rien à voir avec des notions qui seraient liées à la propreté ou à l’hygiène. La pureté est liée au Religieux seul. Ainsi pour se purifier on peut faire des ablutions, mais encore mieux aller se tremper dans l’eau du fleuve sacré le Gange, tout simplement parce qu’il est habité par les Dieux. Cela n’a rien à voir avec sa pollution qui a du être importante depuis bien longtemps. De même, pour se purifier, on peut aussi avoir recours aux cinq produits de la vache, animal sacré : le lait, la crème, le ghee (beurre clarifié), l’urine et la bouse. Dans la vache le seul endroit non sacré est la bouche par laquelle peuvent entrer des impuretés, mais qui perdent leur caractère d’impureté une fois passées dans l’animal sacré. Historiquement il semble que les indo-européens qui ont commencé à occuper le pays vers 1500 avant JC, cousins proches des Perses, un peu plus lointains des Romains, Grecs, Germains, Celtes et autres Scandinaves, ont apporté la classique division en trois Dieux principaux, trois ordres, quelque chose comme nos trois ordres Noblesse, Clergé et Tiers Etat avec des fonctions voisines (pouvoir politique, militaire et judiciaire ; pouvoir religieux et travailleurs). Avec une différence la Noblesse et le Tiers Etat étaient bien endogames, se mariant quasi exclusivement entre eux, par contre le Clergé du fait de son célibat ne pouvait pas l’être et devait être alimenté à chaque génération par les deux autres ordres. Ce qui remplace le Clergé en Inde, les Brahmanes, se mariant, ils pouvaient être eux aussi endogames. Dans l’Inde ancienne ces trois ordres (les varnas), ces trois fonctions étaient donc les Brahmanes religieux, les Kshatriyas rois et guerriers et les Vaishyas travailleurs. Mais probablement parce qu’ils arrivaient en conquérants dans un pays déjà occupé, et qu’ils n’ont pas voulu non plus se mélanger aux autochtones, ceux-ci ont été relégués dans un quatrième ordre les Shudras serviteurs. Ici on est encore dans des fonctions pures, pas dans les castes. Une autre différence avec les autres indo-européens a été la disjonction entre Brahmanes et Kshatriyas. Les Brahmanes ont le monopole du religieux et le roi n’est jamais un roi prêtre. Il doit avoir recours au Brahmane pour faire le sacrifice. Le roi est donc en statut inférieur au prêtre. Ajoutons que l’on oublie dans les quatre varnas ceux qui sont encore en dehors, en dessous, les intouchables. Assez vite la société védique s’est transformée et elle a adopté le système fondamental, à base purement religieuse du pur/impur. Et s’est crée alors une hiérarchie et le système de castes, qui justement se distinguent sur le principe de la différence de pureté. C’est un système qui existait déjà du temps du Bouddha historique au 6ème Siècle avant JC. Ce système de castes et de sous-castes n’est pas général. Chaque région a son système propre. Il faut bien voir que l’hindouisme n’est pas un système unifié, mais un ensemble de systèmes très divers et souvent contradictoires : les religions populaires, les renonçants, le yoga, les sectes diverses et variées, le tantrisme, etc. Les castes sont parfois (souvent ?) basées sur des métiers plus ou moins purs. Mais si par exemple beaucoup de gens de la caste des potiers sont potiers, il y en a beaucoup d’autres membres de la caste qui font d’autres métiers. C’est aussi un système qui amène à la division permanente. En effet on se marie dans sa caste, voire sa sous-caste, tout simplement parce que ceux qui sont au-dessus ne veulent pas déchoir à la pureté en se mariant avec une caste inférieure. Mais si un groupe de familles a un comportement interprété comme mettant en cause la pureté, les autres familles de la sous-caste ne voudront pas se marier avec eux et cela créera une nouvelle sous-caste. Les caractères qui caractérisent le système de caste sont la séparation (pour le mariage, le contact, la nourriture), la division du travail (notamment les professions réputées impures, liées à la mort, les blanchisseurs, etc.) et la hiérarchie entre les castes se fait sur la base du plus ou moins pur. On a donc une société qui est basée sur la hiérarchie des castes et en l’occurrence la Brahmane l’emporte sur le Kshatriya. Ce qui fait que le pouvoir réel (politique, économique) est considéré comme second. Certes le roi règne, les puissants économiquement ont la capacité de s’enrichir et d’une certaine manière ils sont libérés des contraintes religieuses. La société vit sa vie, dans le respect de l’ordre des castes. Ce caractère second du politico-économique explique probablement la faiblesse de l’investissement indien pendant longtemps dans une modernité qui ne les concernait que secondairement. Il faut voir que le ciment qui fait tenir le système et qui l’a fait tenir pendant plus de deux millénaires est la solidité de l’imbrication. Car la caste n’est pas isolée, au contraire. Chaque famille a besoin d’un brahmane pour faire le sacrifice, d’un blanchisseur pour laver le linge (occupation impure), d’un spécialiste lors d’un décès (occupation encore impure), etc. Chacun a une fonction pour tous les autres, est lié aux autres. Ceci se fait selon des règles établies et les luttes ont toujours été permanentes pour les faire respecter, voire les interpréter dans un sens plus favorable. Chaque caste, voire sous-caste a plus ou moins, surtout les plus importantes numériquement, des organismes, des moyens de pression collective, vis-à-vis des autres. On est dans une société intégrée. Par contre on est naturellement dans une société qui ne reconnait pas l’individu. On est dans l’intérêt collectif et la hiérarchie règne partout.

On est donc dans une société où les valeurs sont antagonistes aux nôtres. Dans la modernité occidentale la valeur première est l’individu qui est considéré comme libre et égal à tout autre. Dans le système de castes indien on a comme valeur première la valeur religieuse du pur/impur et cela entraîne une hiérarchie, non des individus qui ne sont pas reconnus, mais des castes les unes par rapport aux autres.

Voyons maintenant ce qui dans la société indienne, toujours traditionnelle, on se posera plus loin la question de la modernisation, a quelque chose à voir avec le contraire de la hiérarchie prédominante, avec l’individu et sa liberté, égalité. Il y a d’abord ces renonçants, qui à l’image du Bouddha historique ont quitté la société pour aller prêcher, chercher la vérité hors du monde social. Ces renonçants sont hors caste et sont considérés comme tels. Il y a aussi un certain nombre de sectes ou de mouvements hindouistes (je rappelle l’immense pluralité de l’hindouisme) qui recrutent depuis longtemps sans considération de castes. Il y a notamment les tantristes, particulièrement ceux de la main gauche, les plus extrêmes. Ces derniers renversent même les valeurs traditionnelles de l’hindouisme en faisant entrer dans leurs cérémoniels ésotériques la boisson alcoolisée, la consommation de viande (officiellement dévalorisée dans la hiérarchie de la pureté) et les relations sexuelles en dehors des conjoint(s) officiels. Mais tant les renonçants que les tantristes ou d’autres sectes ne cherchent en rien à remettre en cause l’ordre officiel des castes. D’une certaine manière ils servent d’exutoire, de défoulement, comme chez nous le carnaval qui permettait de railler le seigneur, la religion le temps d’une fête.

Maintenant revenons chez nous et cherchons ce qui en opposé est resté de l’ancienne hiérarchie dans notre démocratie de l’individu avec sa liberté et son égalité. Je ne saurai que donner quelques pistes. La première serait la recherche permanente, en Fra nce tout particulièrement d’un pouvoir quasi royal, d’où l’importance accordée au Président de la République dont on attend tant. La seconde serait dans la hiérarchie économique qui continue à se perpétuer, avec le refus, particulièrement en France, d’une participation réelle des salariés et de leurs représentants dans les instances de direction des entreprises. Cette hiérarchie est quand même bien plus une hiérarchie subie que souhaitée. La troisième serait dans la coupure entre le peuple et les élites, dans la segmentation croissante de la société, dans la montée d’un communautarisme. Et là c’est une tendance récente, en voie d’aggravation. Depuis les années 70 du siècle dernier des coupures se font, en particulier au plan culturel, et rappelons que c’est le plan décisif, entre des couches sans cesse diverses d’individus. On se fréquente, on se marie (ou on vit ensemble), on habite, on envoie ses enfants à l’école, on a des loisirs uniquement avec des gens de couches culturellement proches. Et la segmentation s’aggrave avec la multiplication des offres culturelles dues aux nouvelles technologies. Chacun sa culture. On assiste à une segmentation socio-culturelle croissante qui ressemble de l’extérieur (car le fond est différent) à la segmentation croissante des castes indiennes. Je terminerai en disant que l’individu a atteint chez nous une autonomie quasi-totale au moment où il se sent de moins en moins la possibilité d’exercer cette liberté qu’on lui attribue officiellement. Justement depuis les années 70 du siècle dernier la mondialisation, telle que la sphère financière a réussie à l’imposer sournoisement, rend extrêmement difficile toute modification de l’ordre socio-économique, même à la marge. Et la crise démocratique et sociale actuelle, la montée du populisme a largement à voir avec cette impuissance ressentie par des individus qui se sentent de plus en plus autonomes. Deuxième aspect l’égalité officiellement proclamée est largement battue en brèche par des inégalités économiques croissantes, et l’explosion totalement amorale des revenus des plus riches n’est que la partie émergée de l’iceberg, mais aussi par un enkystement des inégalités qui font qu’on est de plus en plus coincé dans des couches inférieures de génération en génération. L’ascenseur social est en panne, voire il régresse. L’école ainsi a tendance en France à aggraver les inégalités sociales. Ainsi donc, loin d’être totalement aux antipodes notre société de l’individu roi, libre et égal aux autres n’a pas totalement rompu le lien avec la hiérarchie ancienne, voire dans certains domaines y revient.

Enfin essayons de voir ce que la mondialisation a changé. Je l’ai dit chez nous dans les paragraphes précédents. Mais en Inde même. Il est certain que la société s’est plus ouverte sur la reconnaissance des individus, mais sans abandonner, contrairement à la France, champion sur ce point, ses valeurs religieuses premières. La société de castes existe toujours, y compris dans les villes. Le Religieux est à la base de la société. Il faut bien voir aussi le danger que représenterait une évolution rapide du système. Car l’imbrication des castes entre elles, la solidarité interne permet au système de fonctionner. Casser cette imbrication et cette solidarité amènerait inévitablement à un conflit social, voir bien pire, entre les composantes de la société. Seule une évolution douce peut se faire dans une paix sociale relative.

Pour terminer deux points. La suffisance occidentale proclamait à la fin du siècle dernier que seules les sociétés démocratiques vivant dans l’économie de marché permettaient un véritable développement et que les pays autres seraient amenés sous les coups de boutoirs de la mondialisation à devenir démocratiques et modernes (c'est-à-dire en mettant l’individu au centre d’une société de liberté et égalité pour tous). Force est de constater que la Chine devient peu à peu la première puissance mondiale en devenant chaque jour moins démocratique et que l’Inde se développe à son rythme inégal dans son système de castes. A l’avenir abandonnons notre occidento-centrisme et apprenons la modestie. S’il est une règle que l’histoire nous a appris ces dernières décennies, c’est que l’avenir est totalement inconnu. Etudier une société totalement différente cela permet de mieux comprendre la nôtre.

mardi 15 mai 2018

JAFAR PANAHI COMME EXEMPLE DE LA COMPLEXITE DEMOCRATIQUE IRANIENE

« Trois Visages » de Jafar Panahi cinéaste iranien est au festival de Cannes. Son auteur est condamné à 6 ans de prison, mais est assigné à résidence avec interdiction de tourner pendant 20 ans. Il n’a pas pu se rendre à Cannes. Mais il a quand même tourné ce film semi-clandestinement autour de Tabriz. Qui plus est il l’a tourné avec Behnaz Jafari, une actrice si célèbre dans son pays que tout le monde la reconnait dans la rue. Elle travaille pour des entreprises d’Etat. Elle est venue à Cannes présenter un film qui ne devrait pas exister avant de retourner à Téhéran jouer au Théâtre et tourner des séries télévisées. Quel faisceau de contradictions ! C’est la situation de l’Iran : si complexe, si vivante, si humaine finalement. Une dictature, une répression, mais aussi un peuple qui a appris à faire avec, à contourner. Une lutte, un grignotage de tous les jours plutôt qu’une lutte frontale qui mènerait dans le mur, quelque en soit l’issue.

dimanche 6 mai 2018

CRISE DE LA DEMOCRATIE ?

Nous assistons à une reconfiguration importante des pratiques politiques en France, autant que dans le monde. Comme le plus souvent cela a commencé en Italie ou les partis traditionnels qui structuraient le pays depuis des décennies : Démocratie Chrétienne, Parti Communiste, Parti Socialiste ont disparu totalement en très peu de temps au début des années 1990. Et quasi en même temps est arrivé au pouvoir Berlusconi, le premier de ceux qu’on peut appeler populiste, en première analyse, faute de meilleur terme. Aujourd’hui les populistes, les hommes providentiels sont légion d’Erdogan à Poutine en allant jusqu’à Trump. Il y a disparition des partis politiques traditionnels, mais bien plus il y a disparition même de l’importance du parti politique dans la démocratie actuelle. Les partis ont structuré la démocratie pendant plus d’un siècle, lui donnant son assise stable. Aujourd’hui la notion de parti politique, même si elle subsiste et subsistera encore en tant que résidu est obsolète. La modernité, qui est la libération de l’individu de toutes ses contraintes ancestrales entraîne une obsolescence du parti, comme de l’engagement politique, qui appartenait à l’ère désormais révolue du regroupement des individus autour d’une idéologie, d’un projet. Il ne subsiste que des mouvements qui ne sont que des marchepieds provisoires vers le pouvoir de candidats aux élections. C’est tout à fait le cas d’ « En Marche » macronien. Chaque individu se fait son opinion, sa salade personnelle, un mixte d’opinions diverses, qui ne peut plus correspondre au corsetage obligatoire d’un parti politique. Il reste au mieux l’engagement pendant une élection si un candidat sait subjuguer le temps d’une campagne électorale. Il faut voir que le temps médiatique de plus en plus accéléré brasse et rebrasse les cartes sans cesse. Fillon est monté de presque rien à la victoire aux primaires en deux semaines ! Aujourd’hui je pense que nous ne sommes pas parvenus totalement au bout de la libération des individus, telle qu’elle est souhaitable, et me semble possible et même probable. J’ai déjà écrit que je considère que nous sommes à un stade que je qualifie de l’égoïsme, une sorte de folie adolescente et que la libération totale serait celle d’une responsabilisation adulte qui permettrait d’en revenir à une nouvelle stabilisation de la démocratie, sous de nouvelles formes que l’avenir saura inventer. Nous en sommes à un stade où les populistes triomphants arrivent à garder le pouvoir en sabordant de manière diverse les oppositions possibles. Chez Poutine cela va de l’assassinat, certes jamais signé, au muselage de l’information. Chez Erdogan on emprisonne les opposants. Nous n’en sommes pas là, ni aux U.S.A. ni en France. Trump c’est les fake-news. Il n’est d’ailleurs pas le candidat du Parti Républicain. Il s’est imposé au Parti Républicain en le distordant. Aux U.S.A. de toute manière les deux partis politiques ne sont plus depuis longtemps que des écuries pour des candidatures électorales. En France on a une configuration particulière. Les partis politiques sont morts définitivement. Ce qui en subsistera ne sera plus, ici aussi, que des écuries électorales. Et, certes totalement différemment de Poutine et d’Erdogan, Macron cherche à saborder toute possibilité d’une opposition crédible. Et c’est vrai que si des élections avaient lieu aujourd’hui, malgré toutes les divergences que j’ai avec sa politique, seul Macron est aujourd’hui pour moi crédible. Je ne sais s’il réussira. Mais ce sabordage des oppositions, qui est compréhensible et même légitime pour celui qui dirige, est néanmoins un sabordage d’une partie de la démocratie qui nous prive d’un choix véritable. Certes, et heureusement, il reste en France les bases indispensables de la démocratie : la liberté d’information et d’expression et on ne s’en prive pas. Tant que cela sera on sera toujours d’une manière ou d’une autre en démocratie. Ce qui est aussi toujours le cas à Washington, mais ne l’est plus à Moscou ou à Istanbul. Il me semble que nous sommes dans une configuration analogue à celle des années 1920-1930. Alors la montée des totalitarismes : fascisme, nazisme, communisme semblait faire sombrer les démocraties vacillantes. Ce n’a pas été le cas, même s’il a fallu en passer par la deuxième guerre mondiale, même s’il a fallu que les démocraties s’allient dans un premier temps à Staline pour détruire nazisme et fascisme. Mais après 1945 les trente glorieuses ont vu triompher la démocratie dans un nombre sans cesse croissant de pays, sous des formes jamais idéales, mais toujours en progrès. La décolonisation concomitante a permis elle aussi de démocratiser un peu plus le monde. C’est depuis le milieu des années 1970 que la démocratie est entrée peu à peu dans la crise actuelle. Ce que l’avenir nous dira c’est si cette crise n’est, comme dans les années 1920-1930, qu’une crise passagère qui sera surmontée, ou si nous sommes en train de passer à autre chose : un remake du passage de la République Romaine à l’Empire en quelque sorte, même si l’histoire ne repasse jamais deux fois les mêmes plats. Je veux rester optimiste et penser que la première option sera la bonne avec la montée progressive de la responsabilisation des individus. Car le pire n’est jamais sûr. En tout cas nous sommes entrés dans une période de tangage croissant, un moment de changement d’époque et l’avenir est comme toujours impossible à prévoir. Par contre il est possible et même nécessaire de savoir ce qui semble aller ou non dans le bon sens et d’agir en conséquence.

mardi 16 janvier 2018

AU SUJET DU FREE CINEMA ET DES JEUNES HOMMES EN COLERE BRITANIQUES

Deux films de ciné-club du free cinéma britannique vus ces dernières semaines « La solitude du coureur de fond » de Tony Richardson (1962) et « Samedi soir dimanche matin » de Karl Reisz (1960) m’emmènent à repenser ces années 60, en plein milieu de ces « trente glorieuses » qui n’ont été comprises qu’une fois finies.

En dehors des problèmes de renouvellement cinématographique, un peu analogues à ceux de la « Nouvelle vague » française, quasiment concomitante (on filme le milieu prolétarien et non plus bourgeois, on sort dans la rue filmer de manière quasiment documentaire, etc.), les conceptions idéologiques, quasiment politiques au sens le plus profond, sont celles des « jeunes hommes en colère », un mouvement artistique britannique concomitant nommé ainsi par John Osborne. Cette colère est un refus de la société britannique telle qu’elle est, avec ses pesanteurs. C’est aussi un mouvement typiquement adolescent qui n’est pas sans rappeler tous ceux du même genre, et notamment le romantisme. Et il annonce le mouvement jeune qui culminera en 1968. Cette colère est plus forte chez Colin le personnage (ne parlons pas de héros) de Richardson que chez Arthur, celui de Reisz. Le premier refuse le travail d’usine de son père, le mariage et même à la fin la réinsertion sociale possible par le sport, alors qu’Arthur est un bon ouvrier, certes contestataire. Il finira par accepter le mariage et la maison neuve avec salle de bain, même s’il prévient qu’il continuera à jeter des pierres. Autant dans le premier film on ne voit pas de solution, puisque la revendication collective n’est pas à l’ordre du jour, autant dans le second on sent l’avenir, pas toujours parfait, mais vivable chez Arthur et sa fiancée, dans sa famille, mais aussi celle de Brenda qui accepte ce nouvel enfant de lui et qui l’élèvera avec son mari consentant. Ce qui est très britannique dans ce mouvement c’est son côté totalement personnel et son refus du collectif. On est loin de la France contestataire de 68, hyper politisée. Il y a déjà en Grande Bretagne un désabusement des idéologies qui ne viendra en France que vingt ou trente ans après. De manière inconsciente ils sont en colère parce qu’il n’y a plus d’idéal autre que le progrès social qui avance lentement. Et que ce n’est pas affriolant à l’âge de l’adolescence. Ce que ne perçoivent pas ces jeunes hommes en colère c’est la situation historique où ils sont. Ils ne sont pas les seuls. Quasiment personne ne l’a compris avant la fin de ces années de mises en place d’un consensus social-démocrate, avant 1975. En fait ils protestent, sans le comprendre, à la fois contre un progrès insuffisant ou insuffisamment rapide et déjà contre les méfaits d’une société de consommation qui commence à se mettre en place. Pendant ces années la France influencée par un mouvement communiste bien plus puissant et engluée dans ses guerres coloniales, ne verra rien non plus. Les communistes parleront sans cesse, contrairement à la réalité, d’un niveau de vie en régression constante et Sartre préfèrera se taire pour ne pas désespérer Billancourt. Seul Aron et Camus verront un peu clair, mais plus politiquement qu’économiquement.

Ces films du free cinéma ne sont pas sans annoncer les cinéastes britanniques actuels comme Mike Leigh ou Ken Loach, mais la situation est totalement différente. Le free cinéma accompagnait, à sa manière, la mise en place, certes chaotique, d’une société social-démocrate d’Etat providence, alors que les cinéastes d’aujourd’hui dénoncent le démantèlement de cette société depuis le thatchérisme.

lundi 8 janvier 2018

LE BIEN ET LE MAL DANS LA GEO-HISTOIRE

Je viens de lire un livre sur les religions persanes préislamiques, le zoroastrisme en particulier et cela me renvoie encore une fois à la nécessité de relativiser nos conceptions culturelles, même celles qui nous semblent fondamentales et universelles, et qui sont loin de l’être.

Déjà le livre sur la couleur bleue de Pastoureau me renvoyait à la relativité des couleurs, non seulement leur harmonie, mais aussi à la relativité du concept et de l’importance même de la notion de couleur. Car nos conceptions évoluent sans cesse. Nous trouvons totalement étranges et ringardes ces couleurs et ces formes des années soixante et soixante dix du siècle dernier qui alors nous semblaient le summum du goût. Mais plus fondamental encore, le concept de couleur lui-même qui est fondamental pour nous dans la description des choses semble secondaire devant la clarté, la luminosité et d’autres notions pour des peuples anciens ou d’autres parties du monde. Tout cela devrait nous amener à relativiser notre conception du « bon goût », et éviter de concevoir comme kitch ce que d’autres peuples (arables, extrêmes orientaux…) trouvent le sommet de leur bon goût.

Cette fois c’est la notion de bien et de mal qui est une fois de plus bousculée. Cette conception semble étrangère ou au moins avoir un caractère différent et/ou secondaire pour les peuples premiers. Leurs religions, colonnes vertébrales de leur société et de leur conception de leur monde et de leurs cultures, étaient quasiment toutes basées sur l’idée d’un temps primitif constitutif idéal, comme le temps du « rêve » des Aborigènes d’Australie. Dans ces sociétés les hommes d’aujourd’hui n’avaient qu’à tenter d’imiter ces glorieux ancêtres et à leur rendre des hommages les plus divers par des rites, en cherchant à se concilier les esprits qui peuplaient le monde. Mais l’idée de vie vertueuse idéale n’est absolument pas centrale. L’idéal est de bien sacrifier aux rites, de respecter les lois ancestrales, presque toujours liées à la sexualité et aux rôles différents des deux sexes (avec naturellement la vassalisation de la femme). Dans les philosophies chinoises et notamment le taoïsme on trouve avec le ying et le yang une unité dynamique des contraires. Le bien et le mal ne sont donc pas séparables, ils sont les deux faces de la même réalité. Quand on veut faire le bien il faut être prudent car on engendrera inévitablement du mal et réciproquement. Il n’y a pas de voie vers le bien possible avec une telle conception. L’essentiel est la voie (le tao) qui n’a pas de but. Il faut aider à faire tourner la voie de la vie, la sienne, comme celle du monde. On pourrait dire simplement enlever les cailloux qui entravent le chemin pour que la roue puisse continuer à tourner harmonieusement. Les Dieux gréco-romains ne réclamaient pas non plus des hommes une vie de bonté, mais des rites.

La notion de bien et de mal, si constitutive de notre culture, semble née dans ce Moyen-Orient, entre Croissant Fertile et plateau iranien autour du 7ème Siècle avant notre ère. En quelques siècles les habitants de ces contrées vont adopter ces conceptions. Côté iranien on trouve Mani au 3ème Siècle avant J C et Zoroastre probablement au 6ème avant J C qui vont aller l’un dans ce qu’on nommera la manichéisme et l’autre dans la transformation de la religion locale pour la faire devenir une lutte entre les forces du bien et celle du mal, avec la victoire finale inévitable des premières, dans un combat qui préfigure fortement l’Apocalypse de Jean. Dans la Bible on retrouve avec les commandements de Moïse une description élémentaire de la vie demandée aux hommes par Yahvé, qui est largement basée sur la notion de bien. Mais on va aller plus loin dans l’interrogation car évidemment on s’aperçoit que ceux qui ont la vie la plus juste ne sont pas forcément les plus récompensés dans ce monde. Et on arrive en Mésopotamie à des réflexions que la Bible va reprendre dans le livre de Job. La seule solution trouvée est que Dieu est tellement lointain et différent de nous qu’on ne peut ni l’atteindre, ni le comprendre, un Dieu bien plus éthéré que celui des premiers récits de la Bible, quand il menait les Hébreux au combat. La Bible, qui sera reprise par le Christianisme et l’Islam demande aux hommes de choisir la voie du bien pour atteindre le Paradis (jardin en Persan, comme l’était le jardin d’Eden). On est bien loin des Enfers gréco-romains ou du Walhalla germain. C’est cette conception qui va façonner notre monde jusqu’à la Renaissance et aux Lumières, quand brusquement l’athéisme va poser la question de l’existence ou non d’une morale. Et c’est Sade qui le posera de manière la plus brutale : puisqu’il n’y a plus de Dieu, ni de Paradis à quoi sert la morale et demander de faire le bien. Les religions séculières et notamment les diverses moutures du nationalisme et du socialisme vont un temps maintenir l’exigence d’une morale, cette fois laïcisé, mais avec leur disparition nous nous trouvons devant la même interrogation. Pourtant, parce que notre fond culturel est tant imprégné de ces notions de bien et de mal elles ressurgissent sans cesse dans les Droits de l’Homme, l’aide aux réfugiés, etc. On ne se débarrasse pas aussi rapidement d’un fond culturel pluriséculaire. Mais il faut bien avoir conscience que ce fond n’est pas universel, ni historiquement car il est né il y a moins de 3 000 ans, ni géographiquement, car bien des peuples ne le partagent pas avec nous. Cela ne vaut pas dire qu’il ne faut pas essayer de bien agir dans sa vie, même s’il n’y a plus de Paradis, mais qu’il faut comprendre l’origine et la relativité géo-historique de ces notions, ce qui nous aide d’ailleurs à nous garder de tout extrémisme, car, comme dans tout les domaines, il y a des extrémismes du bien très dangereux.

dimanche 7 janvier 2018

« UN HOMME INTEGRE » ET « AU REVOIR LA-HAUT », DEUX FILMS EN OPPOSITION DE PHASE

Il est parfois des hasards étonnants. Comme celui de voir un jour après l’autre « UN HOMME INTEGRE » de Mohammad Rasoulof et « AU REVOIR LA-HAUT » d’Albert Dupontel. Deux très bons films, mais que tout oppose alors qu’ils parlent de problèmes proches. « UN HOMME INTEGRE » nous décrit la descente aux enfers d’un Iranien d’aujourd’hui que veut rester propre et qui est en butte à une société où règnent l’arbitraire, la corruption, la censure et incidemment la persécution des minorités religieuses. Il ne pourra pas y parvenir et n’aura le choix qu’entre sombrer ou rejoindre le troupeau des corrompus pour vivre et sauver sa famille. On pourrait dire que c’est un film monocolore. Le héros, car il y a un héros, est d’une intransigeance totale vis-à-vis dans une société où on ne peut l’être sans sombrer. Il n’y a rien de positif dans le film et je pense que l’auteur doit avoir les mêmes traits que son héros, brimé par le pouvoir, mais qui ne veut rien céder, avec, c’est ainsi que je le ressens une certaine dose de masochisme. Certes l’Iran n’est pas une démocratie, c’est une théocratie. L’Etat de Droit n’y existe pas. Il y a de la corruption. Les minorités religieuses sont brimées (encore faut-il vérifier ce dernier point). Mais l’Iran a aussi énormément d’aspects positifs, à commencer par son peuple rayonnant d’activité. C’est un pays bouillonnant, plein de vie et de contradictions. Qui contourne largement tous ces interdits et de plus en pleine évolution multiforme. Rien de cela ne transparaît dans le film. Du film on ne peut tirer que deux solutions possibles. Ou bien accepter le régime tel qu’il est ou bien le rejeter totalement, frontalement. Peut-être en sera-t-il ainsi. Mais je pense que le pays est riche de bien des voies médianes à inventer. L’attitude gauchiste du cinéaste, saluée quasi unanimement par notre monde médiatique occidental, m’agace fortement. Car je pense que l’Iran a bien plus de richesses, d’intelligences, et d’humour même pour ne mériter que ces deux extrêmes. Dans le film on en reste au premier degré avec un héros sans peur et sans reproche. Comme quoi il n’y a pas plus démobilisateur et dangereux qu’une attitude révolutionnaire intransigeante.

« AU REVOIR LA-HAUT » nous parle des horreurs de la guerre de 1914-18, des officiers sadiques qui envoient leurs hommes à la mort, de la corruption généralisée jusqu’en haut de l’Etat, de la déstructuration individuelle et sociale après le traumatisme de la guerre, mais aussi incidemment de la modernité artistique de ces années-là. Ici tout est traité avec un humour noir, parfois glaçant. Point de héros, que des combinards. 31 décembre 2017 Nous avons là une distanciation qui seule nous permet une réflexion possible, qui enlève le pathos qui bloque la réflexion. Je pense naturellement à la distanciation de Brecht sans laquelle on ne peut pas penser et juger les choses. Elle est absente dans « UN HOMME INTEGRE ». Elle est disponible dans « AU REVOIR LA-HAUT ». Il faut toujours faire de l’humour avec les pires choses. Incidemment je pense à nos féministes intransigeantes qui prétendent interdire toute blague sexiste. « Charlie Hebdo » osera-t-il les prendre à revers ?

mercredi 8 novembre 2017

LA CHINE

L’évolution de la Chine pose différents problèmes et particulièrement au moment où les Etats Unis avec Trump mènent une politique erratique, irresponsable et dangereuse. On peut d’ailleurs se demander si aujourd’hui Xi Jinping n’est pas l’homme le plus puissant du monde.

La première particularité de la Chine est son système économique. Elle semble appartenir au monde capitaliste. En fait le pouvoir politique a encore gardé un pouvoir important sur toutes les firmes importantes et on est très loin du capitalisme libéral. Cela rouvre d’ailleurs la question que l’on croyait résolue à partir de 1989 sur la suprématie d’efficience économique du capitalisme par rapport aux économies dirigées. En Chine tous les fondamentaux économiques restent dirigés et pourtant on ne peut pas dire que cela l’handicape, au contraire, par rapport à ses partenaires ouvertement capitalistes libéraux. La Chine reste un régime dictatorial et la prévision optimiste qui disait que le développement économique ne pourrait qu’engager un développement démocratique s’est révélée fausse. Dictatorial pas seulement par manque d’élections libres et par l’existence d’un parti unique, mais surtout par manque des bases pour la démocratie : pas de liberté d’expression ni d’information, et des traditions qui n’aident guère à la démocratisation. La culture chinoise traditionnelle favorise ce statut quo dictatorial. Il n’y a aucune tradition de débat égalitaire. Confucius et les autres maîtres chinois parlent à des disciples, qui doivent comprendre les allusions voilées du discours, mais ils ne les écoutent jamais, contrairement aux dialogues de Platon. Il y a en Chine depuis toujours la tradition du bon dirigeant comme idéal politique. Si celui-ci n’est pas bon, parce qu’il ne comprend pas intuitivement ce qu’il devrait faire, il doit être remplacé. Mais ce n’est jamais par le débat que les choses sont sensées avancer. Il est certain que l’influence occidentale depuis deux siècles a modifié certains points de vue, mais je me demande jusqu’où. Poussent au statut quo plusieurs considérations essentielles. D’abord la peur d’un changement révolutionnaire. Les Chinois ont regardé avec effroi l’effondrement du bloc soviétique, suivi de sa ruine politique, économique et sociale. Ils en ont retenu la leçon. Ensuite le progrès réalisé par les classes moyennes et supérieures est un dérivatif aux revendications démocratiques. Tant qu’on peut vivre bien, s’enrichir, voyager, se cultiver ne cassons pas la machine. Quand à ceux qui sont encore laissés de côté d’une part ils ont quand même grappillés quelques miettes de progrès et d’autre part ils espèrent en être les prochains bénéficiaires.

Le développement économique chinois se poursuit. Il a trois obstacles devant lui qui pour l’instant ne l’ont pas encore handicapé. Il y a toutes ces masses rurales, ces centaines de millions de paysans qui n’ont pas encore vraiment bénéficié du progrès et dont on a du mal à voir comment ils pourraient eux aussi y être intégrés. Il y a le vieillissement de la population, la fin de l’enfant unique ne lui donnera qu’un léger retard. Il y a la crise écologique mondiale qui va limiter les ressources mondiales de toutes sortes : eau, énergie, matières premières, agriculture, etc. Ce triple mur risque d’entraver la Chine, même si le troisième obstacle est un obstacle mondial. Regardons pourtant comment la Chine a eu l’intelligence d’anticiper face à ce dernier obstacle. Elle s’est positionnée économiquement dans tous les domaines qui risquent demain de poser des problèmes de pénurie en tentant de les monopoliser, sans se faire remarquer. C’est le cas pour les gisements de terres rares par exemple, mais aussi pour l’achat de terres agricoles un peu partout dans le monde, en Afrique notamment. En ce qui concerne l’agriculture, mais pas seulement, je pense depuis longtemps que l’immense Sibérie qui, avec le changement climatique, peut devenir demain la terre agricole d’avenir, mais qui est aussi probablement très riche en ressources les plus diverses, peut devenir la frontière chinoise (au sens états-uniens du terme), d’autant que la Russie se dépeuple. Le développement scientifique chinois est aussi à prendre en compte. Il y a peu la Chine ne faisait que copier, ou voler, les technologies occidentales. Aujourd’hui dans bien des domaines d’avenir elle est en tête des innovations.

Il faut bien voir comment la Chine fonctionne. Ne jamais croire ses affirmations, qui ne sont le plus souvent qu’une manière d’endormir l’adversaire. Les Chinois sont toujours pragmatiques. Ils agissent selon leur intérêt (sont-ils les seuls ?) et ne font de cadeau à personne sauf s’ils y trouvent un avantage. En fait ils font ouvertement ce que la plupart des Etats font de manière honteuse. Avec eux le face à face ou la collaboration est du pur rapport de force. C’est cela la tradition chinoise, ne pas s’opposer directement à l’adversaire, mais le vider peu à peu de sa force pour ensuite vaincre sans combat. Certes la Chine n’aura probablement pas une politique expansionniste importante dans les années à venir. Encore que ses exigences dans la Mer de Chine du Sud ou vis-à-vis de Formose existent bel et bien et j’ai dit plus haut que je crains que la Sibérie ne devienne un territoire où elle aura bientôt envie de s’étendre. On n’est plus à l’époque où un Etat peut imposer son occupation à un autre facilement. Mais les Chinois ont bien compris que l’influence indirecte est bien plus facile et rapporte plus. Il suffit de se faire des amis politiques et économiques localement, quitte à les acheter. Les routes commerciales en cours de construction partant de Chine vers la Turquie ou vers le Golfe de Thaïlande sont des axes de développement politico-économiques du futur. Il en est ainsi aussi pour les pipes lines ou gazoducs.

La Chine est devenue un géant incontournable. Du fait à la fois de l’affaiblissement relatif et du désengagement des Etats Unis elle est en passe de devenir le plus puissant Etat du monde. Et le caractère dictatorial du régime le rend hélas plus apte à s’imposer. Il faut la comprendre, travailler avec elle telle qu’elle est et ne pas espérer la transformer. Il faut réfléchir à la manière de faire des alliances, pas contre elle, mais en parallèle à elle, pour pouvoir lui parler avec un meilleur rapport de force.

mardi 7 novembre 2017

VARIABILITE GEO-HISTORIQUE ET SES LIMITES

Le livre de Michel Pastoureau sur « L’histoire d’une couleur : bleu » enrichit encore ma perception de la variabilité géo-historique de bien des choses. Il nous montre que la perception même des couleurs varie fortement. Il semble bien que dans le monde gréco-romain comme dans la Bible on ne s’attache pas en premier à définir une couleur, mais plutôt une intensité, une luminosité. Pour nous on dira ce tissu est bleu avant de tenter de définir éventuellement, mais secondement s’il est bleu intense, terne ou brillant, etc. Il semble bien que dans ces sociétés antiques la première définition avait au contraire trait à l’intensité, la luminosité et qu’ensuite on disait éventuellement, secondairement, quelle était la couleur. C’est ce qui rend très difficilement traduisible dans ce domaine les textes anciens. Cela signifie que l’apprentissage culturel du cerveau au niveau de la couleur était totalement différent. Il semble qu’en Afrique noire la priorité est donnée avant la couleur, au sens où nous la comprenons, à dire si la couleur est sèche ou humide, tendre ou dure, lisse ou rugueuse, sourde ou sonore, gaie ou triste. Ce qui pour nous est même difficile à comprendre. De la même manière le bleu est pour nous une couleur froide, parce que nous l’associons à l’eau, alors qu’il a été au Moyen Age et jusque dans les écrits de Goethe une couleur chaude. C’était plutôt le vert qui était associé à l’eau. Cette grande variabilité des sensations est probablement la même au niveau des autres sens, l’ouïe notamment avec la musique. C’est encore un domaine quasi inexploré des historiens.

Cela me ramène à la variabilité des conceptions. Aujourd’hui on commence à mettre en cause l’occidentalo-centrisme de nombreux domaines. Avec la colonisation de la plus grande partie du monde, suivi aujourd’hui du développement de la mondialisation capitaliste les Occidentaux ont exporté et exportent encore leur conception dans la plupart des domaines. Si l’on prend l’exemple de la démocratie on doit se poser la question de son mode de fonctionnement. Nous avons tendance à la voir essentiellement comme un système d’élections libres. Alors que c’est bien plus complexe que cela. Le point de départ de la démocratie est la reconnaissance de la liberté et de l’égalité des individus. C’est aussi la liberté de parler et de s’informer dans tous les domaines. Quand aux élections il y aurait beaucoup à dire. Prenons quelques exemples. En France depuis 15 ans le scrutin présidentiel est le scrutin essentiel. Les législatives qui suivent n’ont toujours fait que le confirmer. Or du fait de son mode de scrutin et de la dispersion croissante de l’électorat, sans parler de la montée de l’abstention, le Président élu est loin de représenter la majorité de l’électorat. Il ne l’atteint au 2ème tour que par le soutien de ceux qui rejettent encore plus son adversaire que lui. En Grande Bretagne avec la règle de fonctionnement des législatives sont élus ceux qui ont le plus de voix au premier tour, peu importe combien. Et donc la majorité des députés, et donc le premier ministre, est souvent loin de correspondre à la majorité du pays. On a vu aussi que Trump a été élu alors qu’il avait rassemblé moins de voix que son adversaire. En Allemagne et en Israël au contraire le scrutin est totalement proportionnel et le premier ministre doit bâtir une coalition regroupant la réelle majorité du pays. Si on a eu recours en France à ces types de scrutin c’est en grande partie dû à l’incapacité du monde politique à s’entendre pour gérer majoritairement le pays en oubliant les querelles politiciennes. On a bien vu notamment sous la IVème République cette incapacité à un gouvernement stable. On a vu aussi comment ce système amène à créer de tous petits partis incontournables au parlement qui ne représentent souvent que soi-même. Mitterrand et sa Convention des Institutions Républicaines en a été l’exemple idéal. Cela lui a permis de faire partie de tant de ministères sans représenter alors électoralement grand-chose. C’est le même problème pour Israël qui bloque toute évolution du pays. Cela ne condamne pas, bien loin de là, les élections, mais cela doit nous amener à les relativiser ou tout au moins à savoir remettre en cause leur fonctionnement. La démocratie c’est bien plus que cela. La démocratie peut prendre bien des visages. Elle peut prendre bien des chemins pour se créer, se développer. Le socle de base sans lequel elle ne peut exister est la liberté et l’égalité des individus ainsi que la liberté de parler et de s’informer.

Si on doit être attentif à la relativité de beaucoup de choses, dans tous les domaines, et éviter de vouloir considérer que nos conceptions, mais aussi nos sensations, devraient être universelles, cela n’enlève en rien la validité d’un certain nombre de concepts, même si ils peuvent se décliner de manières diverses. La terre est ronde, elle tourne autour du soleil, le darwinisme est une réalité, le réchauffement climatique aussi pour ne prendre que quelques exemples bateaux. Après on peut les décliner de manière diverses. Y compris en mathématique : ou peut utiliser une calculatrice ou un boulier. Dans bien des sciences on a inventé des mathématiques particulières pour calculer plus facilement. On peut par exemple calculer le fonctionnement de circuits électriques par les nombres complexes, ou par des méthodes trigonométriques ou par des méthodes géométriques. On obtiendra au bout du compte les mêmes résultats. Dans le domaine de la Démocratie et des Droits Humains il existe là aussi des idéaux universels. Ils peuvent se résumer à notre devise républicaine. La liberté des individus. L’égalité de tous devant la loi et la société, y compris au plan économique. Et la fraternité pour mettre le maximum d’huile dans les rouages et embaucher les individus dans la responsabilité de l’avenir à construire. C’est en ce sens que la montée en puissance chinoise qui fait fi notamment de bien des libertés est un danger mondial, mais c’est un autre sujet.

jeudi 2 novembre 2017

LE TOURNANT DU 12eme SIECLE

Je suis en train de lire « Bleu : histoire d’une couleur » de Michel Pastoureau. C’est un livre d’histoire passionnant sur un sujet méconnu : l’évolution de la notion de couleur selon les époques, mais aussi les pays. Michel Pastoureau montre qu’un changement global a eu lieu dans notre Occident médiéval autour du 12ème Siècle. On est passé de la vision gréco-romaine des couleurs à la vision actuelle. Certes de manière progressive et complexe. Les gréco-romains nomment peu les couleurs. Ce qui rend leurs textes difficiles à traduire. Ils s’attachent plus à parler de l’intensité, de la luminosité que des couleurs elles-mêmes. Ils ont des notions très éloignées des nôtres qui reposent essentiellement sur la triade blanc, noir et rouge. Le bleu, notamment est quasi absent des descriptions, même s’il existe bien dans les peintures qui bariolent violemment les temples et les maisons, mais essentiellement comme fond. D’ailleurs le mot bleu en Français vient de l’Allemand blau, car les Germains eux l’utilisaient, ayant des normes de couleurs différentes. Le mot azur, terme synonyme, vient de l’arabe azraq’. Les notions d’opposition des couleurs qui sont les nôtres sont à l’époque totalement différentes. Les descriptions d’arc en ciel ne correspondent pas aux couleurs réelles fondamentales. Et vers le 12ème Siècle se met peu à peu en place le système des couleurs actuel. Il sera scientifiquement validé à postériori par l’étude par Newton de la décomposition des couleurs par le prisme. Se met alors en place le cercle chromatique avec les trois couleurs fondamentales jaune, rouge, bleu et les oppositions. Le noir et le blanc ne sont plus des couleurs mais l’absence de lumière ou le mélange des couleurs. Le bleu prend alors son importance. Il devient la couleur attribuée à la vierge. Il devient le fond du blason français et la couleur du vêtement de rois. On pourrait parler d’invention du bleu. Or une telle modification ne peut pas être innocente. Elle ne peut qu’accompagner un changement de conception fondamental du monde. Car c’est par l’idéologie que les sociétés changent.

Parallèlement je lisais hier un article de Cédric Giraud sur la Revue « L’Histoire » qui parle de la méditation, avec différentes acceptions de cette pratique, qui s’est développée dans l’Occident chrétien à partir du 12ème Siècle. Et cela en parallèle avec la mise en place de la confession individuelle. Ces deux pratiques : méditation et confession individuelle sont caractéristiques de la montée de l’individualisme. Nous sommes donc autour du 12ème Siècle à une époque d’un changement idéologique fondamental. C’est un tournant essentiel dans la modernité. Si on appelle comme moi modernité la montée de l’individu, sa libération de la société fermée, la poussée vers une société ouverte, vers la liberté individuelle. C’est naturellement à Marcel Gauchet que je pense et à son désenchantement du monde. Mais aussi en parallèle je pense à Philippe Descola qui montre de manière différente que nos sociétés actuelles fonctionnent sur des bases différentes des sociétés gréco-romaines. Il classe le monde gréco-romain dans ce qu’il appelle des sociétés analogiques pour qui chaque existant (matériel, végétal, animal, humain) est différent des autres, tant sur le plan physique qu’intellectuel. Notre Occident moderne est pour lui naturaliste, et Darwin en a à postériori apporté la preuve : les existants sont faits de la même matière en évolution constante, mais ils ont une intelligence différente, surtout à partir de Descartes. Il est quand même étonnant, et il faudrait y réfléchir que comme pour les couleurs avec Newton, Darwin n’a fait qu’à postériori apporter une preuve scientifique d’une conception déjà entrée dans les mœurs. Le changement entre ces deux visions ne s’est pas fait facilement, que l’on pense à la montée de l’autonomie de l’individu de Marcel Gauchet ou au changement de conception du monde de Philippe Descola. Il me semble bien qu’autour du 12ème Siècle il s’est joué un pas décisif dans ces évolutions.

On peut se demander d’ailleurs si nous n’évoluons pas encore actuellement, en commençant à concevoir que, contrairement à la conception de Descartes, il n’y a pas de barrière d’intelligence nette entre les hommes et les animaux notamment et si donc nous ne changeons pas encore une fois de conception du monde. Mais cela est un autre débat.

jeudi 26 octobre 2017

LE MACRONISME C’EST AUSSI UNE REGRESSION DEMOCRATIQUE

Nous assistons à une régression démocratique qui est en grande partie due au mode d’exercice du pouvoir par le nouveau président.

Rappelons que celui-ci est le plus mal élu des présidents de la 5ème République (le plus faible score de 1er tour). La différence des votes entre le 1er le second tour étant essentiellement due au rejet de l’adversaire et non pas à un vote d’approbation du nouveau président. Et même les votes de premier tour étaient loin d’être des votes d’adhésion aux idées défendues par Macron. Entre Fillon et Hamon, ne parlons même pas de Le Pen et Mélanchon, il représentait, et c’est le sens de mon vote, un moindre mal. Le mode de scrutin présidentiel lui a permis d’être élu avec moins d’un quart des inscrits. Le mode de scrutin législatif dans la foulée lui a permis d’avoir une large majorité (avec plus de 50 % d’abstention). Cela n’enlève rien au caractère fortement minoritaire d’approbation de ses idées dans le pays. Et pourtant bien plus que la plupart des présidents précédents, surtout si l’on pense à Hollande, il dispose d’une majorité législative toute dévouée. Il faudrait des évènements graves pour qu’elle se fissure. Et c’est la première régression démocratique, l’abaissement encore plus grand du pouvoir législatif à plat ventre devant l’exécutif. Malgré cela Macron gouverne en appliquant son programme, sans chercher un compromis qui serait approuvable par une majorité de l’opinion publique. Il y a une sorte de gouvernance hors réalité. Certes le mouvement social espéré par l’extrême gauche et la C.G.T. n’a pas pris. Mais il ne s’agit en aucune façon d’une approbation des actions du Président. Il s’agit, et c’est pire qu’un rejet, d’une lassitude, d’un rejet de la politique. L’opinion publique ne croit pas que l’on peut agir par la politique. Et dans ce cas à quoi servirait un mouvement social, sauf si la situation se détériore trop et que cela finisse en jacqueries. Ajoutons que Macron gouverne en affichant un rejet certain des corps intermédiaires importants au fonctionnement démocratique, les syndicats notamment. Contrairement aux Présidents précédents, qu’ils soient de droite ou de gauche, qu’ils soient en accord relatif, ou en désaccord franc avec le mouvement syndical, ils en tenaient compte. Une sorte de consensus social-démocrate existait et était une force démocratique. La manière de gouverner de Macron ressemble bien plus à une ignorance volontaire du mouvement syndical.

Une autre régression démocratique est due au principe même de gouvernement. Macron se veut un gouvernement au-delà de la droite et la gauche et surtout au delà de la politique, une sorte de gouvernement technicien. Cette technique se prétend évidemment, c’est le principe même de la technique, la seule efficace, prétendant reléguer les oppositions au rang d’archaïsme. Or un gouvernement ne fait pas de la technique, il fait de la politique. Quand on choisit de baisser les A.P.L. et l’I.S.F. on fait une politique toute traditionnelle de droite. Mais, en réalité on s’aperçoit très vite que la prétention technicienne se révèle bien plus source de bourdes que les gestions politiques traditionnelles précédentes. Car nos techniciens, comme la plupart de ceux qui se prétendent experts en tous genres d’ailleurs, sont totalement déconnectés de la réalité des Français moyens. Trois exemples. La suppression de la taxe d’habitation que personne ne demandait rogne un peu plus l’autonomie communale qui dépend de plus en plus des subventions de l’Etat, puisque tous ses impôts propres se voient les uns après les autres supprimés. La diminution des A.P.L., et l’idée est de les supprimer à terme, est une régression sociale importante, que ne peuvent pas comprendre ceux qui sont loin d’y avoir droit. Plus récemment l’idée de donner aux conseils syndicaux des copropriétés le pouvoir de décider des travaux importants, sans passer par l’Assemblée Générale des copropriétaires, relève d’une méconnaissance totale de la réalité du fonctionnement des copropriétés. Elle est inapplicable et si elle l’était elle serait dangereuse. Faire de la politique ce n’est pas de la gestion simple. Comme toujours la politique ressurgit là où on ne l’attendait pas et montre qu’elle est bien meilleurs gestionnaire que ceux qui se prétendent tels. Cette régression démocratique qui voudrait éliminer la politique au profit de la gestion se révèle à la fois dangereuse et au final inefficace.

Un autre indice du mépris macronien pour la politique se voit dans la manière dont il fait tout pour que son propre mouvement soit un simple relais de son activité sans aucun effort pour le rendre efficace. Il vient d’en désigner lui-même le dirigeant. Encore un geste de mépris démocratique.

Cette régression démocratique qui voit l’exécutif abaisser encore plus le législatif et mépriser les corps intermédiaires de la société civile et notamment, mais pas seulement, les syndicats se couple avec une montée en puissance du judiciaire, qui prétend lui-aussi devenir le premier pouvoir. J’ai parlé dans un article précédent de ce coup d’Etat judiciaire perpétré depuis des années par lequel il prétend juger non pas seulement en fonction des lois votées, mais aussi en fonction des Droits fondamentaux et donc des lois telles qu’elles devraient être. Deux exemples récents en attestent. L’affaire Fillon où la justice s’est arrogée le droit de d’intervenir dans un domaine qui était hors de sa compétence : le fonctionnement législatif. On peut regretter que celui-ci soit mal encadré, mais ce n’est pas à la justice de décider des règlements du parlement. Même si l’élimination de Fillon m’arrange politiquement, elle a été obtenue par un abus de pouvoir judiciaire. De plus la justice s’est permis de mettre en cause le fonctionnement même de l’élection présidentielle, en considérant que son pouvoir était supérieur à celui de l’exécutif. Autre décision judiciaire fort discutable : l’annulation de la taxe de 3 % sur les dividendes.

Nous ne sommes donc pas sur la voie de la solution de la crise démocratique, loin de là. Le macronisme en action ne peut que mener vers un rejet encore plus grand de la politique. Rappelons qu’aux législatives nous avons dépassé les 50 % d’abstention. Nous risquons d’aller encore bien plus loin prochainement.

Juste un mot pour terminer sur un sujet différent, l’Europe. Nous avons eu droit à un magnifique discours de notre Président. Mais à part des rafistolages partiels, comme l’accord récent sur les travailleurs détachés, rien de tout ce beau discours n’est réalisable. Merkel est affaiblie pour quatre ans et ne pourra plus jouer le rôle qu’elle avait dans sa législature précédente. Car l’Allemagne est elle une vraie démocratie et elle devra composer avec une majorité hétéroclite qui n’est pas prête à suivre Macron, loin de là.

lundi 23 octobre 2017

1900 film de Bernardo BERTOLUCCI : UNE GRANDE LECON D’HISTOIRE

J’ai récemment revu 1900 que j’avais vu à sa sortie en 1976. C’est une grande leçon d’histoire. Et pas essentiellement sur celle qu’il raconte directement : l’évolution de la vie à dans une grande propriété agricole d’Emilie de 1901 à 1945 avec toutes les luttes de classe, le fascisme, la Résistance. Non il raconte surtout l’Italie de 1976 et telle que nous, en 2017, la voyons.

On peut d’abord dire que c’est un très beau film avec de très grands acteurs Depardieu, De Niro, Dominique Sanda, Daniel Sutherland, Burt Lancaster, et on ne peut tous les citer, tous admirables dans leurs rôles. De très belles relations d’amour, d’amitié, de haine entre eux. Une mise en scène impeccable. Une photo magnifique.

Mais ce qui m’importe ici est la leçon d’histoire. 1976 pour l’Italie c’est la tentative du Parti Communiste Italien de chercher un compromis historique avec la Démocratie Chrétienne, le patronat et l’église pour faire un gouvernement de coalition. C’est le début des Brigades Rouges et des attentats d’extrême droite et gauche pour empêcher ce compromis, en partie manipulés par la C.I.A. et le K.G.B. Deux ans après Aldo Moro sera assassiné, quatre ans après ce sera l’attentat de la gare de Bologne. Nous sommes en pleine Révolution Culturelle en Chine et en fait c’est tout cela que nous raconte, sans s’en rendre vraiment compte, le film.

D’abord Bertolucci situe cette lutte des classes dans la paysannerie et pas en ville ni dans l’industrie. C’est le moment où Mao théorisait la paysannerie et le Tiers Monde comme le nouveau prolétariat. Ensuite il filme les scènes de lutte avec un lyrisme appuyé. Nous sommes à l’opposé total de la distanciation brechtienne. Ici tout est pathos. Trois scènes clés, magnifiques et efficaces d’ailleurs : les paysans qui marquent leur opposition au maître en aiguisant leurs faux à l’unisson, les femmes qui empêchent les militaires d’expulser une famille, le contremaître barbouillé d’excréments. Ce pathos qui empêche tout recul, toute réflexion, et qui permet de faire croire n’importe quoi : ici l’unanimité des paysans derrière le syndicalisme et le parti révolutionnaire. Les scènes de procès populaire lors de l’épuration en 1945 font largement écho aux scènes de la Révolution Culturelle chinoise. Mais ici certes il y a un mort, mais c’est un salaud pur et le patron s’en sort par une pirouette. Nous sommes loin des crimes maoïstes, qui seront repris par les Khmers Rouges et le Sentier Lumineux. Et d’une certaine manière Bertolucci les excuse. Le film est d’un manichéisme total sur le plan social. Le responsable fasciste est le salaud par excellence, y compris assassin et dépravé sexuel. Les paysans sont, je l’ai déjà dit, tous dans le camp révolutionnaire. Les patrons se situent dans un flou intéressant à analyser. Il y a les fascistes et ceux qui, comme ceux de la propriété qui nous intéresse, restent dans une ambigüité pleine de lâcheté. Le fascisme n’est décrit que comme un moyen pour le patronat de rester au pouvoir et d’éliminer le mouvement révolutionnaire, ce qui n’est qu’une partie d’une vérité bien plus complexe, une grande partie certes. Et puis le film n’arrive pas à choisir son camp. D’un côté il prône la Révolution prolétarienne (paysanne). Et de l’autre il montre une amitié, certes inégale, entre les patrons successifs et les responsables paysans, une sorte de compromis historique. Il prône à la fois l’abolition de la propriété privée et le compromis avec le patronat.

C’est pour tout cela que ce film me semble une formidable leçon d’histoire, celle de l’Italie de 1976. Mais pensons aussi que nous le voyons avec nos yeux de 2017, à travers l’histoire de 2017. C'est-à-dire que ma critique doit raconter, sans que je sache comment, l’histoire de 2017.

jeudi 28 septembre 2017

LE MACRONISME EN ACTION

Le macronisme est en action depuis maintenant plus de 4 mois et il semble confirmer ce que je craignais, mais qui faute de mieux ne m’a pas empêché de voter pour lui. Il est là comme dit Tancrède dans « le Guépard » de Guiseppe Tomasi di Lampedusa : « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ».

Et effectivement il y a du changement sur les impôts, le code du travail, les A.P.L. et forfaits hospitaliers, etc. La modification du code du travail risque de rester plus symbolique qu’autre chose, rabotant des acquis sociaux, sans créer d’emploi. La suppression de la taxe d’habitation pour la plupart est une aberration que personne ne demandait. Un des problèmes essentiels des collectivités locales est leur manque d’autonomie financière. Au fil des années leurs ressources ont été supprimées, remplacées par des compensations de l’Etat, qui évidemment s’effilochent au fil des ans. Et c’est une de leurs ressources essentielles qui disparaît et que l’Etat est sensé encore compenser. On aurait pu modifier cette taxe en la fixant sur le revenu par exemple ou autre système plus juste. Mais non on fait vite, trop vite et dans le symbole qui va causer bien des difficultés aux collectivités locales. De la même manière supprimer une partie des A.P.L., alors qu’en même temps on diminue l’I.S.F. et les taxes aux entreprises est un très mauvais symbole. Vouloir compenser le manque à gagner des locataires par une ponction sur les offices H.L.M. est encore une aberration. La plupart de ces offices, je l’ai vu en tant que conseiller municipal, se battent pour maintenir des populations précarisées dans des conditions de logement décentes, rénovent leur parc, souvent avec difficulté. C’est cela qu’il faut leur demander, pas de compenser des lubies de l’Etat. Tout cela ne fera aucun changement fondamental, sauf de l’agitation.

Ce n’est pas l’éventuelle, et mal partie, baisse du nombre de parlementaires qui résoudra la crise démocratique. Pour chaque problème Macron prend une mesure. Mais celle-ci est totalement à côté de la plaque. Il agit, mais dans un but qui ne mène à rien d’utile, voire qui le plus souvent va à l’encontre de l’utilité.

Sur le plan international il fait là encore beaucoup de bruit, mais il a si peu de poids que tout cela risque de rester des paroles, certes de belles paroles.

Comme nous sommes coincés entre les deux extrêmes irréalistes et dangereux et ce qui reste des Républicains et des Socialistes sans propositions concrètes il n’y a qu’à regarder et attendre. Le mouvement social ne sert à rien, sauf de dangereux. Et c’est pourquoi il fait pschitt.

mardi 26 septembre 2017

APRES LES ELECTIONS ALLEMANDES

Les élections allemandes confirment la tendance du temps. Le pays est divisé en six courants (en gros comme la France au 1er de la Présidentielle). La forte personnalité rassurante de Merkel ne lui a permis que de rassembler un tiers des électeurs. Je crois que ce vote confirme la montée d’un individualisme égoïste, y compris donc en Allemagne. Nous n’en sommes pas encore à la montée d’un individualisme de responsabilité, qui me semble la seule solution possible pour sortir par le haut de la crise démocratique actuelle. Mais celui-ci verra-t-il le jour ou restera-t-il une sympathique utopie ? Certes on peut espérer que la tradition allemande du compromis permettra plus facilement qu’en Espagne de bâtir un gouvernement et que celui-ci ne se trouve pas rendu en difficulté d’agir par la nécessité de compromis perpétuels à trouver. On peut craindre que les prochaines échéances du Bundestag, si un leader fort ne se dessine pas pour 2021, se traduisent par un éparpillement encore plus important des voix, rendant toute constitution de gouvernement extrêmement difficile.

mercredi 20 septembre 2017

L’AFFAIRE FILLON ET LE POUVOIR JUDICIAIRE

L’affaire Fillon a été au cœur du long processus électoral que nous venons de vivre pendant un an. « Le Débat » ouvre justement un débat à ce sujet sur le pouvoir judiciaire.

Marcel Gauchet dans son quatrième tome sur l’avènement de la démocratie explique quand et comment le pouvoir judiciaire qui a été traditionnellement en France un pouvoir sous contrôle de l’exécutif a pris son autonomie et plus que cela pourrait-on dire. Jusqu’aux années 70 du siècle dernier les magistrats jugeaient selon les lois existantes et une jurisprudence qui se construisait au fil des procès. Dans la foulée du post-68, avec notamment l’irruption du Syndicat de la Magistrature (30 % aux élections professionnelles, ce n’est pas rien) les magistrats ont commencé à considérer qu’ils devaient juger non pas seulement en fonction de la législation et de la jurisprudence, mais aussi en fonction des Droits Fondamentaux. C'est-à-dire qu’ils se sont arrogé le pouvoir de dire ce qui devrait être le Droit dans tel ou tel domaine, même si la loi n’existe pas ou dit autre chose. Dans la foulée le Conseil Constitutionnel a lui aussi vu ses prérogatives élargies et a inscrit ces mêmes Droits Fondamentaux dans ses orientations de jugement. C'est-à-dire que le pouvoir judiciaire a pris de plus en plus de pouvoir et de pouvoir sous contrôle il est peu à peu devenu un pouvoir dominant y compris par rapport à l’exécutif. Cela pose diverses sortes de problèmes. Les magistrats sont nommés après école et concours. Ils sont sensés être indépendants politiquement. Mais est-ce vraiment possible ? Aux U.S.A. par exemple ils sont élus et la campagne électorale se fait sur l’orientation qu’ils comptent donner à leur travail. Comment, et en vertu de quoi, peuvent-ils dire quel est le Droit dans des domaines où la loi reste floue ou inexistante ? Et quand il s’agit de problèmes liés directement au domaine politique et aux autres pouvoirs législatif et judiciaire, en quoi ont-ils compétence à se donner le droit de dire (et parfois d’inventer) le Droit ?

L’affaire Fillon est révélatrice de ces problèmes. Fillon est soupçonné d’avoir employé sa femme et ses enfants comme attachés parlementaires en emploi fictifs. Il s’agit d’un domaine du législatif qui a pouvoir de décider des réglementations propres en ce domaine. Or aucun règlement ne fixe les obligations de ces emplois. Donc on peut légalement demander à un attaché parlementaire ce que l’on veut, et donc rien si on le veut. Il y ailleurs, y compris dans la fonction publique, bien des emplois fictifs ou des gens avec salaire, mais sans affectation. On peut le regretter, vouloir le changer, mais pour l’instant c’est ainsi légalement. Le parquet financier a poursuivi Fillon au nom d’un Droit Fondamental, le mauvais emploi de l’argent public. Mais cela pose plusieurs problèmes. D’abord l’insertion du pouvoir judiciaire dans un domaine où le législatif a la prérogative de décider des réglementations. Ensuite il n’y a aucun règlement qui fixe les obligations d’emploi et le parquet financier s’arroge le droit de décider quelles devraient être ces obligations. Enfin il y intrusion du pouvoir judiciaire en pleine période électorale qui ne peut que défavoriser un candidat essentiel, un parti important. Le pouvoir judiciaire s’arroge le droit de dire qu’il a priorité sur l’exécutif et le législatif en décidant de bousculer la campagne électorale.

On peut penser ce qu’on veut du personnage Fillon. Ce n’est pas le problème. Chevènement, peu suspect de sympathie pour lui, s’est aussi insurgé contre cette intrusion de la justice dans des domaines qui ne la regardaient pas. Fillon s’est révélé un Tartuffe qui voulait amener les autres à l’austérité, alors que tout montre qu’il est plus qu’intéressé personnellement par l’argent, y compris l’emploi qu’il vient de trouver depuis les élections. Personnellement je ne regrette pas son élimination, loin de là, mais là n’est pas le problème.

Cette affaire pose le problème plus général de ceux qui sont persuadés d’avoir raison et qui agissent en conséquence, sans tenir compte des dégâts collatéraux qu’ils peuvent provoquer. Car le problème est autant celui des médias, et notamment ici du « Canard Enchaîné », comme de « Médiapart », qui considèrent que le droit à toute information est supérieur à tout, quelles que soient les conséquences de sa divulgation, que des juges qui considèrent que le Droit est au dessus de tout, et tant pis là encore pour les conséquences de leurs décisions. Le Droit à l’information, l’égalité de tous devant la justice sont des nécessités démocratiques, mais tout acte doit être réfléchi avec ses conséquences. Nul n’est omniscient. Même dans les domaines touchant aux principes les plus essentiels on ne peut pas faire n’importe quoi.

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