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mercredi 24 août 2016

PRESIDENTIELLE

L’élection présidentielle est largement en vue ( de toutes façons étant donné le système actuel quinquennal elle est en vue dès l’élection précédente acquise).

Pour y réfléchir, même si je dois changer d’avis, essayons d’être logique. D’abord quelles seraient les grandes lignes politiques qui me semblent essentielles à faire avancer. Pour moi j’en vois trois que je donne dans le désordre, sans détailler ici. Premièrement une urgence environnementale. L’aveuglement face à la crise est toujours aussi grand et ce ne sont pas les sommets internationaux actuels qui actuellement y changent grand-chose. Deuxièmement une crise de gouvernance économique, les politiques ayant laissé la main des décisions essentielles aux multinationales financières ou à des organismes internationaux, comme l’union européenne, qui pratiquent globalement une politique dans l’intérêt de ce capitalisme financier. Le problème étant comment reprendre la main. Troisièmement une crise démocratique complexe liée autant à la situation actuelle qu’à une évolution générale d’une forme de la modernité vers plus d’autonomie des individus (le mauvais côté d’une bonne chose). Les propositions sont loin d’être évidentes.

Le problème ensuite est celui du résultat prévisible de l’élection. S’il est évident que chaque élection réserve toujours une large part d’inconnu, qui met du sel dans ce monde trop tristounet, il y a quand même des évidences. Les trois, quatre, voire cinq qualifiables sont dans le désordre Le Pen, un Républicain (et pour moi ce sera Sarkozy, que je vois d’ailleurs élu), un Socialiste (certainement Hollande) et pourquoi pas un plus à gauche type Mélanchon, à la rigueur un centriste type Bayrou si Sarkozy est candidat. Les deux derniers, s’ils peuvent éventuellement devancer le socialiste ou le Républicain n’ont quasiment aucune chance d’aller au second tour, encore que le centriste c’est moins sûr, cela serait l’inconnu de ce scrutin. Et le duel prévisible est Républicain - Le Pen avec la victoire du premier (Sarkozy je parie depuis longtemps). Sur ces cinq candidats on ne peut pas dire qu’ils feront avancer grand-chose sur les trois domaines dont je parlais plus haut, sauf si l’urgence de l’actualité avec une pression médiatique les y contraint, et alors peu importe qui sera aux manettes. Pourtant on ne peut quand même pas dire qu’il n’y a pas de différences entre les cinq solutions. Il est évident qu’une élection (et même un grand score, pourtant prévisible) de Le Pen serait catastrophique à bien des égards, sans sombrer dans la paranoïa gauchiste (elle n’est pas nazie, ni même fasciste). L’élection de Sarkozy serait elle aussi, même différemment, préjudiciable. Il suffit de voir son programme, même s’il est fait pour ne pas être appliqué. La division des Français, le retour réactionnaire, au moins au niveau des idées est très profond. Pour les autres si c’est un Républicain type Juppé (mais il va très probablement se faire bouffer par les dents longues et politiciennes de Sarkozy), un socialiste ou un centriste la différence est plus que mince. Un candidat plus à gauche n’aurait aucune chance au second tour, sauf imprévus d’actualité gravissime.

Dans ces conditions le vote est par élimination. Si les trois possibles étaient un Républicain type Juppé, un socialiste ou un centriste l’élection n’aurait pas d’importance et on pourrait voter au premier tour pour un candidat plus marginal (je n’en vois pas pour l’instant, le seul qui me paraissait convenable Hulot s’est désisté, et je le comprends bien). Donc dans le contexte actuel il faudra dès le premier tour voter utile, c'est-à-dire parmi ceux qui vont émerger des primaires ou un centriste qui tenterait de faire tomber Sarkozy.

On va voir ce qu’il en sera alors. Attendons les primaires et leurs conséquences.

mardi 23 août 2016

BURKINI ET LIBERTE

Le débat actuel sur le burkini exacerbe les contradictions de notre époque, d’une certaine manière il pourrit le débat.

D’un côté il y a la ligne de conduite, qui me semble essentielle, de maintenir les libertés, de refuser de les restreindre au nom de la sécurité. En cela l’interdiction du burkini est une régression.

D’un autre côté il y a la lutte pour l’émancipation des femmes, qui est le problème essentiel de la libération et de l’autonomisation des individus. C’est toujours la situation des femmes qui est le critère principal montrant le degré de liberté d’une société. Et là il est certain qu’il faut aider les femmes musulmanes à sortir du lourd assujettissement de leurs traditions (souvent réinventées). Mais cela ne se fait pas par décret, mais par la lutte des idées. Quand on prend un décret, c’est qu’on a perdu la lutte des idées, ou qu’on se sent incapable de la gagner, voire la mener. C’est comme la violence qui est l’arme ultime de ceux qui ne sont pas capables d’avoir raison.

Mais il y a encore un troisième côté qui est l’injonction faite de suivre des normes occidentales, l’exhibitionnisme féminin en l’occurrence, certes nous sommes en Occident.

Mais quatrième face du problème au nom de quoi imposer des normes dans une société qui se veut (et c’est le sens de ce côté de la modernité) celle de l’émancipation de tous.

Et quatrième face (il y en a peut-être encore d’autres) : le problème du communautarisme. Il me semble qu’on ne peut l’éviter qu’essentiellement par des mesures positives et non par des interdictions. Il faut ouvrir l’urbanisme, éviter les ghettos, développer l’éducation des plus défavorisés, insérer par le travail les moins qualifiés. Reste le problème d’une éventuelle immigration beaucoup plus massive prête à venir (et encore plus demain qu’aujourd’hui) du Moyen Orient et d’Afrique devant laquelle il ne faut pas se voiler la face qui peut déstabiliser nos sociétés.

mardi 16 août 2016

Au sujet de « FACE A GAIA » de Bruno LATOUR

Je viens de terminer « Face à Gaïa » de Bruno LATOUR. Je n’ai pas tout suivi, ni ne suis pas sûr de ne pas faire de contresens sur ce que veut dire l’auteur. Je vais essayer, en toute modestie, et avec toutes les précautions possibles tenter de résumer ce que j’en ai tiré. C’est un ouvrage qui me semble très intéressant et très important, car il brasse le problème à tous les niveaux, même s’il a été pour moi difficile à lire. Je m’y suis accroché.

Le point de départ est que nous sommes arrivés à un Nouveau Régime Climatique. Que les impacts de l’homme sur la terre sont tels que beaucoup de scientifiques considèrent que nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique dite Anthropocène parce que c’est l’homme qui aujourd’hui est l’acteur majeur des changements, y compris géologiques.

Comme un certain nombre d’autres chercheurs Bruno Latour appelle Gaïa le système global constitué par l’interaction des êtres vivants, dont naturellement l’homme et de tous les phénomènes dits « naturels », en fait de plus en plus influencés par l’homme, mais aussi les océans, l’atmosphère, les roches, etc. Ce système ne doit pas être vu, pour lui, comme un Système avec une majuscule qui serait totalisable, comme on parlait hier de Nature pour l’opposer à la Culture. Le mot Gaïa, pour lui, est souvent utilisé comme un nom pluriel, pour bien montrer la multiplicité des phénomènes. C’est l’ensemble des boucles d’interaction entre tous les êtres et les phénomènes, etc., boucles dont on ne connaît toujours qu’une faible partie.

Bruno Latour, comme beaucoup d’autres, revient donc sur la séparation des Modernes, Descartes en tête, entre Culture, privilège de l’homme et Nature inanimée et vouée à être dominée et utilisée à sa guise par l’homme, séparation qui a crée la notion de Culture en Occident, contrairement à d’autres civilisations, qui a permis le progrès scientifique, technique, des derniers siècles, mais nous amène à l’impasse actuelle de l’Anthropocène.

Bruno Latour insiste beaucoup sur le danger de maintenir l’idée de systèmes qui seraient possibles de gérer d’en haut, de globaliser. Par exemple, contre l’idée d’une Science qui prétendrait se faire une, il défend l’idée des sciences multiples, chacune dans leur domaine, interagissant les unes sur les autres et sur le réel. Cela vaut aussi bien au niveau politique, il voit l’incapacité croissante du politique à gérer le monde, car vu d’en haut et les solutions vu comme uniquement solutionnables par la politique. Il voit donc aussi cette Gaïa plurielle comme absolument pas unifiée, mais pleine de contradictions, d’aspects les plus divers. Bruno Latour cherche pourquoi face aux risques évidents du Nouveau Régime Climatique nous ne faisons rien, alors que dès que se pose un risque économique ou géopolitique quelconque tout est aussitôt mis en branle. Il voit là une incapacité des Modernes à affronter un changement global, parce que pour eux le changement aurait déjà eu lieu, justement avec l’avènement de la modernité. Et lui voit cet avènement, comme beaucoup aujourd’hui, comme la poursuite, sous une autre forme, sécularisée, des religions anciennes, que les Modernes croyaient avoir dépassé.

Bruno Latour n’apporte pas de solutions toutes faites. Mais pour lui la solution, si j’ai bien compris, est d’une part de faire prendre conscience de la fausse solution qu’était la Modernité, qui n’était qu’une fausse sortie de la religion. D’autre part face au défi multiforme et à la non globalisation des problèmes, et donc des solutions, il faut en passer par des actions multiformes, elles aussi non globalisables décidées par des acteurs des sciences, de la politique, des chercheurs des sciences humaines, des représentants de la société civile, mais aussi faire participer aux décisions des hommes qui représenteraient l’intérêt des non humains et des phénomènes divers : des représentants de l’eau, des forêts, etc.

vendredi 24 juin 2016

LES HEROS ONT UN CôTE NOIR … HEUREUSEMENT !

Je suis frappé par l’insistance qu’ont certains pour chercher à minimiser l’importance de gens qui ont eu des comportements soit héroïques, soit ont été de grands savants ou intellectuels en recherchant leur(s) côté(s) noir(s). Dernièrement il s’agissait de Coluche qui est plus complexe que ce qui semblait. On a ainsi aussi parlé des faiblesses de Freud, de L’Abbé Pierre, de Gandi, de Martin Luther King et j’en passe. Mais ne peut-on pas seulement se satisfaire que Coluche nous ait mis ironiquement face à notre réalité et ait co-crée les restau du Cœur ; que Freud ait exploré l’inconscient humain ; que L’Abbé Pierre ait fait la Résistance, crée Emmaus et co-crée les Restau du Cœur ; que Gandi ait cherché à obtenir la décolonisation du sous-continent indien par la moindre violence ; que Martin Luther King ait cherché à faire abolir sans violence les discriminations raciales ? Qu’ils aient eu d’autres faces, qu’en quelque sorte ils n’aient pas été des Dieux, mais de simples hommes cela n’est-il pas au contraire rassurant. Heureusement ils étaient des hommes !

24 juin 2016

vendredi 20 mai 2016

LA VIOLENCE

Il me semble que nous assistons à une montée de la violence au sens large. La barbarie de l’Etat Islamique, les casseurs d’extrême gauche dans les récentes manifestations françaises (qui sont finalement les mêmes), mais aussi au plus large un mécontentement généralisé et hargneux, des minorités extrémistes dans toutes les confessions religieuses, mais aussi laïques (y compris l’écologie, la laïcité et les Droits de l’Homme), sans oublier une politique de certains patrons de total mépris pour leurs salariés.

La violence n’est pas nouvelle. La barbarie, son extrême, non plus. S’il n’existe plus qu’une race humaine sur terre c’est que, plus que probablement, les autres races parallèles (Néanderthal, Florès, Dénisova et probablement bien d’autres) n’ont pas disparu naturellement par hasard juste au moment de l’arrivée chez eux de nos ancêtres homo sapiens sapiens. Ensuite l’histoire nous raconte les massacres de Gengis Khan, les guerres de religion, la guerre de 30 ans, le génocide avant la lettre des Indiens d’Amérique, puis dans notre 20ème siècle les génocides arméniens, juif et ruandais, enfin les totalitarismes nazi et communistes.

Il n’est donc pas question de parler d’une montée exceptionnelle de violence, mais simplement d’une tendance actuelle à y recourir systématiquement pour beaucoup de monde au lieu d’agir de manière purement pacifique. Je ne veux pas faire un listing de toutes les violences actuelles, simplement en signaler là où elles ne sont pas évidemment visibles. Et ensuite, peut être, chercher des pistes pour expliquer cela. Les mouvements sociaux ont tendance à sortir du cadre classique policé (ce qui n’est pas non plus totalement une nouveauté). Les routiers, agriculteurs, taxis et autres manifestent de manière souvent violente. Toutes les religions ont en elles des minorités extrémistes, les musulmans, mais même aussi des intégristes bouddhistes ou hindouistes qui massacrent d’autres minorités religieuses. On voit bien que l’écologie peut dériver en violence avec les zadistes, comme à Notre Dame des Landes. Les intégristes de la laïcité prétendent interdire aux religions une partie de leur droit d’expression. Ceux des Droits de l’Homme réclament à grand cri l’intervention dite humanitaire dans les pays en crise. On voit où cela nous mène de L’Irak à la Lybie en passant par l’Ukraine et l’Afghanistan. Quand au patronat de plus en plus détaché des salariés, obéissant au monde financier il manifeste une tendance (pas générale heureusement) à pressurer au maximum les salariés en les mettant sous pression et en concurrence constante, en pratiquant le harcèlement moral permanent et en rejetant sans aucun complexe tous les salariés et toutes les entreprises, non seulement si cela ne rapporte pas assez, mais si le licenciement est source financière.

Quelles pistes peuvent expliquer cette tendance généralisée à avoir des comportements violents. Je pense que le premier indice est dans la montée de l’individualisme (victoire de la modernité, mais qui a aussi sa face sombre). Il me semble qu’il y a en premier lieu la montée du chacun pour soi, pour ses propres intérêts, la fin des solidarités collectives (autres que des solidarités limitées à une corporation ou un intérêt catégoriel précis), collective au sens le plus large de l’intérêt de tous et non pas du quelques uns contre les autres. L’autre explication est à chercher à mon sens dans l’incapacité que ressentent les individus d’avoir une prise démocratique sur leur avenir. J’y suis déjà largement revenu en tentant d’analyser la crise politique et démocratique actuelle. Une de ses caractéristiques est l’éloignement des centres de décision et le report des centres de décisions majeures hors de portée des citoyens, donc de la démocratie, y compris des Etats. La violence se manifeste le plus souvent quand on ne voit pas de moyen de faire autrement, c’est la réponse face à l’impuissance. La violence est souvent un aveu de faiblesse.

Mais ces pistes, ces tentatives de compréhension ne sont en rien des justificatifs. Je reste profondément attaché à la non violence et à la négociation pacifique dans tous les rapports humains, tant qu’on le peut. Contre Hitler ou L’Etat Islamique on n’a pas forcément le choix, mais c’est un cas extrême, donc une exception. Mais l’action même contre eux ne doit se faire qu’avec le minimum de violence. S’il y a donc des actions à entreprendre elles ne doivent en aucun cas être entachées de violence. Et pour ma part je refuse de participer à toute action qui justifierait le moins du monde cette violence. Car la non violence, c’est le seul moyen de bâtir un avenir. Toute solution de conflit obtenue par la violence aura son avenir forcément entaché de cette violence. La non violence pour nous cela rappelle Gandhi ou Martin Luther King, c’est je crois beaucoup plus que cela. Car ces deux grands leaders ont développé leur non violence pour s’opposer aux tendances violentes des partisans qui les entouraient. On a bien vu les massacres à la partition de l’Inde en 1947 ou les mouvements noirs violents comme les Blacks Panthers. Mais la politique de ces deux leaders n’était pas sans sous entendu. Ils savaient qu’ils allaient déclencher la violence de leurs adversaires et que cela allait les servir. Je crois par contre qu’une véritable non violence c’est celle qui oblige l’adversaire à agir lui aussi de manière non violente, ce qui permet la résolution sereine du conflit. En cela le Tao chinois a je pense beaucoup à nous apporter. Je conclurai en disant que pour ma part je crois qu’il faut refuser toute participation à des mouvements entachés de violence et qu’il faut d’abord préalablement agir sur soi. Apprendre à réguler ses émotions, atteindre la tranquillité, même dans les moments difficiles, surtout dans les moments difficiles. Apprendre à désarmer la violence de l’autre par son propre calme. C’est un chemin intérieur difficile, jamais terminé.

mercredi 18 mai 2016

LE CLANISME DES SOCIETES ARABES

J’avais déjà lu un ouvrage, dont je ne me souviens ni le titre ni le nom de l’auteur, qui expliquait les difficultés des entreprises occidentales à s’implanter dans d’autres régions du monde. Il citait notamment les problèmes particuliers de la Chine, sur lesquels je ne reviens pas, et les pays arabes. Il expliquait que es sociétés arabes fonctionnaient sur un modèle claniste et qu’il fallait apprendre à en tenir compte.

Dans la dernière parution d’ « Hérodote » deux articles reviennent sur ce problème, un sur l’Irak et un sur la Lybie. Le clanisme dans les pays arabes est comme partout dans le monde confronté à la modernité qui tend à autonomiser les individus. C’est une lutte interne à chacun de ces pays, analogue à la lutte que nous avons du mener depuis la Renaissance dans notre Occident pour mettre à bas la société fermée dominante à base religieuse. Les pays arabes s’en sont plus ou moins débarrassés, ou ont eu tendance à le faire, en Tunisie notamment, avec la laïcité imposée par Bourguiba. Le nationalisme, voire les tendances socialistes pan arabiques ont été dans ce sens. Mais à chaque fois que ces pays connaissaient des difficultés il y eu réactivation du clanisme. En effet celui-ci permet la protection des individus dans les périodes difficiles. De plus les régimes dictatoriaux ont pu s’en servir pour mieux asseoir leur pouvoir dans les moments où ils éprouvaient des difficultés, cela a été notamment le cas de Saddam Hussein et de Kadhafi à fin de leurs régimes.

La déstructuration de l’Etat Irakien, suite à l’intervention américaine, et à la totale incompétence de la gestion de l’Irak occupé par l’administration américaine, a poussé les Irakiens à reconstituer les réseaux claniques. En Lybie, qui n’a jamais été vraiment un Etat, les tribus ont toujours eu une importance de structuration de base de la société. Il est donc évident que l’après Kadhafi ne pouvait être que ce qu’il est : des coalitions de tribus en perpétuelle lutte/compromis entre elles.

C’est en ce sens que le grand credo pour la démocratie dans les pays arabes poussé notamment par Obama ou BHL oublie l’essentiel. Certes des secteurs importants des pays arabes sont en voie d’autonomisation, cela s’est manifesté notamment dans les Printemps Arabes, mais ils sont loin d’être sortis du clanisme, qui prend une importance accrue dans la crise actuelle. Les facteurs économiques et culturels ne permettent pas pour l’heure une véritable avancée démocratique dans ces pays. La démographie galopante, le retard économique qui se traduit par pauvreté et chômage est un premier obstacle à la possible démocratisation. On ne construit pas une démocratie dans la crise économique qui prend nécessairement le devant de la scène. La lutte pour l’autonomie de l’individu, qui est certes en cours, sera dure et longue. La place de la femme, comme partout, est essentielle. Cela se manifeste dans la crise islamique actuelle, comme dans la place des mutilations sexuelles féminines qui sont majoritairement pratiquées en Egypte notamment. Et la démocratie ne peut venir que quand l’autonomie des individus est bien avancée.

Dans les pays arabes aussi le chemin de l’autonomie de l’individu est en cours. Nous en vivons les soubresauts violents, avec des reculs parfois spectaculaires. Le clanisme est un obstacle à vaincre pour aller en ce sens. Seulement, tant que ces pays seront en crise, le clanisme sera leur meilleure protection. Car l’autonomie de l’individu le laisse seul et nu face à la société. Il faut reconstruire d’autres solidarités (nous en sommes notamment arrivés chez nous à l’Etat providence). Quand à la démocratisation de ces pays, qui a été en Occident une conséquence de l’autonomie, elle prendra, dans les pays arabes comme ailleurs, des formes forcément particulières. Elle est, elle aussi, en route de manière multiforme et chaotique. Mais nous n’en sommes qu’aux prémices.

jeudi 12 mai 2016

DEMOCRATIE

DEMOCRATIE

Je voudrai rassembler ce que j’ai déjà écrit de manière dispersée sur la démocratie et peut-être arriver à aller un peu plus loin sur la réflexion.

Commençons par préciser que la démocratie se situe dans le mouvement de la modernité, c'est-à-dire de la libération des individus des contraintes des sociétés fermées et particulièrement de la domination religieuse sur celles-ci. Les idéologies ont été, et sont encore ici et là, un prolongement laïque de cette domination religieuse. Pour qu’il y ait démocratie il faut que les hommes soient socialement libres et égaux. Mais ce n’est qu’une condition nécessaire et naturellement pas suffisante. Pourtant autant la démocratie est en crise, autant le mouvement de libération et d’égalité des individus se poursuit (non sans à coups) dans le monde. La libération des femmes et des mœurs, jamais terminés, en est l’indice marqueur.

Il convient probablement de chercher d’abord quelles sont les autres conditions nécessaires pour bâtir une démocratie. Si on en revient aux philosophes des lumières et aux révolutionnaires tant américains que français, qui y ont beaucoup réfléchi on peut poser différents bases. La première est la taille de la société démocratique. Rousseau pense qu’elle ne peut être que petite, pour que tous les individus puissent réellement y participer. Les sociétés plus importantes ne pouvant être que des fédérations de petites sociétés démocratiques. La deuxième est le problème de la représentation par des élus sous quelque forme qu’elle soit. Beaucoup pensaient que déléguer à des élus n’était pas démocratique et qu’il fallait diriger collectivement, on en revient indirectement à la taille de la société. La base d’une société démocratique pour Rousseau est le contrat social que doivent passer entre eux les individus d’une telle société. Autrement dit il doit y avoir consensus sur le fonctionnement de la démocratie. Force est de constater que nous en sommes loin. Les sociétés qui se disent démocratiques ont une taille ne permettant pas une participation directe des individus, sauf exceptions rarissimes. De plus leur taille ne cesse d’augmenter. Rien qu’en France les pouvoirs passent de la commune à la communauté de commune, du département aux Régions que de plus on agrandit, de l’Etat à l’Europe et à des instances internationales diverses. Dans l’esprit général la représentation par des élus est devenue la marque même de la démocratie, même si de plus en plus de questions se posent sur les élus. Il n’y a aucun consensus social sur le contenu, les valeurs dans nos démocraties. Il n’est même pas recherché. Il n’y a donc pas de contrat social. Cela signifie tout simplement que ce que nous appelons démocratie n’est qu’une forme très éloignée de la société démocratique idéale. Il semble même que nous nous en éloignons de plus en plus (agrandissement de la taille des sociétés, coupure des élus de leurs administrés, ségrégation de la société entre des conceptions différentes avec entre autre, mais pas seulement, la montée du communautarisme).

Autre problème. Depuis 1789, et même la création de la 3ème République nous avons beaucoup avancé dans la voie de la libération et de l’égalité des individus. Il était possible dans un stade quasi intermédiaire d’autonomie de l’individu de lui inculquer une morale sociale, républicaine, de demander une intégration des nouveaux arrivants dans le pays avec acceptation du consensus social. Cela a permis par exemple la mobilisation sans quasiment de refus des soldats en 14-18. Mais aujourd’hui la libération des individus est devenue telle que plus aucune morale, sauf individuelle, n’est possible, ni d’ailleurs justifiable. Au nom de quoi demander et sur quelles valeurs demander l’intégration des nouvelles populations ? En un certain sens le contrat social est devenu impossible.

Enfin il y a l’évolution récente du monde qui rend bien plus difficile le fonctionnement de la démocratie. Depuis le milieu des années 70 du siècle dernier à la fois les Etats ont peu à peu abandonné nombre de leurs prérogatives à des instances internationales (Union Européenne, FMI, Banque Mondiale…) et ont laissé le capitalisme financier créer une oligarchie bien plus puissante que les Etats qui a pris le pouvoir réel sur le monde. Dans ce cadre les Etats sont démunis de la plupart des anciens outils qui permettaient de gérer leur société. L’exemple criant étant la Grèce dont le gouvernement élu a été obligé de pratiquer une politique totalement opposée à celle qu’il souhaitait et pour laquelle il avait été élu. Où est alors la démocratie ?

Contrairement aux discours ambiants nous n’avons jamais eu vraiment de démocratie au sens plein du terme. Et les bases de son fonctionnement sont de plus en en train de s’éroder. Il est inutile de chercher ailleurs la crise politique multiforme qui parcourt le monde dit démocratique. Les peuples errent à la recherche d’une issue. Mais les intellectuels sont silencieux, n’ont pas encore pris la mesure du problème. En fait il y a une sorte de consensus des élites (au-delà des fausses divisions) entre le capitalisme financier mondialisé qui s’enrichit monstrueusement et des élites politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles pour justifier la situation actuelle. Le discours peut changer, mais il revient toujours au même. Soit on nous dit on ne peut rien faire. Soit il faut encore aller plus loin sur la voie des abandons multinationaux. Soit il faut rogner les soit disant avantages acquis (c'est-à-dire mettre fin à l’Etat providence). Les financiers mondiaux déversent sur ces élites une manne financière qui n’est qu’une aumône pour eux, mais qui leur donne des salaires pharamineux par rapport au citoyen moyen. Ils achètent le consensus.

La crise de la démocratie se traduit de manière multiforme. Trois tendances principales se dégagent. La première que nos élites appellent dédaigneusement populisme regroupe des tentatives de diverses sortes soit à l’extrême droite soit à l’extrême gauche. Quand il s’agit de l’extrême droite les politiques prônées sont généralement la fermeture des frontières à la fois aux marchandises venues de l’étranger pour défendre la production nationale et aux étrangers, qui servent de repoussoir, un point particulièrement important avec la crise actuelle des migrants. Il s’agit aussi de couper le maximum de ponts avec les instances supranationales, en sortant de l’Euro, voire de l’Europe par exemple. On reconnait là à la fois le Front National français, Victor Orban, le FPO autrichien, la droite polonaise ou slovaque, mais aussi le Tea Party américain. Quand il s’agit de l’extrême gauche on a des tentatives économiques du même genre, mais sans le bouc émissaire des migrants. Nous avons ici autant Podemos que Syriza, Le Front de Gauche français, Jeremy Corbin ou Bernie Sanders. Ainsi que je l’ai dit plus haut Syriza a été empêché de mener sa politique par les instances européennes. L’extrême droite européenne elle a pu imposer quelques points, notamment sur la fermeture des frontières aux étrangers. Sur le plan économique les abandons politiques des années précédentes corsettent les possibilités. Nous verrons avec le référendum anglais ce qui va se passer le mois prochain chez nos voisins britanniques. La deuxième tentative est celle de revenir à des entités politiques plus petites. C’est le problème posé par les tentatives indépendantistes écossaise et catalane, c’est la volonté du Tea Party de diminuer le pouvoir de Washington en donnant plus de pouvoir aux Etats. Jusqu’ici rien n’a été acté en ce sens (à part une paralysie politique grandissante aux USA). Mais si ce n’est peut-être pas la solution à la crise démocratique, qui est bien plus profonde, c’est peut être tout au moins un moyen de l’atténuer quelque peu. Le principe de subsidiarité (ne pas prendre de décision à un niveau si elle peut être prise à un niveau inférieur) est un principe qui va dans le sens de la démocratie, même si la solidarité entre entités riches et pauvres est alors à développer. La troisième tentative est de faire appel à des régimes plus autoritaires, à des leaders charismatiques. Mais ceux-ci n’auront pas plus de pouvoir pour résoudre ces problèmes et d’autre part affaiblir encore plus la démocratie n’aidera en rien à l’améliorer ! Ce n’est qu’une tentative de plus pour faire taire des peuples en révolte. De toute manière on ne peut rien prédire. Ce qui est certain c’est que d’une part, contrairement aux discours majoritaires, la démocratie n’a jamais été que très partielle. Les élites qui prétendent le contraire sont celles qui l’ont en quelque sorte squatté. Et d’autre part toutes les conditions existent pour qu’elle se rabougrisse. Maintenant le pire n’est jamais sûr. La première chose serait de faire prendre conscience du problème et de le mettre au centre du débat public. Les élites, y compris médiatiques, qui ont intérêt à maintenir le consensus, sont un obstacle objectif. Il s’agit bel et bien d’une lutte politique essentielle. Ensuite la vie tranchera…

jeudi 21 avril 2016

CRISE DE LA DEMOCRATIE ET DEPOSSESSION DE SON DESTIN

CRISE DE LA DEMOCRATIE ET DEPOSSESSION DE SON DESTIN

Je commençais hier à lire la dernière parution de la revue « Herodote » et une phrase de Marc LAVERGNE m’a interpellé : « A mettre en miroir le monde arabe du milieu des années 1970 et celui d’aujourd’hui, il semble qu’il soit entré dès cette époque dans une phase de dépossession progressive de son destin, pour passer du statut d’acteur à celui d’objet de sa propre histoire ».

En fait en y réfléchissant je me demande si, au-delà du monde arabe, la plupart des pays dans le monde, depuis le milieu des années 1970, ne sont pas, à des titres et avec des intensités diverses, plus ou moins dans la même situation et si ce n’est pas cela qui entraîne une crise de la démocratie et au-delà impose un nouveau contenu à celle-ci. Le milieu des années 1970 marque l’entrée dans la mondialisation actuelle. Celle-ci se traduit par la prépondérance d’un capitalisme financier de plus en plus internationalisé sur le capitalisme productif. Cela se traduit aussi par l’ouverture de plus en plus grande des marchés de capitaux et de marchandises. Cela se traduit également par la dépossession du pouvoir politique national au profit à la fois du capitalisme financier et d’institutions supranationales (F.M.I., Banque Mondiale, Union Européenne…). Cela se traduit en même temps par un dumping tirant vers le bas les salaires, les conditions de travail, les avantages sociaux (l’Etat providence péniblement bâti pendant le milieu du 20ème Siècle), les impôts sur le capital et les entreprises. L’essentiel pour ce qui concerne cet article est la dépossession du politique de nombre de ses pouvoirs et capacités d’action. L’exemple criant en a été la crise grecque où le gouvernement élu a du, contraint et forcé, faire la politique contraire à celle qu’il souhaitait et pour laquelle il a été élu. Et cela sans solution d’avenir. Les discussions actuelles montrent que les mesures imposées n’ont rien résolu, au contraire, ce qui sautait aux yeux dès le premier jour. Mais cela va bien plus loin. Allons à l’extrême. Même au niveau militaire le monde a totalement changé. Regardons les U.S.A., première puissance militaire, et de loin. Depuis la même époque elle a accumulé défaite sur défaite : Vietnam, Irak, Afghanistan. Elle est loin l’époque où une canonnière étatsunienne suffisait à faire changer un pays de gouvernement.

En fait on s’aperçoit que les Etats ont perdu une bonne partie de leur capacité d’action dans de plus en plus de domaines. C'est-à-dire que la démocratie, tout au moins telle que nous la connaissions avant 1974, tourne de plus en plus à vide. Nous allons assister l’an prochain à des élections présidentielles dans laquelle les principaux candidats vont nous faire des promesses totalement irréalisables parce qu’ils n’auront jamais les moyens de les tenir. Et donc quelque soit l’élu il va donc décevoir en quelques mois. Pour ne pas décevoir il faudrait qu’il ait le courage de reconnaître, avant l’élection, les limites qui seront celles de son pouvoir et qu’il ne fasse donc que les quelques propositions qu’il peut espérer réaliser. Mais ce n’est pas ainsi qu’on est élu ! A moins que la crise du politique prenne une telle ampleur d’ici un an que quelqu’un qui proposerait de telles choses et ait suffisamment de charisme puisse être entendu. C’est plus qu’hautement improbable.

Nous devons donc réfléchir sur la démocratie. Si les Etats ont perdu du pouvoir la démocratie a changé de nature. Pour y réfléchir il faut revenir au fondamental, c'est-à-dire à la montée depuis plusieurs siècles de la modernité, c'est-à-dire à l’autonomie de l’individu. La démocratie, telle que nous l’entendons, n’étant qu’une des formes, certes essentielle, de cette modernité. L’essentiel est donc de maintenir, développer l’autonomie de l’individu et d’abord par la liberté de penser, de s’informer, de débattre. Mais aussi dans la liberté de vivre sa vie comme on l’entend (et particulièrement sexuellement, la sexualité et la place de la femme dans la société étant toujours le thermomètre de l’avancée de la modernité), ce qui jusqu’à présent n’est pas remis en cause, dans nos pays occidentaux tout au moins. De plus la démocratie en elle-même ne se limite pas aux traditionnels partis politiques et aux élections, forme essentielle qu’elle a prise dans notre Occident. L’importance de la société civile, du milieu associatif est par exemple tout aussi importante.

Alors évidemment, comme cette dépossession du pouvoir politique, au moins étatique, n’est pas pensée on assiste à la crise actuelle du politique. Pour tenter d’en sortir nous assistons à des tentatives dans tous les sens. La tendance première est d’essayer de revenir en arrière, dans une société ancienne, où l’Etat avait bien plus de pouvoir. C’est aussi bien le programme du Front National (on ferme les frontières, on sort de l’Euro…). Mais on trouve bien des aspects des mêmes propositions dans les extrêmes gauches (de Podemos à Syriza en passant par Mélenchon). Mais c’est aussi l’Etat Islamique qui veut revenir au passé fantasmé des premiers califes de l’Islam. On ne refait pas l’histoire. On ne reviendra pas en arrière, il faut inventer le futur. Toutes ces tentatives sont vouées à l’échec. L’autre tendance à l’opposée de la première est la fuite en avant, c'est-à-dire déléguer encore plus de pouvoir au supranational en espérant que celui-ci saura résoudre les problèmes, puisqu’il a plus de pouvoir que les Etats seuls. Outre que c’est un abandon démocratique, c’est une politique des plus risqués. C’est ce qui nous a amené aux difficultés actuelles. Il est plus que probable que chacun continuera à jouer pour soi, en se servant du niveau supranational pour cela. Il faut arrêter d’être bêtement idéalistes et raisonner géopolitiquement. Une autre tendance est de donner plus du pouvoir au plus près. Ce sont les tentatives sécessionnistes tant de Catalogne que d’Ecosse, mais aussi du Tea Party étatsunien qui veut donner le maximum de pouvoir aux Etats et le minimum à Washington. Redonner du pouvoir au local par le principe de subsidiarité n’est peut-être pas sur le fond une mauvaise chose. Certains autres pensent qu’il faut un gouvernement plus fort, avec une personnalité charismatique, un semi-dictateur en quelque sorte. Mais le problème n’est pas qui gouverne, mais que faire. Ce n’est pas pour l’essentiel la peur des élections prochaines qui paralyse le politique, même si cela peut jouer à la marge, mais c’est bien la dépossession des Etats de nombre de leurs pouvoirs. Alors que reste-t-il ? Je ne sais pas. Sauf que la première chose est de dire les choses, de les analyser, de les discuter. Car le pire aujourd’hui est le non dit, le refus de voir la réalité. Nommer, expliquer c’est déjà agir. Il faut reconnaître que la démocratie a changé pendant ces quarante dernières années, que l’Etat a perdu de ses pouvoirs, et qu’il semble bien qu’il y ait peu de chances, sauf crise qui ferait exploser le supranational, pour qu’il en retrouve beaucoup d’ici peu. Il faut faire avec. Nous allons assister à ces prochaines présidentielles au triste défilé de candidats qui nous proposeront des actions impossibles, une relance d’une croissance impossible, au lieu de se fixer des objectifs réalistes et limités. La crise du politique n’est pas finie ! Mais l’avenir n’est pas écrit. Qui aurait dit en 1974 que nous en serions là aujourd’hui ? Continuons à regarder, réfléchir, débattre. C’est l’essentiel. On verra au cas par cas.

mardi 19 avril 2016

DU VOILE ISLAMIQUE A L’EXHIBITIONNISME FEMININ … MEME DOMINATION MASCULINE ?

DU VOILE ISLAMIQUE A L’EXHIBITIONNISME FEMININ … MEME DOMINATION MASCULINE ?

Le port du voile islamique est souvent vu dans notre Occident, comme une obligation faire par les hommes aux femmes : une injonction à être invisible ou tout au moins non désirable. On entend beaucoup de femmes qui le portent insister, en sens contraire, sur la liberté que ces tenues leur donnent en ne se sentant pas agressées par les regards masculins concupiscents. En fait je pense qu’il s’agit bien d’une domination masculine, mais que, comme dans la plupart des sociétés, elle passe par l’inconscient des individus. Les femmes, comme les hommes, intègrent dans leur inconscient les rôles et les comportements que doivent avoir les deux sexes. L’inconscient ici fait que les femmes ont intégré le refus de se faire désirer. Mais si maintenant on regarde chez nous on s’aperçoit que ce que beaucoup appellent la liberté des femmes se traduit par des modes exhibitionnistes qui selon les années dénude le haut des poitrines, les ventres, les jambes et bien plus sur nos plages. N’y a-t-il pas là tout autant un indice de domination masculine ? N’y a-t-il pas intégré dans le subconscient des femmes occidentales la nécessité de plaire pour être reconnue, intégrée dans la société, une injonction qui n’est pas faite aux hommes. Une injonction opposée à celle des sociétés musulmanes, mais de même nature. La situation des femmes est toujours le critère qui permet de comprendre l’état d’une société. La différence de comportement entre hommes et femmes sur le plan vestimentaire dans nos sociétés est aussi grande, même si elle est à l’opposé, que dans les sociétés musulmanes. Et cela n’est pas génétique !

19 avril 2016.

jeudi 31 mars 2016

LA FIN DE LA CLASSE OUVRIERE ?

LA FIN DE LA CLASSE OUVRIERE ?

Le documentaire en trois parties « Nous ouvriers » qui vient de passer sur France 3 est particulièrement intéressant. Serait-ce faire de la théorie du complot de dire qu’il a été relégué à une heure hors des grandes écoutes populaires et que si les médias avaient fait son éloge pour le premier numéro il avait même disparu des programmes les deux semaines suivantes. Etonnant ! Pour l’enregistrer il fallait le faire sous un autre nom ! Avec cela on peut penser que presque personne en milieu populaire ne l’a vu, alors qu’il était politiquement explosif pour ce milieu.

Pour l’essentiel il s’agit d’une cinquantaine d’ouvrières et ouvriers qui racontent leur vie de 1945 (pour les plus vieux) à nos jours. Il y a trois époques. La première, très brève, aussitôt la Libération, correspond à la conjonction très particulière de l’union nationale suite à la Résistance alors que les ordres de Moscou au P.C.F. lui demandaient d’y participer. C’est le fameux « retroussons les manches » de Maurice Thorez. Le Parti Communiste écrit l’Histoire, se présentant comme parti de la Résistance, avec la classe ouvrière, classe de la Résistance. Le mineur devient le symbole du patriote. C’est la période de plus grande fierté et de pleine réalisation de la classe ouvrière. L’autre écriture officielle de l’Histoire, qui tiendra jusqu’aux années 1970-1980, sera celle gaulliste d’une France globalement Résistante, non contradictoire avec l’Histoire communiste. La deuxième époque commence quand Moscou demande aux Partis Communistes (vers 1947) de se mettre dans l’opposition avec le début de la guerre froide. Cela commence avec les grèves quasiment insurrectionnelles dans les mines notamment. Cette période ira jusqu’au milieu des années 1970. La classe ouvrière reste structurée, consciente d’elle-même. Elle est toujours fière d’elle-même et elle est de tous les combats politiques et sociaux, en tant que telle. Elle se regroupe essentiellement autour des Communistes (en gros un quart de l’électorat), de leur communisme municipal, de la C.G.T. et de toutes les filiales communistes (Union des Femmes Françaises, Mouvement de la Paix, etc.). Il y a un peu d’érosion avec le temps, avec le retour de De Gaulle en 1958, avec 1968 et la montée du gauchisme, et ce n’est que l’élection de Mitterrand en 1981 qui asphyxiera vraiment électoralement le Parti Communiste. Rappelons nous le 1er tour de la présidentielle de 1969 : Deferre candidat socialiste 5 %, Duclos candidat communiste 19 %. La troisième époque est celle, depuis le milieu des années 1970, de la disparition de la classe ouvrière. Non pas une disparition physique, le nombre d’ouvriers a certes diminué, mais il reste aujourd’hui autour de 20 % de la population active. C’est la disparition de la conscience de classe. Car pour qu’une classe sociale existe il ne suffit pas qu’elle existe physiquement dans la population, il faut aussi qu’elle ait la conscience d’elle-même. Et c’est cette conscience qui a disparu. Et c’est cela qui interroge.

Cette disparition de conscience n’est en rien innocente. La disparition du Parti Communiste qui la structurait, l’affaiblissement syndical (et particulièrement pour ce qui nous concerne ici, celui de la C.G.T.) en sont une cause essentielle. A cela s’ajoute le fait que les ouvriers sont de plus en plus regroupés dans des petites entreprises, où le rassemblement social est plus difficile. Mais ce qui s’est passé pour l’essentiel c’est la victoire idéologique d’une autre conception de la société, dirigée contre les ouvriers, contre le peuple. L’idéologie devenue dominante est la conjonction de celle des couches moyennes boboïsées avec celle d’une droite qui accompagne les intérêts de la finance internationale, abandonnant le consensus social-démocrate gaulliste. Deux idéologies qui vont dans le même sens, même si elles font semblant de s’opposer, pour mieux faire croire qu’en dehors d’elle rien n’existe. Il s’agit de nous vendre une société qui prône l’ouverture dans tous les domaines (celui des marchandises, des capitaux, plus ou moins celui des hommes), une société médiatisée de l’instantané qui valorise le multiculturalisme et rejette comme dépassé les valeurs traditionnelles (tout au moins les acquis de l’Etat providence, tenus pour des privilèges). Une société qui a laissé à des structures internationales (Union Européenne, FMI, Banque Mondiale) les pouvoirs traditionnellement étatiques, que ces structures se sont empressées de mettre au seul profit du capitalisme financier international. Une société qui dévalorise le travail ouvrier comme dépassé et l’a laissé en partie partir vers les pays à bas salaires et aux conditions sociales les plus faibles. Une partie très intéressante du documentaire est celle où ils analysent la langue nouvelle mise en place pendant ces dernières décennies. Le mot ouvrier a disparu, on parle de technicien, voire d’agent de production ou de collaborateur (le spectre du Pétainisme a été visiblement oublié). Il n’y a plus de chaines, mais des lignes de production. Il n’y a plus de classes sociales, ni évidemment de lutte des classes, rien que des conflits catégoriels, etc. Car la langue est un élément fondamental de l’idéologie. Rappelons-nous la novlangue du « 1984 » d’Orwell ou les études de Victor Klemperer sur la langue du 3ème Reich. Il y a dans cette nouvelle période un abandon, un mépris, un éloignement des ouvriers à tous les niveaux. Relégués dans des banlieues, voire dans un suburbain lointain, soumis au chômage massif, à la précarité, on leur refuse jusqu’à la reconnaissance de leur nom.

Alors certains s’étonnent ensuite des coups de bâton. La montée de l’impopularité des élites, du refus des politiques, l’abstention qui se massifie, la montée du Front National ne sont que la traduction quasi sauvage et inconsciente d’une nouvelle lutte de classe qui ne dit pas son nom. Le mépris dans lequel on maintient ceux qui ne pensent pas comme les élites se manifeste comme il peut. On ne bride pas le mécontentement. Comme l’eau il déborde toutes les digues. Alors, préventivement on écorne la démocratie pour tenter d’éviter que ces barbares, qu’ont quasiment toujours été les couches populaires pour les élites, ne puissent agir, même s’ils prennent le pouvoir. Et quand les Grecs élisent un gouvernement qui refuse le consensus on ne lui laisse qu’un choix : se soumettre. La situation actuelle est pleine de risques explosifs, ne serait-ce que parce que la situation n’est pas maîtrisée, le Front National n’a pas jusqu’ici cette capacité. Jusqu’ici les révoltes (Bonnets rouges, agriculteurs, etc.) ont été jugulées. Cela durera-t-il ? En tout cas la classe ouvrière, le peuple, existe bel et bien, même si on lui dénie ces appellations et s’il ne se reconnaît plus dans ces mots et donc dans sa réalité. La lutte idéologique est donc bien une priorité, et d’abord pour renommer ce qui existe, pour l’encadrer et l’aider à voir un avenir. Ce n’est pas pour moi un hasard que le silence sur ce magnifique documentaire. C’est une autre forme, particulièrement déplaisante, de la lutte idéologique.

lundi 28 mars 2016

GLOBALISATION ET DEMOCRATIE à partir du N° 189 du « Débat ».

GLOBALISATION ET DEMOCRATIE à partir du N° 189 du « Débat ».

Dans le dernier numéro du « DEBAT » beaucoup d’articles très intéressants tournent autour des problèmes de la globalisation (prise ici dans le sens de mondialisation financière) et de la démocratie. Je dirai que ces articles traitent surtout des causes des problèmes et très peu, à la marge, des solutions, et que pour la plupart celles-ci me paraissent difficilement réalisables. Mais ne savons nous pas que l’avenir est imprévisible et donc que notre optimisme ou pessimisme n’a aucune raison d’être ? Heureusement, car la gravité de la plupart des diagnostics, comme la faiblesse des solutions possibles n’inciterait guère à l’optimisme.

Je commencerai par un des articles qui me semble le plus important celui de François MORIN qui reprend l’analyse de son livre « L’Hydre mondiale : l’oligopole bancaire ». Je dirai d’abord que, comme le dit Marcel GAUCHET dans son analyse, étant non spécialiste ce sont les idées essentielles de l’analyse et ses conséquences dont je peux seulement parler. En gros François MORIN confirme par son étude financière détaillée le constat que nous sommes nombreux à faire. Depuis le milieu des années 70 du siècle dernier le capitalisme s’est transformé avec le phénomène de mondialisation (production mondiale des marchandises suite à l’ouverture des marchés) et surtout la globalisation (constitution d’une puissance financière mondiale qui domine l’économie et à qui le pouvoir politique a laissé les clés des principaux pouvoirs). François MORIN rappelle les éléments clés de cette transformation : séparation du lien entre dollar et or avec l’introduction de la flottabilité des monnaies ; libéralisation des taux d’intérêt ; indépendance des Banques centrales par rapport au pouvoir politique là où ce n’était pas le cas ; création de produits dérivés qui prennent le pas sur la production matérielle ; financiarisation des entreprises ; création d’un oligopole d’une petite vingtaine de grandes banques mondiales. Le pouvoir de cet oligopole est devenu sans aucune contre partie. On l’a vu avec la crise des subprimes de 2007, comme avec la crise grecque. Comme on ne peut pas laisser les banques couler les Etats leur ont racheté les produits toxiques qu’ils leur avaient laissé créer et la dette bancaire est devenue la dette des Etats (une grande partie de la dette qu’ils reprochent aujourd’hui aux Etats). Et cela sans qu’aucune mesure sérieuse ne soit prise pour éviter que l’oligopole bancaire continue sa politique de développement anarchique et énorme de produits dérivés. L’ouverture imposée des marchés de marchandises, comme financiers, sans qu’un contre pouvoir ne puisse s’y opposer, ni même la limiter, entraîne naturellement le dumping, dans tous les secteurs. Dans celui des marchandises : on produit dans les Etats qui ont les plus basses conditions salariales et sociales. On tire vers le bas les salaires et les conditions de travail, en augmentant notamment la précarité. Dans le domaine fiscal on diminue les impositions du capital pour attirer les centres financiers qui produisent les bénéfices imposables (en truquant le plus possible les bilans pour défiscaliser au maximum). Les Etats se voient contraints de baisser leur imposition, tant des entreprises que des très hauts revenus, qui d’autre part explosent, pour tenter de retenir ou d’attirer les entreprises. En même temps, comme ils doivent absorber les dettes bancaires les Etats se voient sommés, pour tenter d’équilibrer leurs budgets, de faire des économies. Ils ne peuvent donc les faire qu’en pressurant fiscalement les classes moyennes et en diminuant les prestations sociales. C’est tout l’équilibre de l’Etat providence, mis en place dans les décennies précédentes (retraites, sécurité sociale, assurances chômage, mais aussi l’école, la santé, la police, la justice, la Défense Nationale), qui est systématiquement remis en cause. Le cas de la Grèce illustre le plus caricaturalement cette politique. On prête à l’Etat grec, uniquement pour qu’il rembourse les banques, en lui demandant de réduire les salaires et toutes les prestations sociales, et donc en le mettant dans l’impossibilité de rembourser demain ces dettes, qui gonflent monstrueusement sans cesse, l’obligeant à continuer à s’endetter sans cesse et à approfondir l’austérité. La volonté politique du peuple et du gouvernement grec s’est trouvé dans l’impossibilité de trouver ne serait ce que le début d’une solution. Jusqu’où cela ira-t-il ? En parallèle, avec l’autonomie des Banques centrales les Etats ont perdu la souveraineté monétaire. Certes ils ont pu en abuser dans le passé, mais aujourd’hui c’est dans l’intérêt seul de l’oligopole financier qu’agissent les Banques centrales, l’abus en sens inverse est au moins aussi flagrant.

François MORIN n’esquisse en solution pour éviter le cataclysme financier que la mobilisation citoyenne. Michel ROCARD et Marcel GAUCHET tous deux soulignent la grande importance de l’étude de François MORIN. Par contre sur les solutions Michel ROCARD ne parle que d’une mutation rendue possible par une élévation du niveau intellectuel et Marcel GAUCHET de l’organisation et de la coopération des démocraties. Il insiste d’ailleurs sur la nécessité de changer totalement le fonctionnement de l’union européenne, qui plus que tout autre, a laissé libre cours à l’ouverture et à la concurrence, et donc aux dumpings salariaux, sociaux et fiscaux.

Wolfgang STREECK va au-delà de l’analyse scientifique de l’évolution et l’état actuel de la globalisation fait par François MORIN. Il se pose la question de la fin du capitalisme. Fin non pas par révolution, mais probablement, pour lui, par une sorte d’épuisement et forcément le remplacement par quelque chose qui n’est pas encore compris ou qui s’il est en route est encore impensé. Il commence par noter trois symptômes sur le long terme: déclin du taux de croissance économique, hausse de l’endettement général et montée des inégalités. Et tout cela alors que l’argent coule à flot au niveau financier. Il s’inquiète aussi du futur de la démocratie. En effet la situation engendre forcément des oppositions, sous des formes les plus diverses, à l’utopie libérale, sur laquelle repose l’économie capitaliste actuelle (la libéralisation la plus grande possible des marchés de marchandises et financiers). Dans un premier temps la démocratie a été d’une certaine manière désarmée en enlevant au politique les pouvoirs réels de décision économique et financière (c’est d’ailleurs le politique lui-même qui s’est désisté de ses droits). On l’a vu avec la crise grecque. Le gouvernement grec n’a eu aucune marge de manœuvre. Mais cela risque de ne pas suffire avec la montée des populismes de droite et la remise en cause par une gauche radicale du système lui-même. Les pressions s’accumulent donc pour dessaisir encore plus les Etats de leurs dernières prérogatives et/ou pour s’accorder sur la prétendue supériorité économique de régimes autoritaires (voyez la Chine qui aurait pu progresser car elle n’aurait pas eu à se soucier de ses électeurs ! ). Pour Wolfgang STREECK le capitalisme a évolué en grande partie grâce à ses oppositions. On est parti du capitalisme du début du 19ème siècle avec la situation misérable des ouvriers (horaires d’au moins 12 H, enfants au travail, aucune sécurité, salaires de misère, conditions de vie inhumaines) à un capitalisme fordien, à une acceptation de l’Etat providence grâce à la lutte des classes, à la création et l’action des syndicats, aux luttes ouvrières, aux partis de gauche, à l’action des Etats (pensons au New Deal) qui ont amené peu à peu le capitalisme à évoluer, vers ce qu’il était au moins dans nos pays occidentaux vers 1975. Or depuis le milieu des années 70 du siècle dernier le capitalisme n’a plus d’ennemis en face de lui. Le capitalisme financier qui dirige le monde est international. De plus il gagne de l’argent quasiment hors sol, totalement déconnecté de la production réelle. Les partis révolutionnaires se sont effondrés, les syndicats sont bien faibles et là où ils subsistent leur action reste nationale et donc ne peut s’opposer à l’oligopole financier. Les Etats ont abandonné leurs capacités d’action. Quand ils se sont groupés, comme dans l’Union Européenne, c’est pour se fixer des règles de fonctionnement les plus conformes à l’orthodoxie néolibérale. C'est-à-dire que le capitalisme financier qui dirige effectivement notre monde n’a plus personne pour s’opposer à lui, même pas pour le limiter. C’est une sorte de machine folle qui s’autoalimente et dont on supprimé les freins. Wolfgang STREECK analyse cinq désordres systémiques du capitalisme actuel devant lesquels il est impuissant. La stagnation qui gagne peu à peu le monde entier ; la redistribution oligarchique avec des élites ultra-minoritaires qui s’enrichissent au delà du raisonnable (les 1 %) alors que le chômage et les conditions de vie et de travail dégradées commencent à gagner jusqu’aux couches moyennes ; le pillage du domaine public avec les privatisations, le dumping fiscal, les atteintes à l’Etat providence, l’endettement croissant de l’Etat pour sauver les banques ; la corruption organisée par les Banques (agences de notation payées par les émetteurs de titres toxiques, banques qui démarchent des clients pour tromper le fisc, paradis off-shore) et l’anarchie mondiale car il n’y a plus aucun pilote dans l’avion, d’où la multiplication des crises qui se résolvent par l’endettement croissant des Etats pour sauver ce qui est trop gros pour couler. Je l’ai dit Wolfgang STREECK pense que la fin du capitalisme va arriver, arrive peut être déjà et donnera un nouveau monde aujourd’hui inimaginable. Je pense à la série télévisée « TREPALIUM » qui décrivait une société de 20 % d’actifs protégée par un mur des 80 % de chômeurs, dont la fin était très décevante, mais nul ne sait prédire l’avenir. La science fiction a la capacité de mettre en garde sur l’avenir déjà à l’œuvre en sourdine dans nos sociétés.

Dans le même numéro du « DEBAT » deux autres articles sont pour moi des contre feux à la critique de la globalisation financière. Annick STETA défend l’autonomie des Banques centrales au motif que quand le politique les dirigeait il faisait fonctionner la planche à billet inconsidérément. Il me semble que les inconvénients de la fausse autonomie de ces Banques est au moins aussi grave. Sans compter que c’est une fausse autonomie, car elles sont en fait au service quasi exclusif des grandes banques mondiales. Charles Goodhart, Manoj Pradhan et Pratyancha Pradeshi pensent qu’un retournement démographique en cours, avec le vieillissement de la population résoudra les problèmes. C’est totalement oublier la puissance jusqu’ici sans opposition de l’oligopole financier, qui est une réalité nouvelle et inédite et a les moyens de fixer ses règles, quelle que soit la situation démographique De toute façon la finance s’est déconnectée de l’économie réelle. C’est oublier aussi la crise écologique liée à la démographie qui va continuer à progresser pendant au moins plusieurs décennies. De plus ce retournement démographique moyen cache bien des biais qui peuvent le faire se retourner rapidement, ce que j’ai déjà écrit.

Alors, bien sûr, tout cela pose le problème de la démocratie, comme je l’ai déjà évoqué. Une démocratie dont on a rogné les ailes en enlevant au politique une grande partie de ses capacités d’action. Mais les élections, les Etats et les partis politiques ce n’est pas toute la démocratie, surtout à l’heure d’Internet. A l’heure de la montée irrésistible de l’individualisme les opinions publiques ont, que ce soit dans le bon au mauvais sens, de plus en plus de pouvoir. François CORNUT-GENTILLE pose de manière intéressante certains aspects du problème de la démocratie, en ne le liant certes pas directement aux problèmes de la finance mondiale, mais d’une manière intelligente, courageuse, non dogmatique, ouverte, qu’il faut souligner chez un homme politique de droite. Le premier point du diagnostic qu’il porte sur la situation actuelle est lié à l’impuissance publique dont il situe la cause dans une absence de diagnostic ou des diagnostics erronés. Les mesures proposées et prises par les gouvernements ne solutionnent alors en rien les difficultés. On attend par exemple la croissance qui ne peut pas venir. Deuxième point nous utilisons pour la situation actuelle des outils du passé et donc dépassés. Troisième point avec la médiatisation et l’instantanéité de la communication se sont développés ce qu’il appelle des marques (lobbies, nombreux individus) qui défendent bruyamment leur intérêt propre et imposent par sondages et médias des mesures ne correspondant pas à l’intérêt général. Cela a tué le débat, la recherche de l’intérêt général. Il n’y a plus que la réponse à la dernière manifestation bruyante d’une marque (les bonnets rouges, la manif pour tous, les pigeons, BHL…). Pour réveiller le débat il propose que ce soit le parlement qui, au-delà de sa fonction parlementaire, ait ce rôle, en prenant le temps. Si le diagnostic est intéressant et courageux je ne suis pas bien sûr, ni que ce soit ce qui satisferait la population, ni que les parlementaires, tels qu’ils sont, soient capables de le mener sans sectarisme politicien.

Ce numéro du « DEBAT » apporte donc essentiellement par les articles de François MORIN et Wolfgang STREECK à la fois une confirmation sérieuse du pouvoir néfaste de l’oligopole financier et de la complexité de le contrer. Tout cela influe, crée en grande partie, la crise démocratique. Le débat continue ! Car une des principales armes du combat est une arme intellectuelle. C’est l’idéologie dominante qui fait croire qu’il n’y a pas d’échappatoire à la libéralisation totale de la circulation des marchandises et des capitaux, qui fait croire que la puissance financière de l’oligopole mondial est telle qu’il est impossible de s’y opposer, qui fait croire que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, que nous allons tous avec certes des soubresauts, vers un monde de couches moyennes, qui fait tout pour tenter de faire croire que nous sommes tous unis sur le même bateau et que la lutte des classes n’existe plus, qui fait croire qu’en nous ouvrant ainsi économiquement nous aidons le développement des pays du sud, que nous serions coupables d’avoir étouffé pendant des siècles. Cette idéologie envahit tout. Elle est presque totalitaire, elle discrédite et étouffe toute pensée qui s’oppose à elle. Le combat contre elle est indispensable. Il ne faut jamais la laisser sans réponse. Des réponses multiples, y compris des réalisations concrètes, sont en œuvre partout dans le monde. Il faut les rendre publique, les unifier. Ce combat intellectuel est le plus important. Tous les changements qui sont intervenus dans le monde l’ont toujours été, non pas mécaniquement parce que les conditions matérielles le permettaient, ce qui est une condition certes nécessaire mais insuffisante, mais quand la pensée a permis de les concevoir, pour enfin les réaliser.

Un dernier mot pour dire qu’il faut se méfier plus que tout de tous les pièges qui nos sont tendus. Un des plus grossier, mais il marche si bien, est de nous faire croire que puisque les solutions viendront d’actions unies, même divergentes en apparence, au niveau global il faut abandonner encore un peu plus de souveraineté à des organismes supra nationaux. C’est ainsi qu’on nous a vendu le sauvetage de l’Euro. Il fallait abandonner de la souveraineté nationale à la Banque Européenne. C’est toujours un piège grossier. Tous les regroupements d’action ne doivent se faire que sur un ou quelques objectifs précis, sans jamais déléguer à un organisme supra national.

dimanche 13 mars 2016

LES FEMMES DU KURDISTAN

Mardi Arte diffusait un très intéressant reportage de Mylène SAULOY « Kurdistan, la guerre des filles » qui ouvre beaucoup de questions. Nous voyons ces camp du P.K.K., totalement féminins, qui se sont crées dans le refuge du Kandil, au Nord de l’Irak après les arrestations qui se sont multipliées en Turquie. Elles revendiquent et pratiquent une totale émancipation des femmes. Depuis le début du conflit avec l’Etat Islamique elles sont à la tête de la lutte contre lui, et les plus efficaces, pour défendre les Yézidis, les chrétiens du nord de la Syrie notamment et créer des groupes de combattantes femmes de ces communautés. Tout cela pose nombre de questions. Il est évident que le P.K.K. est un parti sectaire à tendance totalitaire. Il prône la lutte armée pour créer un Etat Kurde et alimente la terrible répression turque contre lui. La violence et l’intolérance des deux côtés s’auto engendrent. En même temps le fait que, contrairement à partout ailleurs au Proche Orient, ce soient les femmes qui soient à la pointe du combat, et surtout par la manière dont elles le font : s’autonomisant, prônant et pratiquant la totale émancipation des femmes, leur éducation, mais aussi la rééducation des hommes ; cela ne peut que changer la nature des choses. Rappelons que le problème de l’égalité et de la liberté des femmes est toujours le problème central de la modernité. C’est autour de lui qu’elle se construit, c’est contre lui qu’elle se combat (L’Etat Islamique en étant la pointe extrême). Que des groupes de femmes, utilisant tant la tradition relativement féministe de leur communauté que la laïcité introduite par Atatürk, soient en train de s’autonomiser, de lutter pour l’autonomie des femmes de la région, est forcément un nœud important de cette avancée lente, séculaire et tortueuse de la modernité. Il ne peut qu’interpeller fortement, surtout à l’endroit où il se produit. De la même manière il ne peut que moduler le caractère sectaire et totalitaire des mouvements auxquels il appartient. Il y a plus de questions que d’affirmations à avoir en ce domaine, mais le sujet doit être suivi et la lutte de ces femmes doit être soutenue. Le soutien étant d’ailleurs le meilleur moyen d’ouvrir la possibilité de les intégrer non pas à notre démocratie occidentale (vision néo colonialiste), mais à une ouverture dans le débat des idées.

13 mars 2016

lundi 29 février 2016

LIBERTE DE CIRCULATION

LIBERTE DE CIRCULATION

Nos ultra libéraux tentent (et hélas souvent y arrivent) à nous imposer la libre circulation des marchandises et des capitaux. Pire ils cherchent à nous faire admettre que c’est le nec le plus ultra de la liberté et la dernière des évidences de la modernité. Tous ceux qui s’y opposent, ou tentent de s’opposer, ne serait ce qu’à certains aspects, sont traités de réactionnaires et de ringards. Par contre les frontières se ferment aux hommes et la liberté de circuler et de s’installer où on se souhaite est refusé, tout au moins aux hommes originaires des pays pauvres. Car s’il est évident qu’un occidental qui en a les moyens peut voyager partout dans le monde, s’y installer (parfois à ses risques et périls, mais c’est un autre problème), on essaye par tous les moyens d’entraver les migrations (c’est ainsi qu’on les appelle) des plus pauvres. Conclusion dans le monde capitaliste l’homme vaut moins que la marchandise et les capitaux… Nos ultralibéraux modernes finiraient par nous faire devenir plus radicaux que Marx !

LE PASSAGE AU NEOLITHIQUE

LE PASSAGE AU NEOLITHIQUE

Le passage au néolithique est un évènement majeur de l’histoire de l’humanité. Il a pris des formes diverses, beaucoup de temps et probablement de retours en arrière. Non écrit il est difficile à décrypter. Pourtant grâce aux études historiques et anthropologiques il permet d’être sondé.

Tous les auteurs ne sont pas d’accord sur tout. Jared Diamond considère que peu d’espèces animales et végétales sont domesticables. Il pense que les principaux ancêtres des animaux de la domestication occidentale (ovin, bovin, cheval) étaient disponibles pour les deux premiers dans le croissant fertile (probablement en Anatolie), le troisième plus au Nord dans les steppes eurasiennes. De la même manière que les ancêtres des principales céréales occidentales (blé et autres céréales notamment). Pour lui, peu d’espèces sont domesticables. Le cheval par exemple, et pas le zèbre, etc… Pour lui, l’évolution de l’homme, qui s’est faite en Eurasie à côté des ancêtres des animaux domestiques a permis que ceux-ci apprennent à se protéger, et donc à survivre en tant qu’espèce, au fur et à mesure que l’homme devenait meilleur chasseur. La chance des habitants du croissant fertile, qui vont inventer la néolithisation, est d’avoir encore autour d’eux, survivantes, des rares espèces domesticables. Pour lui, par contre, quand l’homme a colonisé d’autres territoires isolés, comme certaines îles, l’Australie, l’Amérique il était déjà un chasseur accompli et le gros gibier, qui aurait peut-être pu être éventuellement domesticable a été massacré, l’homme était bon chasseur et le gros gibier n’avait pas appris à se méfier de lui. Cette explication est probablement un morceau de vérité, mais elle n’explique pas pourquoi le lama, qui sera quasiment la seule espèce domestiqué en Amérique a survécu, ni le bison non plus. Elle pose aussi la question de la gestion des ressources naturelles qui est au cœur de la conception des sociétés animistes ou totémiques de ces chasseurs cueilleurs. Ils ont dans leur pratique quotidienne un souci de préserver l’équilibre naturel de la nature, notamment grâce à leur inconscient qui attribue une intelligence aux animaux (comme aux plantes le plus souvent d’ailleurs). Pourquoi auraient-ils agi autrement avec ces nouveaux animaux rencontrés lors de leur conquête des nouveaux territoires vierges ? Parce qu’ils étaient inconnus ? Parce que lors d’une telle conquête les sociétés ne sont pas solidifiées ou en transformation, mentales en particulier ? Philippe Descola, lui, semble poser moins de limites aux espèces domesticables. Il semble penser que c’est essentiellement l’inconscient des sociétés totémiques ou animistes qui les a empêchées, mentalement, de pouvoir domestiquer les espèces existant autour d’elles.

Toujours est-il que c’est un pas mental extrêmement important qui a du être franchi pour passer des sociétés de chasseurs cueilleurs animistes ou totémistes à une société néolithique. Ces sociétés considèrent que les animaux, comme les plantes, pour la plupart d’entre eux ont une intelligence de même nature que l’homme. Pour passer à la néolithisation il faut changer d’identification pour reprendre le mot de Philippe Descola et passer à ce qu’il appelle une société analogique dans laquelle l’homme considère les intelligences de tous les existants (hommes, animaux, plantes, esprits, mais aussi rivières, montagnes, etc…) différentes, comme leurs physiques. C’est un changement énorme, qui demande beaucoup de temps, ou des circonstances très particulières (effondrement des sociétés pour des raisons diverses : massacres, épidémies, changement climatique brusque, etc…) déstructurant le mental des sociétés. L’exemple que donne Philippe Descola de passage géographique des sociétés animistes et totémiques d’Amérique du Nord à des sociétés pratiquant de plus en plus l’élevage en passant par l’extrême Nord Est de la Sibérie pour arriver plus au sud à de véritables sociétés d’éleveurs permet-il d’imaginer un passage historique du même genre ? N’empêche qu’il a fallu bien commencer et que ceux qui commencent le fassent d’abord dans leur tête, dans leur inconscient. Il a du y avoir bien des avancées et recul successifs, des tentatives de domestication avortées, tant des plantes que des animaux. Il ne faut pas non plus penser ce très long processus de néolithisation comme une avancée consciente, c’est le hasard qui a fait les choses. Peut-être qu’au départ il y a eu, avant même l’avancée importante de la domestication des plantes et des animaux, un changement mental permis par une concentration humaine plus importante, par une sédentarisation relative, un début proto-urbain dans des régions (Palestine, Anatolie ?) qui avaient des ressources suffisantes pour nourrir une telle population ? Une évolution vers une société analogique qui aurait permis de pouvoir concevoir la domestication. Ce même phénomène a du se passer en Chine, comme en Amérique centrale et du sud pour expliquer là encore l’invention du néolithique.

Il est assez caractéristique de voir que dès le début du néolithique nous sommes entrés dans des sociétés qui ont les caractéristiques que Philippe Descola donne des sociétés analogiques. Nous trouvons les premières villes comme Jéricho ou Çatal Höyük. Des villes, c'est-à-dire la division du travail, au moins partielle, des dirigeants, une religion. Dès l’arrivée de la néolithisation sur la côte atlantique on constate le phénomène mégalithique qui nécessite là encore des sociétés importantes avec les mêmes caractéristiques correspondant bien à des sociétés analogiques. Le changement d’identification a eu lieu par rapport aux chasseur cueilleurs animistes ou totémistes.

Si l’on suit Philippe Descola, et sur ce point je suis prêt à le suivre, le passage au néolithique est le premier changement essentiel dans l’histoire de l’humanité (dans sa préhistoire). Avant les sociétés étaient toutes des sociétés animistes ou totémiques. Il a fallu longtemps pour ce passage à des sociétés analogiques : il a fallu briser bien des barrières mentales, changer totalement de paradigme, en particulier dans la conception que l’on avait des autres existants vivants : plantes et animaux. Ce qui a bouleversé jusqu’à la conception que l’on avait des autres humains, qui se sont mis eux aussi à se différencier permettant l’esclavage, la domination des uns sur les autres, par la distinction de classes sociales. Mais cela a aussi bouleversé les autres, ceux qui vivaient à côté, restaient dans des sociétés animistes ou totémiques. Je pense que c’est, en plus long, plus complexe, quelque chose qui ressemble à notre modernisation actuelle, qui semble finalement le deuxième changement historique majeur de l’histoire humaine, après la néolithisation. Les soubresauts du monde d’aujourd’hui avec l’attraction/répulsion de la modernité, de l’égalité et de la liberté des individus, et notamment des femmes, qui bouleverse toutes les sociétés aujourd’hui, qui les déstabilise, en recherche d’un nouvel équilibre dynamique, dont nous récupérons les éclaboussures avec notamment le terrorisme, sont probablement du même genre de ce qu’a du vivre le monde quand la néolithisation a peu à peu progressé.

Pour conclure je dirai simplement qu’il m’a toujours semblé que le mythe du Paradis Terrestre est, pour moi, celui de la nostalgie des sociétés anciennes de chasseurs cueilleurs, et que la sortie du Paradis correspond, pour moi encore, à l’inscription dans la mémoire des populations des changements vécus lors de la néolithisation. Car avec la néolithisation il y a eu l’invention du travail (un paysan éleveur passe beaucoup plus de temps pour se nourrir qu’un chasseur cueilleur), les épidémies qui se propagent avec la concentration humaine bien plus grande et les animaux domestiqués, les disettes et famines dues aux mauvaises années agricoles et aux épidémies animales. Une société qui a aussi perdu le contact avec la nature, même si ce concept n’est pas encore inventé, en tout cas une société qui considérant tout existant différent catégorie les hommes et permet notamment l’invention de l’esclavage, de classes dirigeantes, qui demande pour comprendre le monde de définir beaucoup de liens entre les existants.

REFLEXIONS SUR « Vers une nouvelle condition historique » de François HARTOG

REFLEXIONS SUR « Vers une nouvelle condition historique » de François HARTOG

Dans le dernier numéro du « Debat » François Hartog pose le problème des changements dans la manière de concevoir l’histoire. Dans sa conclusion il dit notamment que « dans cette nouvelle « condition numérique », qui est aussi une nouvelle condition historique, articuler passé, présent et futur devient plus problématique que jamais, mais apparaît d’autant plus nécessaire… ». N’étant qu’un non spécialiste autodidacte je ne saisis peut-être pas toute la profondeur de la crise que ressent François Hartog. Pourtant vu donc d’une personne autant extérieure à la discipline, que toujours attentive et concernée par l’histoire, il me semble que la crise de l’histoire est en voie d’être dépassée, et comme toujours par le haut. Cela rappelle à un scientifique la manière dont se solutionnent habituellement les crises dans ces disciplines. La manière dont au début du 20ème siècle Einstein avec ses théories de la relativité a dépassé la crise de la physique d’alors, non pas en désavouant la mécanique newtonienne, mais en montrant qu’elle n’était qu’une approximation pour des vitesses faibles par rapport à celle de la lumière. La crise que nous vivons aujourd’hui en cosmologie en cherchant, vainement jusqu’à présent, masse noire et énergie noire se résoudra-t-elle de la même manière ?

Nous avons vécu pendant longtemps en regardant le passé, en inventant notre roman national. Les Turcs qui rejettent toujours le génocide arménien et qui considèrent que les massacres de populations grecques et arméniennes autour des années 1910-1920 n’étaient que des ripostes limitées aux attaques de ces deux peuples, en sont restés à ce roman national. Comme les Algériens qui ne voient leur guerre de libération que sous l’angle des exactions françaises, fermant les yeux sur les massacres des autres partisans algériens non FLN, les massacres des Harkis, etc… Les Israéliens qui érigent la Shoah en acte unique qui justifie pour eux la création de leur Etat et le retour de tous les juifs du monde et refusent de poser le problème de l’expulsion des populations palestiniennes et leur colonisation tient aussi du roman national. De la même manière pendant plus de deux décennies nous avons vécu dans l’affirmation officielle d’une France en grande partie résistante opposée aux collaborateurs pétainistes minoritaires. La tentative avortée de Nicolas Sarkozy sur l’identité nationale allait dans le même sens. Avec les « subaltern studies », mais pas seulement avec elles, le roman national a été contesté. La face noire du passé est apparue. La colonisation n’a pas été qu’une œuvre généreuse, nombre de Français se sont enrichis de l’esclavage, Pétain n’a pas été majoritairement détesté, loin de là, etc… Alors certes il y a eu la tendance de certains à tout peindre en noir après la rassurante épopée du roman national. Dans le récent téléfilm (ce n’est qu’un téléfilm pas de l’histoire, mais il résume bien pour moi le problème) « The book of Negroes » on a tout l’intérêt de voir l’esclavage raconté du côté des esclaves : des rapt en Afrique jusqu’aux plantations américaines, comme l’indépendance américaine, ainsi que la suppression anglaise de la traite. Mais on ne voit pas la plume d’un indien dans tout ce téléfilm et il faut chercher loin pour voir le moindre noir antipathique. Le débat historique est là pour établir un équilibre, certes toujours mouvant, d’autant que l’histoire est écrite par les acteurs d’aujourd’hui. Et il me semble justement que les « subaltern studies », comme l’histoire globale, ont permis une ouverture, un débat, qui permet de voir plus large, plus haut, plus divers aussi. Certes, avec la modernité nous avons cessé de voir le passé comme un temps, qui était mythique, à imiter. Mais justement cela permet enfin de le voir sous ses aspects les plus divers. Jamais tout blanc ou tout noir, mais riche de contradictions.

L’échec de la période des grandes idéologies, définitive après la chute du mur, la montée de la crise écologique, ont entraîné une perte de foi dans l’avenir que ces idéologies, et la croyance en la toute puissance de l’homme et de la science qui avaient envahies le champ des croyances. Et face à un passé trop dénigré et un avenir qui apparait inconnu, ou même pire plein de dangers, le présentisme est devenu un mode de vie. C’est difficile de sortir de décennies où l’on croyait aux lendemains qui chantent. C’est difficile d’admettre que aujourd’hui, comme hier, et probablement comme demain, le monde est plein de contrastes. Pourtant là encore, comme pour le passé l’échec des visions d’avenir enchantées, que véhiculaient la toute puissance de l’homme et de la science et les grandes idéologies est un bienfait. Nous devons apprendre, si nous sommes suffisamment intelligents, à avoir face à l’avenir une sorte de principe de précaution, de responsabilité, qui est tout sauf le « on ne peut rien faire ».

Il me semble enfin que nous avons appris à mieux nous situer historiquement, grâce à des chercheurs qui ont déchiffré la nature de notre présent, de son advenue, à partir du passé. Et si naturellement tout ce qu’ils ont dit et écrit sera redit et réécrit autrement par les générations de demain, leur enseignement critique nous est une boussole, une grille de lecture irremplaçable. Marcel Gauchet nous montré la nature de la modernité que nous vivons dans notre Occident depuis la Renaissance (et même plus avant). Ce désenchantement du monde, qui a permis par l’autonomie croissante de l’individu de créer le développement scientifique, le capitalisme, la démocratie, etc… Maurice Godelier, sur le même plan nous montre que toutes les sociétés sont basées sur un politico-religieux qui est permis par un inconscient sexuel mis dans la tête des individus. Un inconscient sexuel qui fixe aux deux sexes leur place dans la société, qui fixe tabous et obligations sexuelles. D’autres prennent le même problème par d’autres éclairages. Philippe Descola classe les sociétés en quatre identifications. La modernité correspondant pour lui au passage à ce qu’il appelle le naturalisme. Tous nous montrent la très grande difficulté de changer une société, et donc combien le passage à la modernité que nous vivons est très difficile. Il a fallu 250 ans pour passer de 1789 au mariage pour tous. La globalisation actuelle est donc naturellement une perturbation mondiale sans précédent de toutes les sociétés. Elle est une perturbation de tout l’inconscient des individus. Nous avons jeté un immense rocher dans l’eau et les vagues ne sont pas prêtes de s’arrêter. D’autres encore tentent d’éclairer par différents autres côtés cette modernité. Dans ce même numéro du « Débat », Alexis Dirakis, cite Helmuth Plessner et sa théorie des frontières, etc…

Il me semble que pour le passé, comme pour l’avenir, la crise de l’histoire nous a appris que tous les phénomènes sont complexes, qu’ils ont différents aspects, différentes facettes, que rien n’est ni tout noir, ni tout blanc. Il me semble que nous avons en plus de cela des grilles de lecture pour comprendre le présent et tenter de cerner des avenirs possibles. Nous avons appris notamment le rôle central de l’autonomie de l’individu, de son égalité, et particulièrement le problème partout symptomatique et crucial des femmes.

Avec cela il me semble que nous avons les outils nécessaires pour comprendre les problèmes d’aujourd’hui, pour nous orienter dans le présent. Nous comprenons aussi bien les réticences face au mariage pour tous, que le problème du voile dit islamique. Nous comprenons cette attirance/répulsion de la modernité que représente L’Etat Islamique comme les tentatives communautaristes ici en France. Avec cela nous pouvons décrypter les combats pour la laïcité entre les intégristes antireligieux et les « bisounours » qui excusent tout retour en arrière de la modernité vers le communautarisme. Avec cela, personnellement au moins, je me sens une boussole pour chercher vers l’avenir en gardant à l’esprit l’essentiel l’égalité des individus, leur liberté et le problème toujours central de la femme. Mais peut-être cela n’est-il que la vision superficielle d’un simple amoureux de l’histoire ? Pour moi j’ai l’impression d’une sortie, par le haut, de la crise de l’histoire.

Le présentisme actuel de toute façon n’est qu’une fuite en avant, comme le temps d’ailleurs que l’on n’arrête pas. Car le présent n’existe pas, il est sans cesse rejeté dans le passé. Il n’est qu’une illusion et les présentistes en fait regardent sans cesse un futur proche.

lundi 25 janvier 2016

MISERE SEXUELLE ET RAPPORT MALADE AU CORPS ET AU DESIR

MISERE SEXUELLE ET RAPPORT MALADE AU CORPS ET AU DESIR

Michel Guerin dans « Le Monde » rapporte l’écrit de l’écrivain algérien Kamel Daoud : « En Occident, le réfugié ou l’immigré sauvera son corps mais ne va pas négocier sa culture avec autant de facilité. Sa culture est ce qui lui reste face au déracinement et au choc des nouvelles terres… Il faut offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. » Je suis partiellement d’accord avec cet écrit. Je pense effectivement que le problème qui est posé par l’intégration des immigrés et réfugiés est l’intégration culturelle. Cette différence culturelle qui, poussée à bout, amène aux crimes de Cologne la nuit du 31 décembre dernier. Je suis d’accord aussi sur le fait que pour intégrer il faut demander à l’autre de changer, au moins dans les comportements, sinon dans l’âme elle-même. Je suis moins d’accord sur cet univers douloureux qui serait une misère sexuelle et un rapport malade à la sexualité. Les sociétés arabo-musulmanes se sont construites comme toutes les sociétés sur des inconscients sexuels, avec comme partout une place secondaire réservée à la femme. La crise de ces sociétés pousse beaucoup d’individus et de courants dans ces pays à chercher à retrouver une identité ancienne mythifiée dans laquelle cet inconscient sexuel est exacerbé. Ceux qui arrivent ou sont déjà chez nous, parfois depuis plusieurs générations, en sont marqués, d’autant plus qu’ils se sentent souvent, à tort ou à raison, discriminés chez nous et que la situation explosive de leur région d’origine les interpelle. Plus que de parler de misère sexuelle et d’un rapport malade à la sexualité je préfèrerais parler de cet inconscient sexuel qui les imprègne et qui est en crise devant la monté de la modernité, c'est-à-dire l’autonomie, la liberté et l’égalité des individus, et donc des femmes. Montée de la modernité directement chez nous, pays d’accueil, mais aussi indirectement chez eux, car avec la mondialisation elle devient, même de manière contradictoire et contrastée, un chemin déjà en partie emprunté, autant désiré que craint.

Et c’est là qu’est le véritable problème de l’intégration à notre société. Si nous voulons rester une société de liberté et d’égalité des individus, nous devons refuser tout ghetto. C’est pourquoi le communautarisme est un très grave danger. Si on laisse se former des communautés relativement fermées qui s’émancipent des fondements des Droits de l’Homme que nous avons mis plus de 200 ans à conquérir nous abdiquons, nous revenons en arrière dans l’Histoire. C’est pourquoi il faudrait une véritable politique d’intégration avec une grande mixité des populations. Ce qui est déjà en partie le cas, ne voyons pas tout en noir. Plus nous nous refermons devant ce qui semble étranger (et certains je le disais depuis plusieurs générations), plus nous laissons se constituer des communautés qui maintiennent un mode de pensée et de fonctionnement contraire à nos principes de Droits de l’Homme et de laïcité, plus le communautarisme prospèrera. Il est donc nécessaire d’accueillir, mais pas n’importe comment. Nous ne pouvons accueillir, et il faut le dire quitte à en être critiqué, trop de monde à la fois, sans risquer de rater cette intégration indispensable. Nous ne pouvons non plus accueillir sans exiger des nouveaux arrivants (mais aussi des anciens toutes origines confondues) le respect des Droits et des Devoirs dans notre pays, et notamment le respect des règles de liberté et d’égalité de tous, et en particulier les femmes, le point crucial partout et toujours. On ne peut demander aux gens de changer leur mode de pensée, mais on doit leur demander un comportement qui respecte nos principes républicains. A la limite, c’est du Droit, c’est le respect de la loi.

Le débat actuel sur la laïcité est important, même s’il véhicule souvent tout et n’importe quoi. D’une part la laïcité doit être ouverte, absolument pas antireligieuse, mais au contraire la possibilité pour chacun de vivre sa religion ou son athéisme, sans inférer sur la sphère de la politique et du social. Car il existe un certain intégrisme de la laïcité qui a toujours voulu la transformer en arme antireligieuse. Par contre la laïcité c’est aussi demander à chacun de respecter la liberté et l’égalité de chacun, et des femmes en particulier. C’est toujours là le nœud du problème. Car il n’est pas question non plus d’une laïcité bisounours, comme disent certain, qui laisserait prospérer sur notre sol des communautés, des discours, y compris dans des lieux religieux, qui appelleraient à s’opposer aux règles des Droits de l’Homme que nous avons eu tant de mal à conquérir. La laïcité est ouverte à tous, car elle permet la liberté, l’égalité et l’épanouissement de chacun, en le libérant des contraintes, mais elle est aussi un combat contre les ennemis de cette liberté/égalité. Un combat qui demande que face à chaque problème qui se pose (le voile oui ou non, et si oui où, etc.) on débatte, on réfléchisse, on décide ce qui semble le plus opportun, et toujours dans le sens de respecter et de développer la liberté et l’égalité de tous, sans intégrisme, ni angélisme.

Il ne faut être ni exagérément optimiste, ni pessimiste. D’une part le désir d’autonomie des individus, de liberté et d’égalité est profond, même s’il est parfois profondément caché. D’autre part le changement demandé qui porte sur l’inconscient des individus, leur vision et conception du monde est tellement fondamental qu’il faut être bien conscient qu’il ne peut se faire facilement ni rapidement. D’autant que nous vivons une crise écologique et démographique. Et d’autant que nous sommes à un moment où la mondialisation financière capitaliste bouleverse tout le politique, l’économique et le social.

dimanche 24 janvier 2016

NOTE DE LECTURE : Par-delà nature et culture de Philippe DESCOLA

NOTE DE LECTURE : Par-delà nature et culture de Philippe DESCOLA

Je viens de finir l’important ouvrage de Philippe Descola. Il est tant difficile à analyser qu’à lire, c’est pourquoi je vais me limiter à une note de lecture. Son style est au départ rebutant pour un non initié, car rempli de termes inconnus, mais avec la patience, un dictionnaire et du temps on finit par y entrer dedans, d’autant que nombre de passages sont d’accès aisé. Je vais simplement essayer de résumer ce que j’ai cru comprendre et qui m’a semblé particulièrement intéressant. Je ne me sens aucunement capable de faire la moindre critique sur un tel ouvrage, de telles réflexions. Descola, avec une grande humilité, laisse la porte ouverte à tout développement à partir de ces idées, mais je n’en ai aucunement la capacité. Simplement en conclusion je tâcherai de tenter d’ouvrir les perspectives qu’il permet sur des problèmes qui me sont récurrents, et qui sont directement liés à ses perspectives.

Dans une première partie il montre avec beaucoup d’exemples combien la plupart des sociétés passées ou actuelles voient les choses différemment en ce qui concerne la nature et la culture. Pour être plus précis peu de sociétés, à part les sociétés modernes occidentales, ne font une distinction entre nature et culture, tout simplement parce qu’elles conçoivent différemment le monde. Pour prendre trois exemples types, nombre de sociétés amazoniennes considèrent que les animaux, les plantes, mais aussi les fleuves, les montagnes, etc. ont une intelligence, et tout ce qui va avec, égale à celle des hommes. Donc le monde est un pour eux. De même les aborigènes australiens considèrent que dans leur société totémique tout est semblable, par exemple le kangourou s’ils se considèrent de ce totem, mais aussi nombre de plantes et d’animaux. Les Chinois, eux perçoivent les choses différemment, Descola considère qu’ils voient toutes les choses et les êtres différents les uns des autres, et cela ne donne pas une partition duelle nature/culture. Historiquement la notion de nature n’est apparue dans nos sociétés modernes occidentales qu’à partir de la Renaissance. La même séparation que nous faisons entre sauvage et domestique n’est aucunement pertinente pour la plupart des sociétés, pour les mêmes raisons évidentes chez les aborigènes ou les indiens amazoniens. Pour les Chinois, les Grecs ou les Romains, la coupure est entre les civilisés enfermés dans la Grande Muraille ou le Lime et les barbares qui sont à l’extérieur, mais cela n’est pas du tout la même chose que notre opposition sauvage/domestique. Le paysage est aussi une réalité occidentale moderne. On ne le voit pas exister avant la Renaissance, tout simplement parce qu’il est la représentation d’une nature qui était jusque là impensée, parce qu’il représente une fenêtre sur cette nature, vue depuis une perspective d’un individu extérieur.

Dans une deuxième partie il cherche à classer les sociétés humaines. Pour cela, estimant que toutes les études ethnographiques montrent que les hommes partout dans le monde considèrent une partition du même type que nous entre le mental, l’intelligence et le physique, il classe les sociétés selon ce qu’il nomme des modes d’identification ; selon que l’on considère que les existants du monde (hommes, animaux, plantes, esprits, mais aussi rivières, montagnes, etc.) sont considérés par la société semblables ou différents sur le plan intellectuel et/ou sur le plan physique. Ce qui donne quatre catégories de société. Ces sociétés se répartissent, et se sont réparties, un peu partout sur la terre, comme des archipels imbriqués les uns dans les autres. Je ne reprendrai donc, comme lui d’ailleurs, que des exemples types. La première qu’il nomme animisme correspond à l’exemple de certaines sociétés indiennes amazoniennes. Dans celles-ci on considère, comme je l’ai dit plus haut, que l’intelligence est générale et donc que tous les existants sont semblables sur ce point. Par contre ils considèrent que physiquement, les sociétés humaines, animales, de plantes, etc. ont une différence de morphologie, chacun vivant dans sa société. Similitude de l’intellect et différence physique. La deuxième qu’il nomme totémiste correspond à l’exemple des aborigènes australiens. Dans celles–ci on considère que à l’intérieur de son propre totem il n’y a aucune différence entre les intelligences et les physicalités, le kangourou de mon totem est comme moi, il a les mêmes caractéristiques en tout point. Similitude de l’intellect et du physique. La troisième qu’il nomme analogique correspond à la société chinoise, mais aussi bien grecque, que romaine, aztèque ou inca. Dans ces sociétés on considère chaque existant avec des propriétés différentes, tant physiques, qu’intellectuelles. La quatrième qu’il nomme naturaliste correspond à notre Occident moderne. Nous avons appris, surtout depuis les progrès de la chimie et Darwin que tous les existants sont faits de la même chimie, que nous ne sommes qu’une branche de l’évolution de la vie. Par contre, et notamment depuis Descartes, nous considérons l’intelligence comme réservée à l’humanité. Différence intellectuelle et similitude physique.

Ensuite Philippe Descola montre ce que ces quatre modes d’identification induisent dans différents domaines. Je prends un exemple, que j’ai probablement le mieux compris, dans les sociétés analogiques. La dispersion extrême des existants, tous différents physiquement et intellectuellement nécessite pour faire société de trouver des systèmes pour les relier. On va chercher des classifications : ce sont le Ying et le yang chinois ou les quatre éléments romains (le feu, l’eau, l’air et la terre). On va séparer la société de l’extérieur qui n’a pas les mêmes classifications (comme je le disais précédemment de la muraille de Chine, du Lime romain ou de la notion de barbare grecque). On va chercher dans les filiations un lien entre les êtres et c’est le culte des ancêtres, les généalogies. On va chercher un système protecteur et unificateur et on a des sociétés dirigées par des rois ou empereurs plus ou moins déifiés. On classifiera aussi les hommes, puisqu’ils sont tous différents : des Grecs avec les citoyens, les métèques, les esclaves et les barbares, aux trois ordres de l’Ancien Régime en passant par les castes indiennes. L’astrologie est un moyen de tenter de relier des différences (astres et hommes), comme les superstitions qui relient évènements et destin des êtres.

Dans une autre partie Philippe Descola cherche les relations essentielles que les hommes entretiennent entre eux ou avec les autres existants. Contrairement aux modes d’identification, qui, avec sa définition, ne pouvaient être que quatre, il y en a beaucoup. Il se limite, disant d’ailleurs la limite de cette limite, à six. Trois relations ayant une relation nécessitant l’équivalence entre les termes : l’échange, la prédation et le don et trois nécessitant une dissymétrie entre les termes : la production, la protection et la transmission. Essayons en quelques mots de résumer ces six relations. L’échange est le plus simple à comprendre avec l’exemple du troc ou de l’achat monnaie contre marchandise. Il nécessite évidemment une équivalence entre les deux échangeurs. Le don, qui est à relier à toutes les analyses ethnographiques du don, est aussi un échange. Il nécessite une relation d’égalité entre les parties. Je donne à quelqu’un qui est mon égal, souvent dans l’espoir qu’il me le rendra. La prédation est plus complexe, mais dans la plupart des sociétés animiques ou totémiques tuer un animal pour manger, que l’on considère d’une intelligence égale à la sienne, relève d’une relation, souvent avec incantations et restitutions symboliques qui permet de maintenir l’équilibre. L’animal tué s’offre souvent au chasseur, comme dans l’acte sexuel et toute une symbolique, très variable selon les sociétés, permet de maintenir l’équilibre naturel. La production c’est la transformation de matière sans intelligence par un être intelligent, relation donc dissymétrique. La protection est une relation, dont l’élevage est un prototype simple, qui implique une dissymétrie entre l’éleveur et le troupeau. La transmission, dans la définition de Descola, c’est tout ce qui a trait à ce que nos ancêtres, souvent morts, nous imposent, dissymétrie là aussi.

Philippe Descola cherche sur quelques exemples comment certaines relations sont possibles ou non dans certains modes d’identification. Il faut aussi penser que certaines relations peuvent être prépondérantes, mais d’autres coexister avec elles, bien que minoritaires. Il est évident que par exemple dans la société naturaliste occidentale, avec le développent du capitalisme la production sera importante. Par contre elle sera impossible dans une société animiste qui considère le non vivant comme doté d’intelligence. La transmission sera importante dans les sociétés analogiques qui développent un culte des ancêtres ou des relations généalogiques fortes.

Philippe Descola montre aussi comment les modes d’identification peuvent varier géographiquement et historiquement. Dans les relations avec les animaux il montre la graduation qui va des peuples du Nord de l’Amérique, chasseurs de caribous qui refusent l’élevage aux Sibériens de l’autre côté du détroit de Béring qui le pratiquent minoritairement par rapport à la chasse, puis aux peuples plus au sud pour qui l’élevage devient prépondérant. Il étudie comment évolue la mentalité, les modes d’identification, les relations prépondérantes et secondaires le long de cette évolution géographique. Dans l’évolution historique il montre combien les modes d’identification permettent ou non l’évolution d’une société. Combien il sera difficile pour certaines par exemple de passer à l’élevage, parce qu’animiste ou totémiste ils considèrent l’animal comme égal en intelligence et donc combien la relation de protection sur eux est inimaginable. Il faudra bien du temps, ou des cataclysmes de toutes nature pour les faire évoluer.

C’est donc un ensemble extrêmement riche que constitue cet ouvrage. Pour terminer on peut tenter de réfléchir au passage historique qui nous a fait passer d’une société analogique issue des gréco-romains, qui s’est perpétuée sur le plan des idées pendant le moyen âge à notre société naturaliste moderne. On peut chercher quelles relations ont été modifiées, ce qui nous reste du passé. On s’aperçoit aussi du fossé qu’il a fallu franchir et de la longueur et de la difficulté du passage. On peut penser à l’unification qui s’est faite dans la manière de concevoir les hommes. Aux divisions de classes, castes et autres, y compris au niveau des sexes la modernité unifie les êtres, condition de la Démocratie. Fin de l’esclavage, fin des Etats de l’Ancien régime, fin du racisme biologique, égalité homme-femme, etc. Dans les six relations qu’étudie Descola l’échange a pris une place très importante avec le commerce, mais avec le développement du capitalisme il me semble qu’il est devenu relativement dissymétrique, comme la production, du fait de la puissance du vendeur (au sens large) par rapport à l’acheteur. On peut aussi se poser la question : est-ce que la consommation actuelle, tout au moins dans les pays et couches qui en ont les moyens, et qui a pris une telle ampleur, n’est pas une nouvelle relation. La prédation elle aussi, du fait de la disjonction culture/nature est devenue de plus en plus dissymétrique. Ce qui entraîne la crise écologique. Le don est réduit, il est un mode mineur, mais l’importance prise par ce qu’il en reste, et notamment le bénévolat associatif, me pose la question de son importance dans les têtes, si du fait de la puissance pouvoir capitaliste il ne peut plus être que marginal. N’est-ce pas d’une sorte d’opposition à ce pouvoir qu’il s’agit ? Inutile de parler de l’importance de la production, ni de la protection, au moins au niveau de l’élevage. Dans ce second domaine la dissymétrie s’est accentuée avec le développement de l’élevage industriel, dû à la différenciation croissante pensée entre hommes et animaux. La protection en ce qui concerne les hommes est devenue une demande croissante : protection militaire vis-à-vis de l’extérieur, protection juridico-policière à l’intérieur, protection sociale en tous genres. La transmission et tout ce qui a trait aux ancêtres est en voie aussi de modification. Les injonctions des ancêtres sur notre vie n’existent plus et les injonctions, qui ont eu tendance à les remplacer, de la part de la société sont en voie de résorption. Ce dernier domaine concerne, pour moi, ce que les idéologies, les valeurs nationales ou morales tendaient à imposer aux hommes.

Le grand intérêt que j’ai eu à lire Descola est qu’il apportait sur un sujet qui me tient à cœur, et sur lequel j’ai beaucoup cherché à comprendre : l’histoire de la montée de la modernité, de l’autonomie humaine et la situation actuelle avec ce qu’elle implique au niveau national et mondial, Descola donc apportait dis-je, un regard de biais, éclairant la même scène d’un autre côté et en montrant d’autres aspects. Après la désenchantement du monde de Marcel Gauchet, après la nature des sociétés basées sur le politico-religieux et l’inconscient sexuel au sens large de Maurice Godelier, il me permet de voir les sociétés, leur évolution et particulièrement la montée de la modernité et notre réalité actuelle d’un autre côté, en montrant l’importance des modes d’indentification et des relations entre les différents existants du monde. Il montre bien, d’un autre côté, par d’autres aspects, la grande difficulté d’évolution de sociétés et donc en quoi la venue de notre modernité et de l’autonomie de l’homme est difficile, déstabilisatrice pour toutes les sociétés. Déstabilisation dans le cadre d’une nouvelle recomposition.

jeudi 21 janvier 2016

QUESTIONS SUR LA POPULATION ET LA FIN DES CIVILISATIONS

QUESTIONS SUR LA POPULATION ET LA FIN DES CIVILISATIONS

L’intéressant reportage d’hier sur la 5 sur Angkor me mène à une question qui me tarabuste depuis pas mal de temps.

Les historiens considèrent que jusqu’à la révolution agricole du 20ème siècle une ville pour vivre sur son environnement ne pouvait dépasser quelques dizaines de milliers d’habitants. Au-delà il fallait un pouvoir fort qui permette un approvisionnement régulier à grande distance. Certes selon que l’on se nourrit de blé ou de riz les choses changent un peu, mais pas sur l’ordre de grandeur.

Premier exemple Rome. Au temps de sa plus grande splendeur, sous l’Empire elle avait, estiment les historiens, de 250 à 500 000 habitants. Les sources historiques rappellent que le peuple était nourri de pain, donné par le pouvoir. Quand il venait à manquer on avait des émeutes. Le blé venait en grande partie d’Egypte et de Tunisie. Quand l’Empire s’est fissuré : d’une part il n’y avait plus de pouvoir qui pouvait nourrir le peuple et d’autre part les voies d’approvisionnement ont été plus que certainement totalement déstabilisées, même si on n’envisage pas les « invasions barbares » de manière trop cataclysmiques. La ville ne pouvait plus s’approvisionner suffisamment. Que sont alors devenus ses habitants ? Ont-ils été éliminés par des massacres, des famines ? Sont-ils partis à la campagne tenter de survivre en occupant des lopins de terre en autosubsistance ? Ont-ils pour cela occupés les villas et les latifundia, car il ne devait guère y avoir de terre disponible autour de Rome ? Il me semble avoir déjà lu quelque chose sur le déclin des villas, c’est tout. Cela me semble quelque chose d’important qui a du se passer et que je n’ai jamais vu écrit.

Pour Angkor le problème est relativement semblable. Après Jayavarman VII la ville qui faisait pense-t-on environ 750 000 habitants a décliné. Il n’y a plus eu de constructions importantes. Peu importe les raisons du déclin, mais les nombreux habitants qui vivaient de l’administration, des temples, de l’éducation, de la danse, etc… ont du se nourrir et que sont-ils eux aussi devenus ?

Je pense qu’on ne connait pas, que l’on minimise, les fluctuations importantes de population qui se sont produites probablement très souvent dans l’Histoire. Il faut peu de temps pour qu’une population se développe beaucoup. Même sans les méthodes de santé et d’hygiène moderne, elle peut doubler en une génération de 25 ans et donc être multiplié par 16 en un siècle, si les conditions sont favorables. Mais elle peut aussi régresser très vite avec les épidémies, les guerres, la désorganisation des Empires. Pensons que ce n’est que très récemment qu’on a estimé que plus de 90 % des Indiens de toute l’Amérique ont disparu à cause des épidémies apportées par les colonisateurs. Plus un Empire est important et donc riche d’interdépendances, plus il est fragile. Couper un ou deux liens et plus rien ne tient et tout s’effondre, et la population aussi. Notre monde interconnecté et mondialisé n’est-il pas encore plus fragile que les Empires d’hier, car encore plus interdépendant ? Les moyens d’éviter la ruine sont aussi plus importants. Qui l’emporte des deux tendances ?

dimanche 17 janvier 2016

ETUDE DE TEXTE Interview de Pascal Ory dans « le Monde »

ETUDE DE TEXTE Interview de Pascal Ory dans « le Monde »

Je voudrai me servir du très intéressant interview de Pascal Ory paru il y a quelques jours dans « Le Monde » pour tester la grille de lecture que j’ai donné dans les articles précédents. Je ne discuterai pas tout l’article, mais des passages qui font écho au sujet qui m’interpelle. Il ne s’agit ni plus ni moins que de ce que l’on appelle à l’école une étude de cas.

une société tient sur des symboles et se nourrit de mythes – la France comme les Etats-Unis, Israël comme Daech Certes on ne se débarrassera jamais des symboles. Mais dans la configuration vers laquelle nous allons, et dont je me demande si on pourra encore l’appeler société, les mythes continueront certes d’exister, mais la conscience qu’aura la « société » (j’emploie ce terme faute de mieux) sur elle-même fera que l’on tentera de les analyser sans cesse et qu’ils perdront en cela une partie de leur fonction objective. De la même manière qu’un individu analysé en psychanalyse, qui prend conscience du contenu de son subconscient, peut apprendre à le gérer.

En janvier, l'essentiel des valeurs a été posé, exposé : libertés, Etat de droit, Lumières Il faut s’entendre sur le sens de ces valeurs. Ne pas confondre des valeurs imposées qui ramèneraient aux sociétés idéologiques du siècle passé et celles qui, librement acceptées, sont les bases de la « société » nouvelle en création. Ces trois valeurs peuvent être utilisées dans les deux sens.

Je postule que l'individu est une hypothèse historique à prendre en considération à toutes les époques. Reste que notre humanité est parvenue à un stade avancé d'individualisme. Les deux premières phrases sont contradictoires. La montée de la modernité, de l’individualisme fait justement que l’individu n’a pas toujours et n’est pas partout pris en considération. Cela semble nier, ou au moins minimiser, la montée de l’individualisme avec la modernité.

Mais on aura bien vu en 2015 que, dans des conditions particulières de température et de pression, cette agrégation d'individus peut faire masse et, même, collectivité. Cette expression me semble particulièrement importante car c’est peut-être ainsi qu’avec nos individualités libérées on pourra faire « société », on est peut-être en train de faire « société ».

Il faut être très franco-centré pour croire que les symboles nationaux, hymne ou drapeau, sont obsolètes. Allez aux Etats-Unis, allez au Danemark, où ces symboles sont très présents… Toute société a besoin de formes d'identification nationale : emblèmes, monuments, rituels. De même que les trois valeurs : liberté, Etat de droit, Lumières il y a l’ambiguïté, le double sens possible : vers le passé ou vers l’avenir.

''Cette spécificité nationale n'est pas contradictoire avec la mondialisation. Le planétaire est de l'ordre de l'économie et de la culture, mais l'identification politique, elle, peine encore à se vivre mondiale. Le national devient alors une ressource pour les victimes de toutes les crises. Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, c'est au renforcement de ce type d'identité intermédiaire entre le planétaire et l'individuel qu'on a assisté. La force montante en Occident, le populisme, s'accompagne toujours de nationalisme.'' Je pense que le national a encore de beaux jours devant lui dans des fonctions tant traditionnelles que nouvelles. La subsidiarité fait que, y compris pour l’économie et la culture, le national, mais aussi le régional, voire le local a sa raison d’être. Le texte semble assimiler ce nationalisme au populisme. Le populisme c’est la tentative de bloquer la montée de la modernité, voire de revenir vers le passé. Mais le nationalisme a des fonctions utiles (mais n’est pas une valeur en soi) pour aujourd’hui et pour demain, comme chaque échelon de pouvoir.

Dans mon livre, je rejoins la thèse d'Olivier Roy quand il dit qu'il faut raisonner en termes moins de radicalisation de l'islam que d'islamisation du radicalisme. Notre société individualiste libérale mais en crise – économique, donc sociale, donc culturelle – fabrique du radicalisme. Celui-ci cherche, sinon la solution à ses souffrances, du moins un exutoire à sa colère, soit dans le populisme soit dans le totalitarisme dit religieux – qui s'épaulent l'un l'autre. Tout à fait d’accord. C’est en bien mieux ce que j’ai déjà écrit.

On est dans la situation d'examen de conscience qui suit communément les grands traumas collectifs. Ces moments sont une occasion de réviser la hiérarchie des valeurs établies et de se retourner vers ses propres fondamentaux. C’est effectivement un espoir que cette crise serve à faire mûrir la « société » nouvelle. Mais je ne crois pas que celle-ci contrairement aux sociétés anciennes sera autant basée sur une hiérarchie des valeurs, à part la liberté de tous, y compris les libertés sexuelles et l’égalité de tous.

(Les) sciences sociales, … ont pour fonctionnement de déconstruire. … les sociétés ne se contentent jamais d'un jeu de construction dont toutes les pièces seraient par terre. Dans le dos des sciences sociales, elles passent leur temps à reconstruire. C'est un jeu de rôles. Très bonne explication, que même totalement différente, car ayant conscience d’elle-même, y compris de l’existence de zones d’ombre (terra incognita de la connaissance), la « société » nouvelle sera toujours en devenir, que l’Histoire ne sera jamais finie, justement en grande partie à cause de ces zones d’ombre.

Certains seraient moins paralysés s'ils acceptaient de reconnaître que le social se structure aussi à coups de mythologies et d'idéologies, qui sont deux variétés de ce que j'appellerais des fictions utiles : le " mythe " en tant que récit interprétatif qui permet d'identifier tel ou tel groupe social – à ce titre, la Bible ou le Coran sont des mythes très efficaces – et la " valeur " en tant que substitut à l'ancienne transcendance – à ce titre la liberté d'expression ou la tolérance sont des valeurs visiblement toujours mobilisatrices. Quand on en a conscience le mythe se démythifie, au moins partiellement, et dans une « société » d’individus autonomes chacun choisit ses valeurs qui ne sont plus sociales, mais individuelles. Si cela ne change pas tout, cela change quand même beaucoup de choses Après quoi, chacun choisit son camp, en fonction non de ce qu'il " croit " mais de ce qu'il croit être ses intérêts. En général on ne choisit pas son camp en fonction de son intérêt, mais de sa culture, de son inconscient. Marx avait tort en ce sens.

vendredi 15 janvier 2016

MORALE ET VALEURS

MORALE ET VALEURS

Un des points qui pose le plus de question et de déboussollement dans notre modernité est celui de la morale et des valeurs. En effet à partir du moment où les individus se sont très largement autonomisés, se sont libérés des contraintes du passé des sociétés fermées, il n’est plus question d’imposer une morale et des valeurs collectives. Chacun bricole sa morale, ses valeurs. Y compris ceux qui sont restés religieux et qui pour la plupart bricolent leur propre religion personnelle. Nous devons l’accepter, faire avec. Certes cela n’est pas simple. Mais je crois que pour paraphraser Jean Paul II il faut dire « n’ayez pas peur ». L’avenir est inconnu. Nous allons bâtir, nous sommes en train de construire de l’historiquement inédit, dont on ne sait même pas si cela pourra encore s’appeler des sociétés. Nous sommes en train, nous avons déjà en grande partie, réalisé un saut qualitatif inouï. Mais il ne faut pas transiger : la liberté des hommes, leur autonomie, leur égalité doit se réaliser. Il ne faut pas revenir en arrière, mettre des barrières par crainte, qui nous feraient revenir vers le passé. Tous ceux qui cherchent dans les circonstances difficiles que nous vivons à régler les problèmes en tentant d’imposer une morale, des valeurs civiques ont tort. Ils essaient de revenir aux sociétés des idéologies, religions laïques qui ont fait tant de mal au 20ème Siècle, et qui de toute façon ne reviendront pas. Ils sont comme le cheval qui cabre de crainte devant l’obstacle. Certes il semble important, mais nous avons fait le plus grand morceau du chemin. De toute façon l’Histoire ne revient jamais en arrière. Certes la révolution essentielle que nous sommes en train de vivre ne sera pas un chemin semé de roses. Le terrorisme islamique qui nous attaque ne se trompe pas de cible. Il cherche à empêcher notre libération, qui est si contagieuse partout dans le monde, celle des femmes, des mœurs étant au centre du débat. Ils cherchent à nous faire régresser au niveau des sociétés fermées, ne leur faisons pas ce cadeau.

Le problème de la morale et des mœurs est complexe. Car l’homme est un être social qui est en grande partie fait intellectuellement et dans son inconscient par son éducation au sens large, faite par la famille, la société, l’école. Eduquer un être que l’on veut libre et autonome, c’est totalement différent de l’éduquer dans une société fermée, où l’inconscient est esentiel. Pensons par exemple au plus près de nous, à mes grands pères, partis sans rechigner, quoique pas forcément la fleur au fusil, se faire martyriser de 1914 à 1918. Vingt ans après les choses étaient déjà différentes, alors qu’hélas il s’agissait d’Hitler qui était en face. L’éducation au sens large ce doit être d’apprendre à construire un individu libre, à lui apprendre à se construire dans cette difficile liberté/solitude. Il faut lui apprendre que c’est à lui de choisir ses valeurs, sa morale, et à les choisir. Il faut lui apprendre à vivre en société, mais non pas dans la contrainte et les obligations, mais dans l’autonomie. Lui montrer les valeurs positives qui accompagnent cette autonomie, le respect de l’autonomie des autres en quelque sorte, le respect de la liberté et de l’égalité des autres, hommes/femmes en particulier, la liberté sexuelle de chacun, la laïcité au sens du respect des croyances des autres. C’est probablement les valeurs qui restent dans l’ère moderne. Mais on ne doit plus les imposer, on doit seulement apprendre la liberté de choix et l’intérêt de ces valeurs. Le rôle éducatif de la société civile devient de plus en plus grand, par les réseaux de toutes sortes, sociaux notamment, mais pas seulement. Ils sont une aide, de toute façon inévitable, mais à apprendre à manier. Ne nous faisons pas d’illusion, quoiqu’on veuille, on mettra toujours dans le subconscient des nouvelles générations un certain nombre de préjugés, justement parce qu’ils ne nous semblent pas des préjugés, mais des vérités naturelles. L’essentiel est de savoir faire attention à nos actes et d’apprendre la critique de soi aux individus par l’éducation.

Nous vivons un moment difficile, mais essentiel de notre marche vers la modernité. Je le répète il ne faut pas avoir peur. Il faut aller de l’avant. Il faut refuser les reculs. En ce sens le rôle de l’Etat, de la Nation est ambigu. On assiste à un retour des symboles nationaux : le drapeau, la Marseillaise. Autant je crois que l’Etat n’a pas fini son rôle historique pour des raisons multiples. Il est notamment nécessaire de garder une subsidiarité, c'est-à-dire de ne pas prendre une décision à un niveau si elle peut être prise au niveau inférieur. Et pour s’opposer à la manière dont la mondialisation nous est imposée par le capitalisme financier il faut redonner des pouvoirs au politique, et dont aux Etats. De plus l’Etat aura certainement bien d’autres rôles dans l’avenir qui se dévoileront quand l’Histoire s’écrira. Par contre le retour au nationalisme idéologie est une régression, et je crains que la résurrection aujourd'hui du drapeau et de la Marseillaise ait un caractère plus qu’ambigu. C’est pourquoi je ne m’y sens pas à l’aise. Nous ne savons pas comment les sociétés, ou ce qui les remplacera demain, vont se reconfigurer, sont en train de se reconfigurer. Nous allons devoir voir comment une masse critique d’individus autonomes œuvrant dans le même sens fait société, ou un substitut moderne de la société. J’emprunte l’expression masse critique, qui vient de l’énergie nucléaire, à un très intéressant interview de Pascal Ory sur lequel j’essayerai probablement de revenir d’ici peu. Le principe de subsidiarité est important car il permet à l’autonomie de l’individu de mieux s’exprimer. L’Etat y aura sûrement une place, mais aussi les structures internationales, qui ne devront pas déshabiller de leur pouvoir les structures plus locales si on veut que l’autonomie soit respectée. Nous sommes dans un noir politique total. Les trois forces dominantes extrême-droite, droite et gauche de gouvernement entonnent la même antienne. La gauche de la gauche n’arrive pas à se configurer, pire elle explose. Ne désespérons pas, les réformes essentielles se sont souvent accomplies quasiment de manière inopinées quelque soit le gouvernement. Qui aurait dit par exemple que ce sont des gouvernements de droite qui allaient acter la prolongation de la scolarité obligatoire, la contraception, l’avortement. Alors encore une fois ne désespérons pas. Les voies de l’avenir sont impénétrables, mais jusqu’ici elles avancent vers la modernité.

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