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mercredi 22 mars 2017

LE PIEGE DE L’UNIVERSEL

Nous Occidentaux, et encore plus les Français, avons une prétention à être ouvert aux misères du monde entier. C’est une générosité qui peut être positive, mais elle renferme aussi, si on n’y prête garde d’énormes dangers.

Emmanuel Macron nous a fait à Reims un très beau discours sur la culture française et comme troisième caractéristique il signalait ce goût de l’universel. C’est ce qui fait la particularité de ceux qu’on appelle justement « les frenchs doctors ». La littérature en parle aussi : c’est le « panache » de Cyrano de Bergerac, mais aussi (preuve que ce n’est pas que Français) la caractéristique de Don Quichotte, qui, comme le chantait Brel dans « l’Homme de la Mancha » cherchait à « atteindre l’inaccessible étoile » et « peu m’importe mes chances ».

Cette prétention à s’occuper des autres, parfois au mépris masochiste de nos propres intérêts, est très développée chez nous. Les syndicats enseignants, que j’ai beaucoup fréquentés, ont pour première priorité de défendre la vision idéologique qu’ils ont de l’école, avant les intérêts propres du personnel qui devrait être leur premier souci. A chaque fois que nous, classe moyennes, votons à gauche (et jusqu’il y a peu c’était le votre majoritaire des couches moyennes), nous savons d’avance que nos intérêts ne seront pas la priorité du nouveau gouvernement. Personnellement, à revenu stagnant depuis 10 ans, j’ai vu mes impôts doubler ! Nous avons une vision totalement ouverte du monde, dans tous les sens du terme. C’est ainsi que fonctionnent les règlements européens. C’est ainsi que le premier geste d’Angela Merkel devant l’afflux de réfugiés a été d’ouvrir les bras, sans se poser d’autres questions. C’est ainsi que nos intérêts commerciaux ne sont pas défendus, alors que tous nos partenaires de la Chine aux U.S.A., qui n’ont pas attendu Trump pour cela, pratiquent le protectionnisme quand cela les arrange.

Ce piège de l’universel n’est pas dangereux que pour nous, qui agissons souvent de manière masochiste. Il l’est quand nous pensons détenir la vérité universelle, et avoir la mission de sauver le monde. C’est ainsi que l’on a justifié la colonisation (qui du temps de Jules Ferry était de gauche), que l’on a mis le feu à nombre de pays arabes, de l’Afghanistan à la Lybie.

Alors, sans donner raison à la politique rance et de division du Front National, il faut savoir tourner beaucoup de fois sa langue dans sa bouche ou son arme dans les mains, comme dit Brassens, avant de dire ou de faire n’importe quoi. Les « frenchs doctors », le souci des autres d’accord, mais attention à ne pas aggraver la situation. Sachons aussi défendre nos intérêts, sans égoïsme, et soyons modestes. Quand on parle ou agit à l’extérieur, la parole de tous les autochtones est prioritaire, et pas seulement celle des quelques ceux qu’il nous arrange d’écouter.

samedi 14 janvier 2017

LE PERPETUEL COMBAT DES LUMIERES CONTRE L’OBSCURANTISME

Je suis de plus en plus persuadé de l’importance primordiale des idées, des idéologies (sans leur donner la définition restrictive des idéologies qui ont amené aux totalitarismes au siècle dernier, simplement des systèmes d’idées ouverts) comme moteur des changements des sociétés. Et sans vouloir être simpliste et manichéen je suis persuadé que le combat que je définirai, comme celui des Lumières contre l’obscurantisme est essentiel. Certes il en est d’autres, mais celui-ci traverse les siècles et se renouvelle sans cesse. Le dernier livre de Salman RUSHDIE « 2 ans, 8 mois et 28 nuits » ne raconte pas autre chose à sa manière poétique. Le combat d’Ibn Rushd, allias Averroès, et des ses successeurs intellectuels contre El Ghazali et ses successeurs intellectuels.

Quand je dis les Lumières, c’est pour faire court et simple. Car Averroès justement c’est 5 siècles avant Voltaire et il n’était pas le premier sur ce long chemin. Il s’agit des idées de libération de l’individu de toute domination intellectuelle en premier lieu, mais sociale également. Il s’agit du droit des individus qu’égrènent de manière fort proches toutes les Déclarations des Droits depuis celle des Etats Unis au 18ème Siècle. Il s’agit aussi en allant plus au fond de la libération de l’homme de l’emprise religieuse. Ce que Rushdie nomme en faisant parler Averroès par périphrase « les choses… qu’il est défendu de penser ou d’entendre », tout au moins dans son siècle et son milieu. Et sans cesse le renouvellement de la pensée et des réalités du monde retisse de nouvelles formes de l’obscurantisme, qui montent à l’assaut contre les Lumières. Ces formes de l’obscurantisme qui tentent de freiner, voire faire revenir en arrière sur les Droits à l’autonomie des individus. Généralement ils sont liés à des tentatives de revenir, de manière individuelle et sociale, à une religion ou à un succédané laïc qui en tient lieu. Presque toujours il s’agit de restreindre les droits des femmes, de les rabaisser.

Aujourd’hui, mais es-ce vraiment plus qu’à d’autres moments, nous assistons à des assauts obscurantistes de nombreux côtés. Je ne veux pas les hiérarchiser, simplement les citer dans le désordre, et j’en oublierai beaucoup. On peut penser aux climato-sceptiques qui, pour des raisons idéologues ou des intérêts personnels rejettent la réalité largement prouvé scientifiquement. On peut penser naturellement à tous les extrémistes religieux, et chaque religion en a, même les religions laïques, comme justement la laïcité pensée non comme une liberté de toutes les croyances, mais comme une contrainte sur toutes ou certaines croyances. On peut penser à la multiplication par Internet des toutes les théories du complot, qui sont devenues des manipulations par la diffusion permanente des mensonges les plus éhontés. La vitesse avec laquelle ils sont renouvelés gênant leur invalidation. Trump est passé champion en la matière. « Le Monde » de mercredi dernier citait Jean-Claude Michéa, nouveau gourou d’une pensée conservatrice qui fédère autour de lui un amalgame divers et nauséeux, qui se veut socialiste (Hitler et Mussolini aussi se prétendaient socialistes), mais aussi écologiste radical, qui se bat contre la libération des mœurs et proche de la manif pour tous, qui, au moins pour certains, se battent contre l’avortement et la contraception. On peut aussi penser aux radicaux d’extrême droite ou d’extrême gauche. Du Front National d’un côté et Mélenchon de l’autre saluant Castro et Chavez… Ah, la nostalgie du Che sur les tee-shirts des analphabètes politiques !

Contre toutes ces idées obscurantistes le combat est toujours celui de Voltaire et de son rire dévastateur, celui d’Averroès. C’est le combat de la culture, de l’intelligence, du débat, de la logique, de l’ouverture d’esprit, aux autres, qu’il faut mener en permanence.

samedi 31 décembre 2016

L’EGOISME ET LA NECESSITE

Je suis en train de remettre à jour de façon importante des points de vue sur des domaines qui me hantent depuis longtemps et auxquels il me semble que j’avais jusqu’ici mal répondu. C’est du moins l’opinion que j’en ai actuellement.

Je suis persuadé depuis pas mal de temps que la montée de la modernité, qui se traduit par l’autonomisation croissante des individus est le facteur qui caractérise le mieux l’avancée humaine depuis des siècles. Cette avancée, sans cesse remise en cause, variable selon les pays, progresse fortement depuis quelques décennies.

Elle est multiforme et ne saurait être confondue avec la forme qu’elle prend en Occident, même si c’est là qu’elle a démarré pour des raisons historiques. Sinon on tombe dans une nouvelle forme de néo-colonialisme culturel. Cette avancée se manifeste par la sortie de la religion au sens de la société (et pas forcément des individus), en ce sens que ce n’est plus la religion qui dicte les us, coutumes et mœurs sociales et politiques. On sort des sociétés fermées pour entrer dans des sociétés ouvertes où tout un chacun est libre de vivre sa vie, sa religion ou son absence, ses mœurs. Une société qui se manifeste par la liberté de penser, de s’éduquer, de s’informer, de communiquer. Qui se manifeste aussi par le droit de chacun à prendre sa part à la gestion de la société, c'est-à-dire la démocratie, même si celle-ci ne doit pas être forcément confondue à la démocratie élective par délégation que nous connaissons. Cela peut être plus ou moins complexe, différent. La meilleure mesure de l’avancée de la modernité est le plus souvent la place de la femme dans la société concernée, car c’est quasiment toujours par un inconscient sexuel (qui donne une place particulière aux femmes) que se caractérisent les sociétés anciennes.

Le combat pour la modernité et donc l’autonomisation de l’individu est loin d’être terminé, même si en Occident, et particulièrement en France il est allé très loin. Les poussées traditionnalistes de toutes les religions nous le montrent tous les jours. Pendant longtemps il a fallu batailler ferme pour ce combat pour la liberté. Au nom de l’égalité notamment, on a souvent voulu limiter la liberté. C’est la Terreur robespierriste contre la liberté révolutionnaire. C’est le combat du communisme, contre le socialisme. Et si le communisme réel était très loin d’être égalitaire, il s’en vantait tout au moins. Et donc quasiment jusqu’à aujourd’hui la combat pour la liberté était prioritaire, même si la social-démocratie en faisant triompher en Occident l’Etat providence n’a pas oublié l’égalité. Ce qui nous a caché les problèmes auxquels nous devons faire face aujourd’hui. Aujourd’hui au moins en Occident nous sommes arrivés tellement loin dans la modernité que nous en percevons des dangers, sinon insoupçonnés, car ils avaient été évalués par certains, mais tout au moins minimisés. Tocqueville notamment les percevait très bien. Ce danger c’est de pousser l’autonomisation de l’individu jusqu’à l’égoïsme, c'est-à-dire au refus de considérer l’intérêt de l’autre (autre pris au sens large, je vais y revenir). En ce sens notre autonomie n’en est qu’à un stade infantile.

Jusqu’ici, je ne voyais pas de moyens de sortie de ce dilemme. Car si on veut vraiment la libération de l’individu il est être laissé libre de choisir ses valeurs, ou leur absence, sa morale ou son absence, et en ce sens tous les discours de « revenir » à des valeurs civiques sont, au sens premier, réactionnaires. Ce que j’oubliais c’est de penser que l’individu ne se forme, n’existe qu’en tant qu’être social. Sans les autres il resterait un enfant sauvage, sans culture et donc sans autonomie. Et pour vivre, nous devons faire société. Certes nous devons obéir aux lois, auxquelles en démocratie nous contribuons. Mais pas seulement. Il ne s’agit pas simplement d’un cadre juridique, le seul que je voyais jusqu’ici comme garde fou de l’égoïsme des individus. En fait je pense maintenant que la liberté et l’autonomie d’un individu n’est réelle et totale que s’il arrive à se débarrasser de son égoïsme. Sans cela il ne peut pas parvenir à réaliser réellement son autonomisation. C’est pourquoi je me dis que nous avons encore bien du chemin à parcourir pour arriver à la modernité. Comme toute avancée, à chaque progrès on s’aperçoit que ce qu’on croyait le bout du chemin n’est qu’une étape et qu’il y a encore une route qui se dresse devant nous. Nous sommes parvenus à une autonomie quasi complète des individus, mais dans un sens seulement, car cela nous a amené à des individus en factions égoïstes, chacune défendant ses « privilèges », même s’il ne faut pas se tromper et suivre aveuglément les faux prophètes qui prêchent en fait l’abandon de l’Etat providence, sous couvert d’abandonner des rentes de situation. Et nous arrivons au blocage actuel de la société. Pour en sortir on ne peut le faire que par le haut, à moins de revenir en arrière, comme nous le proposent bien des réactionnaires, fussent-ils déguisés en hommes d’ultra gauche. Et en fait nous y sommes obligés, c’est une nécessité. D’une manière ou d’une autre, plus ou moins tard, plus ou moins douloureusement, nous le ferons. Par le haut cela veut dire savoir conjuguer la poursuite de l’autonomisation des individus avec l’avancée des deux autres valeurs de notre triptyque républicain « égalité et fraternité ». Le chemin est étroit, car il ne s’agit surtout pas de retomber dans le retour aux valeurs civiques antérieures, comme celles des hussards noirs de la République, qui ont fait triompher les valeurs de la République, mais ont aussi mené aux abattoirs de 1914-18. Ces valeurs alors étaient imposées, pas librement proposées, nous n’étions pas vraiment sortis de la société fermée. Il s’agit bien d’un combat des idées, d’un combat tant idéologique que politique, car on n’avance que par le débat. Il s’agit de faire triompher une société de collaboration des individus à la construction du lendemain. Il faut en même temps faire prendre conscience de la nécessité de cette collaboration, et donc d’abandon de l’égoïsme, premier stade de l’autonomie, et mettre en mouvement une société de participation des individus, sous les formes les plus variées, à la construction de l’avenir commun. Je pense qu’il faut relire « Le contrat social » de Rousseau, qui m’a semblé fort utopique quand je l’ai lu il y a quelques années. Il y a quelque chose de ce contrat social à construire. Cela va poser bien des problèmes. En premier lieu il ne faut pas abandonner la lutte pour l’autonomie des individus, ici et ailleurs. Les tentatives de retour en arrière que ce soit ailleurs avec l’Etat islamique, ou ici où dans certains quartiers on tente d’imposer l’absence publique des femmes, sont à combattre avec la plus grande fermeté (on en revient toujours aux femmes…). Cela pose aussi, mais de manière différente qu’hier, la notion d’accueil des populations étrangères. Rousseau l’explique bien, un contrat social n’est possible que dans de petites sociétés, qui ensuite peuvent s’agglomérer les unes aux autres, mais en gardant leur autonomie. S’il ne s’agit pas d’imposer des valeurs d’insertion aux étrangers arrivant en France, il s’agit tout de même de pouvoir digérer tranquillement des populations qui ont une culture riche, mais différente de la nôtre, qui ne sont pas au même niveau d’autonomie de l’individu, sans les brusquer. Il s’agit bien d’avoir une véritable politique d’insertion. La place de la femme, encore une fois est un critère décisif. Mais au-delà il s’agit de comprendre l’erreur du multiculturalisme, qui ne permet que de maintenir des différentiels de libération des individus sur le territoire national. On peut tous par contre s’enrichir de la culture des autres, comme, par exemple les cultures juive, pied noir ont su le faire. Nous pouvons tous nous enrichir des cultures arabes, africaines, asiatiques. Mais dans l’autonomie des individus et dans la recherche de la participation de tous à l’avancée de la société. Quand on dit égalité, il est bien certain que les inégalités sociales, salariales notamment, qui se sont développées ces dernières décennies doivent être combattues. Même si cela ne représente pas forcément des sommes si importantes au niveau de la société, les très hauts salaires sont un facteur de pourrissement du consensus social qui seul peut remettre la société en marche. Un plafonnement des salaires (tous avantages compris) à des niveaux qui pourraient être de 10 fois le SMIC par exemple seraient nécessaires. On en est très loin aujourd’hui. De la même manière, et ce n’est qu’un exemple, j’ai toujours considéré comme profondément immoral, et contraire au consensus social l’existence de revenus complémentaires, comme les dépassements médicaux. Comme toujours c’est l’idéologie qui mène la danse des changements sociaux. C’est donc d’une bataille d’idée qu’il s’agit pour qu’enfin on puisse avancer, dans le débat inévitable, vers une fraternité, la bien oubliée aujourd’hui de nos trois devises républicaines. Il s’agit de débloquer notre société. Enfin je perçois un bout possible, et même certainement inévitable, du tunnel !

lundi 19 décembre 2016

POUTINE

Poutine est de plus en plus omniprésent dans l’actualité, et la plupart des commentaires médiatiques sont totalement ignorants de la réalité russe, mis à part quelques uns, dont un reportage la semaine dernière en toute fin de soirée, caché par un portrait longuet et beaucoup moins intéressant de Laurent Delahousse. Hubert Védrine est probablement un des meilleurs analystes de la situation géopolitique actuelle.

Il faut prendre conscience d’abord que la politique actuelle de Poutine est le fruit de nos fautes. Nous (l’Occident) avons poussé Gorbatchev, puis Eltsine à démanteler l’URSS, son système d’Etats satellites et son économie. La doctrine reaganienne ultralibérale a totalement ruiné le pays, a mis à bas son système boiteux de protection sociale (santé, école, retraites). Les revenus ont chuté, les avoirs en banque ne valaient plus rien. Et pire de tout il y a eu l’humiliation politique. Reagan a proclamé la victoire de la guerre froide et la victoire du capitalisme. Les Etats satellites sont devenus indépendants, ainsi que bien des républiques de l’URSS (Pays Baltes, Biélorussie, Ukraine, Géorgie, Arménie, les pays en stan autour de l’Ouzbékistan). Beaucoup sont rentrés dans l’Union européenne et l’OTAN. La main tendue par Poutine vers l’Occident et l’Europe dans les premières années de son règne ont été ignorées. Il a été méprisé, traité comme un inférieur vaincu. Sans concertation onusienne les USA et des Etats européens ont bombardé la Serbie pour « libérer » le Kososvo, Serbie qui était le dernier allié européen de la Russie. La Russie a laissé s’accomplir l’action humanitaire prévue en Lybie et en violation du mandat les Occidentaux ont fait chuter Kadhafi, allié lointain de la Russie pour le remplacer par l’anarchie qui a déstabilisé ce pays, mais aussi une grande partie du Sahel. Les Occidentaux ont au minimum soutenu, voire largement encouragé, ce qu’on a appelé les révolutions de couleur en particulier en Géorgie et en Ukraine, c'est-à-dire à la frontière, voire dans des territoires à minorités russophones importantes. Les Occidentaux veulent faire chuter Bachar el Assad, allié russe qui lui concède la seule base navale russe en Méditerrannée. Qu’auraient fait les USA pendant la guerre froide si le Mexique avait voulu devenir membre du Pacte de Varsovie ? Qu’ont fait les USA contre Cuba devenu communiste ? (Baie des Cochons, crise des missiles, 55 ans de blocus économique). Il faut en premier lieu prendre conscience de la faiblesse de la Russie. Pour le PIB (en 2015) elle était le 12ème pays mondial, c'est-à-dire 13 fois moins que les USA, 8 fois moins que la Chine, trois fois moins que le Japon, 2.5 fois moins que l’Allemagne, derrière le Royaume Uni, la France, L’Inde, l’Italie, le Brésil, le Canada, la Corée du Sud, juste devant l’Australie, l’Espagne, le Mexique. Donc matériellement la Russie n’a pas les moyens de nous intimider si nous le voulons. Elle tire sa force de sa cohésion actuelle derrière Poutine, de son investissement dans l’armement, sans que sa force en soit exagérée. C’est un des derniers grands pays dont on peut penser qu’en cas de conflit les soldats seraient prêts à mourir pour la Patrie. Mais Poutine tire surtout sa force des divisions du monde qu’il a face à lui. La plupart de ses actions sont des actions indirectes. Il aide les russophones ukrainiens à maintenir une guerre latente dans l’Ouest du pays, pour maintenir une situation de pourrissement. Il a récupéré la Crimée, dont la population souhaitait massivement le rattachement à la Russie. Il a récupéré deux morceaux de mini-républiques en Géorgie qui étaient opposées au gouvernement central. Il multiplie les cyber-attaques pour déstabiliser ses adversaires (pays baltes, Démocrates aux USA…). Il serait dans l’incapacité de gérer un pays dont la population serait hostile. Il se souvient de la guerre d’Afghanistan. Même les USA du Vietnam à l’Afghanistan (encore une fois) en passant par l’Irak et la Lybie en ont fait la douloureuse expérience. En Syrie ses forces sont très limitées et il ne pourrait rien sans l’aide iranienne, sans la division internationale. Les pays du Golfe et l’Arabie saoudite n’ont pas envie d’y mettre les pieds, n’arrivant pas à se sortir du bourbier du Yémen. Pour les Turcs les ennemis sont les Kurdes. Les Occidentaux, n’ont plus vraiment d’alliés sur qui compter. Les opposants à Bachar el Assad sont soit les Kurdes autonomistes, soit des islamistes radicaux, les démocrates n’ayant jamais été bien nombreux.

Maintenant que nous avons poussé Poutine à devenir ce qu’il est internationalement il faudra reconstruire autrement avec lui. Il nous fera probablement payer ses humiliations passées (politiques, mais aussi sûrement personnelles, mais c’est juste une hypothèse personnelle). Les populistes de droite, comme de gauche, qui souhaitent renouer le dialogue avec lui, pour des raisons diverses y arriveront-ils s’ils sont de plus en plus nombreux à prendre le pouvoir. Une alliance avec Erdogan est possible, à moins que les deux égos se choquent trop. Que fera Trump l’imprévisible ? L’alliance avec la Chine est pleine de contradictions. Xi Jinping, qui lui aussi manifeste une tendance dictatoriale inquiétante, joue le jeu ambigüe traditionnel chinois. Il est certain qu’un jour pas si lointain la vaste Sibérie et ses richesses naturelles, ses vastes espaces qui peuvent devenir cultivables avec le réchauffement climatique, pourraient être convoitées par le grand frère chinois, surtout avec le déclin démographique russe.

Ce qui est le plus inquiétant c’est l’évolution de l’état d’esprit de la population russe derrière Poutine. Nous avons un retour en arrière. Nous ne sommes plus dans une démocratie. Les élections ne suffisent pas à définir un régime démocratique. La liberté du débat d’opinion est bien plus importante. Et là Poutine montre son caractère en pourchassant toute opinion différente (jusqu’aux assassinats de journalistes). N’oublions pas non plus les attentats, quelques mois après sa prise de pouvoir en 2000, plus que probablement organisés par le FSB, pour consolider son assise. Nous sommes dans une violence d’Etat bien plus grande que celle qui sévissait dans l’URSS pourrissante à partir de la fin de Brejnev où les opposants étaient envoyés derrière l’Oural, ou dans des asiles psychiatriques, ou dans des prisons pourries, mais n’étaient plus directement assassinés. L’approbation de la population à son asservissement, à sa désinformation, est un recul qui doit être mesuré à l’aune de la modernité. On revient en Russie sur l’autonomie de l’individu. Même si c’est heureusement contradictoire avec d’autres aspects de cette modernité.

En tout cas l’Occident en l’occurrence tire les fruits amers de ses fautes, de ses arrogances. Il faudra en payer là encore le prix. D’autant que nos interlocuteurs ne sont pas meilleurs que nous et n’auront aucune commisération.

vendredi 9 décembre 2016

CHOC MIGRATOIRE, CRISE DE LA DEMOCRATIE, Angela MERKEL, LE CAPITALISME D’AUJOURD’HUI, CRISE DE L’ECOLE. Un numéro du Débat qui est un vrai débat (suite)

Je terminerai l’analyse de ce numéro du « Débat » par les trois articles sur le capitalisme d’aujourd’hui.

Bernard Colasse revient une fois de plus sur son analyse des normes comptables internationales qui sont aujourd’hui imposées. A première vue il semblerait qu’il s’agisse d’une décision purement technique, mais l’auteur montre qu’il s’agit bel et bien en fait d’un choix politique hautement décisif. Ces normes crées par une société privée américaine autoproclamée ont été imposées en 2002 par l’Union Européenne, sans aucune discussion politique, à toutes les entreprises qui font appel à l’épargne publique et aujourd’hui elles sont de manière simplifiées recommandées pour toutes les entreprises. Il ne s’agit dans ces normes que de mesurer la valeur financière de l’entreprise, c'est-à-dire combien elle peut rapporter à ses actionnaires et combien elle vaut, financièrement parlant si elle était vendue. C'est-à-dire que dans les temps de spéculation financière qui sont non plus l’exception, mais la donnée permanente, cette valeur est totalement déconnectée de la valeur réelle de l’entreprise, prise au sens de son capital productif : terrains, bâtiments, matériaux, etc. Mais elle ne mesure pas plus la valeur sociale de l’entreprise, le personnel et sa qualification, l’intérêt pour la ville, la région ou le pays ; ni la valeur environnementale de l’entreprise. Certes ces valeurs sont les plus difficiles à mesurer, mais ce n’est pas le problème clé, politique au sens premier. Ces normes rejettent comme inintéressantes les valeurs réelles : matérielle, sociale et environnementale de l’entreprise. Et en cela elles exonèrent l’entreprise de toute responsabilité vis-à-vis des salariés, de la société, de l’environnement. La direction n’a plus comme seul intérêt que celui de ses actionnaires. C’est du Milton Friedman dans toute sa pureté.

Valérie Charolles analyse la culture du chiffre qui a envahi tous les domaines de la vie professionnelle et politique Elle en analyse les effets délétères importants dans le domaine de l’éducation, de la santé notamment, où l’on a intérêt à exagérer le handicap d’un élève ou la gravité d’une maladie pour mieux rester dans les normes demandées. Dans le domaine policier l’on va se concentrer sur les petits délits, bien plus faciles à solutionner que les affaires complexes, cela fera du chiffre. Mais de plus ces chiffres n’analysent qu’une partie des problèmes mesurables, ceux qui ont été choisis, souvent plus ou moins au hasard, ou parce qu’ils étaient les plus faciles à mesurer. De plus ils sont chronophages, alors qu’ils sont au minimum peu utiles. Les directeurs d’établissements scolaires, les médecins, les agriculteurs, les responsables de P.M.E. passent de plus en plus de temps à remplir des formulaires statistiques au détriment de leur métier. On a vu en médecine les statistiques mal interprétées, parce que le public médical est très peu au fait de l’analyse statistique, et multiplier des interventions inutiles là ou les faux positifs sont nombreux, parfois plus que les vrais positifs. Toute analyse n’étant fiable qu’avec un pourcentage d’erreur, on détecte forcément des maladies (faux positifs) à des gens qui n’en ont pas. On a été ainsi amené à modifier totalement les principes de soin dans le cancer de la prostate ou de la thyroïde, où l’on a soigné, et handicapé de très nombreux faux positifs. Autre source de problème le chiffre est décidé d’en haut et il impose quasi automatiquement dans l’entreprise des procédés stéréotypés. Il s’oppose à l’innovation et à l’initiative personnelle. L’être humain n’est pas une machine et donc il va réagir aux statistiques en s’adaptant et il va le plus souvent détourner les procédures pour s’adapter aux chiffres demandés, en les détournant de l’intérêt qu’ils avaient pour leur concepteur. En dernière analyse cette culture du chiffre voudrait que le salarié soit performant au maximum de ses possibilités pendant tout son temps de travail, ce qui est totalement contraire aux données physiologiques les plus élémentaires. La conséquence en est la montée de cette maladie corrélative du capitalisme moderne le burn-out.

Jean-Luc Gréau analyse le néolibéralisme et il cherche à montrer que, contrairement aux déclarations de la plupart de ses opposants, il n’est absolument pas un retour au capitalisme sauvage traditionnel tel que le monde occidental l’a connu avant la victoire des Etats providences, mais une étape totalement nouvelle et originale. Pour Jean-Luc Gréau il s’agit d’un socialisme (celui des ex-états socialistes) retourné. La nouveauté, c’est le pouvoir des financiers et sa déconnection de l’entreprise physique. On en revient à l’analyse ci-dessus des normes comptables. L’auteur estime que le pouvoir financier aujourd’hui dirige autant contre les intérêts de l’entreprise, qui n’est qu’une machine anonyme à profit, que contre les intérêts des salariés, de la société et de l’environnement. La propriété est autant déconnectée de l’entreprise qu’elle l’était dans les régimes socialistes, où c’était l’Etat qui propriétaire imposait ses décisions. Ce qui est important pour les actionnaires, c’est que la valeur de l’entreprise ne chute pas et pour cela on va artificiellement maintenir au niveau le plus élevé la valeur de ses actifs. On va tout faire par exemple pour que l’immobilier ne chute pas. C’est l’Etat, ou les banques centrales qui vont racheter les prêts pourris que l’on a fait souscrire à des gens incapables de les rembourser. On va multiplier les dividendes, au détriment de l’investissement. On l’a vu plus haut, tout est fait pour dédouaner les actionnaires de toutes responsabilités sociale ou environnementale. Ce qui n’était pas le cas du capitalisme industriel. Pour Jean-Luc Gréau s’est constituée une nomenklatura néolibérale, comme il y en avait une dans les Etats socialistes. Cette nomenklatura qui comprend à la fois les responsables financiers, les politiques, les médias, les hauts fonctionnaires développe une idéologie qui cherche à formater l’opinion publique. Il n’y a qu’une vérité, c’est le marché libre qui a remplacé le marxisme. Ou au mieux l’impossibilité d’en sortir. Pour l’auteur la construction européenne constitue le summum de cette construction néo-libérale qui a même réussi à évincer l’essentiel du pouvoir politique des décisions. Comme Marx le souhaitait, on a le dépérissement de l’Etat, mais à l’envers, pas dans l’intérêt des travailleurs collectivement assemblés, mais pour l’intérêt des financiers. L’Etat le plus minimal prôné par les néo-libéraux est bien l’Europe. On a même ajouté, cerise sur le gâteau, la possibilité que la pouvoir judiciaire étranger puisse sanctionner les Etats (notamment dans le récent traité signé avec le Canada) pour mieux leur enlever encore des marges de manœuvre. Jean-Luc Gréau conclu sur la situation actuelle qui semble remettre en cause un certain nombre de bases de cet ordre néo-libéral. La levée politique des peuples, dans des sens les plus opposés parfois semble menacer cet ordre. De Syrira à Trump en passant par le Brexit on commence à le remettre en cause de partout à la fois. Les pays dits du Sud, la Chine en tête ne sont pas prêts à abandonner leur liberté de décision et gardent un Etat fort. La croyance à la solution miracle du libre échange prend l’eau de toute part. Le traité signé avec le Canada risque bien d’être le dernier et des traités déjà signés sont remis en cause (en Asie, mais aussi les accords internes de l’Union Européenne). La nomenklatura néo-libérale crie naturellement au loup en toute circonstance. Or dans toutes ces remises en cause, il y a, et il y aura, du pire et du meilleur. Cette nomenklatura, trop formatée, n’est pas capable de le comprendre et de l’analyser. Un avenir est en train de se construire, un post néo-libéralisme, mais lequel ? Après les 30 glorieuses 1945-1975, après le néo-libéralisme 1975-2010 nous sommes en train de voir naître une nouvelle étape du capitalisme.

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jeudi 8 décembre 2016

CHOC MIGRATOIRE, CRISE DE LA DEMOCRATIE, Angela MERKEL, LE CAPITALISME D’AUJOURD’HUI, CRISE DE L’ECOLE. Un numéro du Débat qui est un vrai débat.

Le numéro du « Débat » qui vient de paraître mérite bien son nom. Une suite d’articles passionnants qui souvent s’entrechoquent.

Tout d’abord trois articles sur le choc migratoire avec chacun leurs vérités. Didier Leschi qui campe sur des positions proches de Chevènement, si je ne m’abuse. Raffaele Simone toujours aussi peu soucieux du politiquement correct qui met les pieds dans la soupière. Ivan Krastev plus proche de l’idéologie dominante dans la gauche bien pensante. Didier Leschi nous parle de la Seine Saint Denis et de l’échec de toutes les politiques d’intégration s’adressant aux nombreux immigrés. Communautarisme, drogue, chômage, crise laïque. Rappelons que la Seine Saint Denis est le premier département d’accueil des étrangers en France. A mettre en relation avec l’excellent numéro d’ « Herodote » sur le 89-3 justement, plus complet, plus équilibré. Mais c’est une face bien réelle du problème que montre Didier Leschi. Raffaele Simone analyse les problèmes migratoires et le saut quantitatif énorme que représente la vague actuelle. Il y voit une conséquence de la douceur de l’Europe et de sa totale impréparation. La douceur qui fait que les migrants savent bien « qu’aucun (autre) pays n’a la tradition de douceur de l’Union Européenne, son Etat-providence universel et gratuit, ses lois généreuses… (et) son sentiment de culpabilité historique ». Il montre l’échec sur tous les plans. Politique : la coupure de l’Europe en deux et la montée des mouvements xénophobes. Economique : des sommes énormes sont (et continueront d’être affectées pendant des années) pour des populations qui risquent d’être au mieux des travailleurs tout en bas de l’échelle concurrençant la main d’œuvre autochtone non qualifiée, au pire (et cela semble bien plus le cas) des populations très difficilement employables, à la seule recherche d’une aide publique. Gestion : aucune préparation. Dans un premier temps on cherche, sans succès, à limiter l’afflux, puis sans aucune concertation ni nationale, ni européenne, Angela Merkel ouvre les portes et crée un appel d’air, et puis devant la réalité ingérable on referme comme on peut les digues. Social : les très nombreux arrivants risquent de déstabiliser un peu plus la crise sociale européenne, impliquant des aides financières très importantes, alors qu’on prône l’austérité pour les nationaux, risquant d’augmenter le communautarisme, avec des conséquences y compris démographiques (les Nigériens de plus en plus nombreux à arriver ont un indice de fécondité record mondial de 7.6 enfants par femme, ce qui correspond à une population multipliée par 5 en un siècle). Géopolitique : on contient un peu actuellement la vague grâce à un accord avec Erdogan, et donc on ferme les yeux sur la dictature qu’il met en place en Turquie, sur sa politique anti-kurde en Turquie, mais aussi en Syrie où il préfère Daesh aux Kurdes, on accepte toutes les facilités qu’il demande (augmentations du nombre de visas, reprise des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, etc.).

Wolgang Streeck analyse la politique allemande. Le début de son article m’a particulièrement intéressé par son analyse de la politique d’Angela Merkel. Il montre qu’elle est très habituée aux virages à 180° sous l’effet de l’actualité, sans aucune concertation, en mettant son parti, son pays et souvent l’Europe devant le fait accompli, vu son poids économico-politique. Elle fait adopter un programme néo-libéral en 2003, élue en 2005 elle gouverne avec les sociaux-démocrates et souvent leur vole leurs propositions (salaire minimum ; etc.). Elle fait voter la prolongation des centrales nucléaires et quelques mois plus tard devant Fukushima elle décide de la sortie du nucléaire. Elle cherche à freiner l’afflux de réfugiés en 2015, puis ouvre grand les portes, avant de se raviser et de chercher à limiter une nouvelle fois la vague.

Deux autres débats intéressants dans ce numéro du « Débat » sur la crise de la démocratie et celle de l’école, avec encore là des visions différentes qui se confrontent.

vendredi 2 décembre 2016

HOLLANDE ET LA FONCTION DE PRESIDENT

François Hollande vient d’annoncer qu’il renonçait à se représenter pour la Présidentielle 2017. C’est l’aboutissement d’une longue histoire. Je l’écoutais hier et je partageais son émotion et je pestais intérieurement contre les loups qui allaient à la curée, justifiant cette décision par l’échec supposé de sa présidence.

Personnellement, s’il m’a parfois exaspéré, je l’ai écrit, trop souvent peut être, je pense que c’est le seul des derniers présidents depuis 1981 que je regretterai. Il s’est fracassé sur le Hollande bashing des médias et des réseaux sociaux. Pourtant son action est loin d’avoir mérité ce mépris. Pour l’essentiel il a cherché à être un président, un homme normal qui a le droit d’aller en solex avec un casque voir sa copine, qui aurait aimé bien plus prendre le train que l’avion. Il a gouverné en prenant son temps, en réfléchissant au lieu d’agir à la vitesse de la frénésie médiatique, en consultant, en s’entourant de conseil, en déléguant, en n’ayant pas peur de reconnaître avec un humour plein d’autodérision ses erreurs. Tout cela en France c’est maintenu harâm comme diraient les musulmans par les réseaux sociaux et les médias. Et pourtant il incarne en mon sens la modernité démocratique. Quand on regarde « Les hommes de l’ombre » et qu’on compare à « Borgen » on mesure le déficit démocratique de notre pays, la coupure entre le peuple et les élites politiques. Eh oui Angela Merkel quand elle rentre chez elle dans l’ex RDA aime faire les courses au supermarché ! Et ce sont les mêmes schizophrènes qui reprochent ensuite aux « élites », d’être coupé du peuple, de ne pas connaître le prix du croissant ou du ticket de métro. La France est restée dans l’attente de l’homme providentiel, du roi absolu. Elle a toujours la démocratie honteuse. Il faut quand même rappeler comment dans ce quinquennat il y a eu le mariage pour tous, il y a eu la lutte contre le terrorisme, toujours critiquable, mais sans aucune hystérie, ni atteintes aux libertés. Il y a eu des ministres, de grandes personnalités, que l’on laissait libre d’agir : Montebourg, Filippetti, Taubira, Caseneuve, Valls, Ayrault, Fabius, Macron, etc… Libres d’agir malgré leurs divergences et en les assumant, car c’est cela la vie. Rappelons aussi qu’en 2006 le couple Hollande-Royal a décidé que c’était elle qui allait se présenter aux Présidentielles, ce qui dans le milieu politique hyper macho n’est pas sans signification.

Les trois précédents Présidents de la République ont cherché à incarner la vision Présidentielle dans toute sa hauteur. Mitterrand, qui n’a jamais été un homme de gauche, n’a toute sa vie recherché qu’une chose, arriver au pouvoir et laisser sa trace dans l’histoire. Il a pour cela suivi les chemins les plus divers. Ministre de l’Intérieur pendant la guerre d’Algérie, opposant virulent à De Gaulle qui ne voulait pas de lui, c’est le dirigeant communiste Waldeck Rochet qui l’a imposé comme chef de la gauche en 1962, parce qu’il ne lui semblait pas dangereux pour les communistes. Il a ensuite fait la carrière que l’on sait, élu sur un Programme très première gauche de nationalisations, car il pensait être le premier leader mondial à parvenir à un socialisme démocratique. Devant l’échec, et la maladie il s’est reconverti devenant le partisan de l’Europe, et sombrant dans les noirceurs de la mélancolie. Chirac, qui n’a jamais été vraiment de droite, a choisi ce camp par opportunisme et lui aussi ne cherchait qu’une chose arriver au pouvoir, mais sans jamais savoir pour quoi y faire. Après avoir empêché Chaban Delmas et Giscard d’appliquer leur programme de modernisation du pays, il a repris les idées dans l’air pour être élu, et a ensuite gouverné sans but bien déterminé. Quand à Sarkozy sa politique n’a jamais été que celle du jour au jour médiatique, agitée et brouillonne comme le personnage.

Nous aurons peut-être Fillion en 2017 si la baudruche ne se dégonfle pas aussi vite que la pâte a levée. Et là je m’inquiète bien plus de l’homme que de son programme. Je me méfie de ces gens sérieux qui ne rient que quand ils se coincent les doigts dans une porte. Rigide et dogmatique il risque de gouverner sans regarder ailleurs, sans consulter, ni partager les décisions. Cela ça devrait être un président halâl pour les médias ! Revanchard des 5 ans de couleuvres avalées comme premier ministre de Sarkozy, je crains chez lui les tendances sado-maso des intégristes religieux.

Ceci pour dire que je pense que l’histoire réécrira à la hausse l’actuel quinquennat. Et pour ma part je garderai de lui le meilleur souvenir. Peu d’hommes ont eu pour moi cette capacité : Rocard, que Mitterrand a empêché de gouverner, Jospin partiellement, qui a su réussir sa politique gouvernementale mais a mal fini en 2002.

mercredi 30 novembre 2016

TANT DE DEROULEMENTS HISTORIQUES SEMBLABLES

Je suis frappé par nombre de déroulements historiques qui semblent jouer à peu de choses près la même musique. Ils commencent dans l’euphorie de la liberté et petit à petit celle-ci se transforme en tyrannie.

L’exemple le plus classique est naturellement celui de la Révolution Française qui débute globalement dans l’espérance de notre devise républicaine : liberté, égalité et fraternité. Même s’il n’y avait pas d’unanimisme, il y avait bien un courant très puissant en ce sens en 1789-90 avec la Déclaration des Droits de l’Homme, l’abolition des privilèges, la création de la Constituante, la Fête de la Fédération. Et on en arrive au Comité de Salut Public et à la Terreur en 1793-94. Mais ce qui est remarquable, c’est qu’il s’agit à la fois d’un glissement lent et insensible du premier temps au dernier et surtout du maintien des valeurs généreuses du départ (au moins dans les paroles). Il ne s’agit pas d’un changement idéologique, mais d’un changement qualitatif, les mêmes mots qui désignaient la libération des hommes désignent peu à peu leur asservissement.

Je suis en train de lire l’histoire des sociétés scandinaves et l’introduction de la Réforme est du même acabit. Certes elle a été en grande partie décidée par les rois locaux (Danemark et Suède à l’époque), mais elle correspondait au départ du 16ème Siècle à une libération d’une église qui à la fois s’éloignait du texte de l’Evangile et imposait un dogme strict. Il s’agissait d’une libération de l’individu qui était mis seul face à Dieu, qui pouvait interpréter l’Evangile à sa façon. Et peu à peu en moins d’un siècle on en est venu à figer un dogme luthérien aussi contraignant et obligatoire que l’était l’église romaine. Finalement les rois se sont servis de la Réforme pour s’émanciper de Rome et mettre à leur botte le clergé local.

L’arrivée de la modernité au Japon est arrivée de la même manière. Jusqu’en 1868 et depuis deux siècles le Japon interdisait tout contact avec l’étranger et vivait en totale autarcie. L’ère Meiji qui débute en 1868 veut faire entrer le Japon dans la modernité tout en gardant les valeurs du pays. Il s’ensuit une ouverture sur l’Occident dans tous les domaines techniques, culturels, idéologiques avec au départ une libération des expressions et des tentatives dans les directions les plus variées. La philosophie des lumières, comme les techniques industrielles occidentales sont très vite assimilées tout en les japonisant. Au départ le Japon est persuadé d’avoir un retard technique et culturel. Il prône l’égalité des nations. Il se développe à une vitesse vertigineuse et dès 1905 l’armée japonaise est capable de battre l’Empire Russe. La fierté japonaise nait peut à peu et se transforme lentement en impérialisme qui va coloniser la Corée, dominer des portions croissantes de la Chine et finir en nationalisme et en militarisme qui va tenter, de 1942 à 1945, de dominer tout le sud est asiatique, en se considérant comme un peuple supérieur par rapport aux barbares qui l’entourent. Mais là encore il y a eu glissement lent sans ruptures, les mêmes individus passant lentement de l’ouverture à l’autre au mépris colonialiste.

L’histoire du socialisme révolutionnaire est évidemment la même. Il s’agit au départ de libérer la classe ouvrière asservie du 19ème Siècle et pour cela il y a l’illusion qu’un système de propriété collective est la solution. Dans la quasi-totalité des penseurs socialistes ou anarchistes du 19ème Siècle l’idée de liberté est fondamentale. Et peu à peu on va glisser de cette liberté à une oppression imposée pour des lendemains qui chantent. La personnalité de Lénine (dès avant 1917) et le fait que la Russie ait seule « réussi » sa Révolution ont beaucoup pesé dans le mauvais sens. Et on sait comment on en a fini avec le goulag, le maoïsme, Pol Pot et j’en passe. Les sociaux démocrates ont sauvé l’honneur en abandonnant, mais de manière souvent honteuse, la propriété collective, et en instaurant quasiment partout en Occident l’Etat providence.

L’histoire d’Israël repasse le même film. Au départ il s’agit de créer un Etat où se retrouve ce peuple pourchassé pendant toute l’histoire. Il y avait quand même une verrue d’origine dans le pied, dans le fait que cet Etat « oubliait » qu’il existait aussi une population autochtone, ceux qui deviendront les Palestiniens. Les débuts révolutionnaires, très à gauche, de l’Etat d’Israël ont enchanté beaucoup de monde et puis peu à peu on en est arrivé à aujourd’hui. Il y a eu la guerre de 1967 et les territoires occupés qui sont devenus des colonies, il y eu le changement démographique dû à l’immigration massive de populations, venues de Russie notamment, qui a fait basculer la majorité du pays de la gauche vers une droite de plus en plus extrême et intégriste. Et aujourd’hui on a un pays colonialiste qui pratique ce qu’on ne peut appeler qu’un apartheid.

Cela ne veut pas dire que rien n’est possible et qu’il faut s’abstenir de toute idée généreuse car elle dégénèrerait immanquablement en tyrannie. La victoire de la social-démocratie que je rappelai plus haut le montre bien. Il s’agit simplement d’être extrêmement prudent et attentif. Le même mot peut véhiculer tout et son contraire. Par exemple, la démocratie socialiste n’était qu’un totalitarisme. Ce qui n’enlève rien au caractère positif de la démocratie. C’est quand même troublant ces cheminements quasi homothétiques ! On pourrait croire que l’histoire a des règles scientifiques si on n’avait pas appris que cela menait aux totalitarismes, comme cela a été le cas au 20ème Siècle.

dimanche 27 novembre 2016

DES DROITS DES ANIMAUX : en revenir à Gaïa.

On parle de plus en plus des Droits des animaux au moment où ils sont leur situation est la pire. Il y a d’un côté la gigantesque et ultra rapide extinction des espèces que produit l’homme depuis quelques décennies avec l’atteinte concomitante à la biodiversité. Il y a aussi la situation des animaux d’élevage dans les élevages industriels.

Un récent reportage sur Arte regardé par hasard montrait, sans commentaire, cette situation dans les élevages industriels bovins. L’animal n’y est plus vu que comme une machine que l’on cherche à améliorer de toutes les manières possibles, soit pour faire plus de lait, soit plus de viande, soit même de manière encore expérimentale pour produire des médicaments. Toutes les conditions de vie des animaux sont totalement industrialisées jusque dans leur reproduction artificielle. Ils ne sont plus considérés comme des êtres vivants, mais comme des machines. Le pire en l’affaire est la manière dont on a trompé les éleveurs. Ils ont pris le virage vers l’élevage industriel pour gagner plus d’argent, mais le capitalisme s’en est servi pour abaisser sans cesse les prix d’achat aux producteurs, si bien qu’aujourd’hui leur production laitière ou bovine n’est souvent plus rentable.

En fait je crois qu’il faut aller en la matière au fond des choses. Nous arrivons au bout de la logique philosophique occidentale qui place l’homme au centre du monde, détaché de lui. C’est la face noire de la philosophie humaniste. L’autre face étant la libération des individus de toutes les servitudes du passé.

Il ne faut pas jeter l’enfant avec l’eau du bain. Tout ce qui va dans le sens de la libération de l’individu est à poursuivre et on est loin d’en avoir fini. Mais il faut promouvoir en parallèle d’autres aspects philosophiques et c’est ce que je veux dire en disant de manière abrupte d’en revenir à Gaïa, c'est-à-dire à la terre. Je pense aux philosophies de bien d’autres peuples, que l’on appelait jadis primitifs, mais aussi aux philosophies de l’Inde. Toutes qui considèrent la terre comme une globalité à protéger. Je pense à Bruno Latour qui montre bien que les interactions multiples entre tous les systèmes vivants et non vivants sont en prendre en compte. Ils sont si complexes et nombreux qu’on ne peut espérer les modéliser, ni donc prévoir le résultat de nos actions. En ce qui concerne particulièrement les animaux il faut considérer non pas la rupture entre eux et l’homme qui serait selon notre philosophie occidentale comme sorti de l’évolution et très au dessus de tous les autres êtres vivants, mais au contraire considérer la continuité entre l’homme et les animaux, espèces vivantes, souffrantes comme nous, capables de modes de « pensées » différents de nous, et donc des êtres à respecter. Ce qui condamne notamment tout élevage industriel.

27 novembre 2016

lundi 21 novembre 2016

INSURRECTION ET EBULLITION DE L’ELECTORAT ET DEMOCRATIE

L’étonnante remontée de Fillon dans les sondages, puis son résultat me pose question. Je crois y voir ce que j’appellerai une ébullition de l’électorat. Une instabilité de plus en plus grande. L’électorat déboussolé, en rupture, évolue de manière de plus incontrôlable et sans repères. Pour un physicien cela ressemble aux systèmes en régimes instables, dont on ne peut pas prévoir le futur, comme la météo.

J’ai déjà plusieurs fois évoqué la recherche d’un homme providentiel, ce qui est particulièrement vrai en France, jamais guérie de la perte de sa royauté absolue, sauf que des hommes vraiment providentiels on n’en a plus depuis De Gaulle. Dans certains pays ils semblent avoir trouvé ce qui y ressemble. Je pense notamment à Poutine et Erdogan, non sans les critiques que l’on peut porter à ses autocrates, mais ils semblent jouir du soutien d’une majorité importante, et ce sur un temps long.

D’autres pays ont tenté de les trouver, mais sans que cela ne se manifeste par un soutien massif de la population, ni sur un temps long. Je pense à Chavez, Moralès, Berlusconi notamment. Donc il règne toujours dans ces pays une instabilité et des luttes politiques fortes.

Ce qui me semble important c’est la vitesse avec laquelle peuvent naître ces illusions d’hommes providentiels. Naître et souvent se dégonfler aussi vite, mais entre temps certains ont le temps de prendre le pouvoir, d’être élus. Je pense à Jimmy Moralès au Guatemala, acteur comique qui a réussi ce que tente jusqu’ici sans succès Grillo en Italie.

La candidature Macron, la montée de Fillon de plus de 30 % en deux semaines sont pour moi du même acabit, cela n’enlève rien au sérieux qu’elles peuvent représenter par ailleurs. Leur succès témoigne pour moi de la recherche désespérée par une partie de plus en plus large de l’électorat d’un homme providentiel qui casserait la chape de plomb qu’ils ont l’impression de ressentir sur la situation politique de notre pays.

J’avais écrit que cette campagne électorale risquait de nous réserver bien des surprises, je ne suis pas déçu. Et ce n’est pas fini. Nul ne sait si la candidature Fillon tiendra la route jusqu’à dimanche prochain, jusqu’en avril 2017 (1er tour), puis mai (2ème tour), voire avoir une majorité en juin (législatives). On peut voir venir, et retomber aussi vite ou se maintenir, voire devenir hégémoniques, des candidats à la primaire socialiste ou des outsiders (comme Macron). Tout est possible en régime instable, y compris Marine Le Pen.

Mais cette insurrection, cette ébullition de l’électorat pose le problème des limites de notre démocratie qui repose bien trop sur le système électoral représentatif. Car hormis certains hommes providentiels qui tiennent sur la durée (et je n’ai vu à citer que Poutine et Erdogan, Merkel c’est un autre fonctionnement) la déception suit de près l’élection et le mandat se passe, comme celui d’Hollande, comme en un peu moins marqué celui de Sarkozy auparavant, avec un désaveu (justifié ou non c’est un autre problème) de l’opinion publique, surtout avec la manipulation médiatique qui est pour beaucoup dans le lancement et la bashing des personnalités. Car ce fonctionnement qui met en place des hommes qui ont la capacité de convaincre, d’illusionner, juste au moment de l’élection et de décevoir le lendemain, ne permet plus un fonctionnement correct, voire même plus un fonctionnement du tout, de notre système électoral sur lequel repose notre démocratie.

jeudi 10 novembre 2016

MAL A L’AMERIQUE

Juste quelques notes en désordre…

On a mal à l’Amérique après l’élection d’hier. Je repense beaucoup à Brecht, d’abord à sa plaisanterie « quand le peuple vote contre le gouvernement il faut dissoudre le peuple ».

Peu à peu on semble en arriver de plus en plus à ce que je ressentais et redoutais dans cette crise (évolution) de la démocratie, la lente évolution vers des régimes autoritaires. Je pensais à l’évolution de la République romaine vers l’Empire. Aujourd’hui ces régimes semi-démocratiques (car le plus souvent il y a des élections à peu près ou totalement normales) qui amènent au pouvoir ou consolident Poutine, Erdogan, Orban, Duterte, et aujourd’hui Trump. La situation est différente, et on peut repenser à Karl Marx : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Et évidemment Trump est un Auguste de cirque à la place de l’Empereur du même nom.

Mais la démocratie ce ne sont pas que des élections. Dans « Télérama » de cette semaine le philosophe Florent Guénard dit que c’est « davantage une manière de vivre qu’une affaire d’institution ». En cela, s’il y a une lassitude, pour ne pas dire plus, du modèle politique traditionnel, il y a au contraire une demande croissante de la manière de vivre démocratique, et donc la crise de la démocratie n’est pas ce que l’on croit le plus souvent.

Après tous ces autocrates démocratiquement élus ou réélus, après le Brexit, tout est possible, y compris pour nous en France l’an prochain aux présidentielles. Il ne faut pas se tromper d’époque : Marine Le Pen n’a rien à voir avec les fascismes des années 20 et 30 et le seriner c’est se battre contre des moulins à vent, pire, lancer le combat dans la mauvaise direction. C’est tout autre chose, et il faut l’analyser sérieusement, cela n’a que de très loin à voir avec « le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » de Brecht. Et justement, même si c’en est très loin, il est peut être urgent de relire et surtout discuter en fonction de la situation actuelle « La résistible ascension d’Arturo Ui ». Car l’art, et le théâtre particulièrement, est probablement le meilleur moyen de réflexion politique au sens large. Car l’ascension de Trump a bien été ainsi irrésistible, comme celle des politiciens que je citais plus haut, et la montée du Front National s’y apparente elle aussi très bien…

10 novembre 2016

vendredi 7 octobre 2016

FRAGILITE ET COMPLEXITE DE NOTRE SOCIETE

Notre société est de plus en plus complexe. Je parle de la société au niveau mondial, comme d’un ensemble unique. Elle me fait penser à la manière dont Bruno Latour décrit ce qu’il appelle Gaïa. Et il me semble qu’elle en a les mêmes caractéristiques. Elle est faite de systèmes dont aucun n’est indépendant des autres que ce soient les différentes sources d’énergie, les différentes nourritures, les transports, l’éducation, la santé, les différentes industries, la finance et les banques, etc. Tous ces systèmes complexes, car eux-mêmes très différents d’un bout à l’autre de la planète, sont tous interconnectés par des boucles d’action et rétroactions multiples. On pourrait dire infini, si l’infini n’était pas une grandeur mathématique théorique et non physique. Cette complexité fait qu’il est impossible de modéliser, même informatiquement un tel système et donc qu’il ne se gouverne que de manière empirique, expérimentale à chaque décision, sans jamais savoir ce que cela donnera, puisque toute action sur un module a forcément des répercutions imprévisibles quasiment partout ailleurs.

Mais ce qui est nouveau depuis moins d’un siècle c’est que nous avons enlevé l’échelle qui nous retenait au sol. Je m’explique. Jusqu’en gros le milieu du 20ème siècle la majorité de la population dans nos pays occidentaux développés vivait soit quasiment en autarcie, soit était proche de l’autarcie, ou pouvait y revenir en cas de crise grave. Dans les pays qui se sont développés plus tardivement, ou qui ne le sont pas encore, c’est plus tard que cette majorité de la population a quitté une vie proche de l’autarcie. Aujourd’hui le développement des villes, y compris dans les pays les plus pauvres, éloigne de plus en plus de monde de cette situation antique qui avait toujours très majoritairement prévalue, être proche de l’autarcie. Etre en autarcie, ou en être proche, n’est pas le plus souvent un indice de grand développement, mais, et je vais y revenir, c’est un indice de sécurité en cas de crise.

En effet, dans les crises historique précédentes, et nous ne les connaissons pas toutes, il y en a eu des centaines, quand des civilisations historiques, mais aussi préhistoriques, ont disparues. Les populations pendant un certain temps sont revenues en situation de quasi autarcie et ont repris le lent chemin vers une nouvelle civilisation des décennies ou des siècles plus tard. Certes il y a eu le plus souvent une chute brutale de population à cause des guerres, des famines, des épidémies, des massacres, etc. Mais une population a continué sur le lieu des anciennes sociétés une vie plus fruste, mais possible.

Or aujourd’hui si la civilisation actuelle se délitait, pour une raison ou pour une autre, qu’adviendrait-il ? J’expliquai plus haut que la complexité même de la société mondiale actuelle ne permet en aucun cas de savoir quel est son degré de sécurité. Nous avons tiré l’échelle en nous éloignant de l’autarcie ou du retour à l’autarcie possible pour la plus grande partie de la population mondiale. J’ajouterai que la population elle-même, des milliers de fois plus nombreuse que lors des crises précédentes, rendrait de toute façon un retour à une forme d’autarcie très difficile, à moins d’une diminution drastique de la population mondiale. Une autre nouveauté est que la société est mondiale et donc que, si effondrement civilisationnel il devait y avoir, il serait mondial. Alors que les disparitions de civilisations précédentes n’étaient que locales et souvent le fait d’un envahisseur créant rapidement une autre civilisation.

Nous ne pouvons pas savoir si notre société globale est fragile on non. Nous n’avons que des moyens empiriques et expérimentaux d’agir sur elle. Et de plus, même si une action scientifique sur elle était possible techniquement, ce qui je le répète n’est pas le cas, elle serait impossible humainement, politiquement. En effet la gouvernance politique et économique est un rapport de force. C’est la géopolitique qui agit et quand des difficultés se font jour les égoïsmes priment plus que jamais.

Alors on ne peut que regarder les choses se faire avec une certaine dose de scepticisme.

INDIVIDUALISATION DE LA MEDECINE, TRANSHUMANISME, INEGALITES ET DEMOCRATIE

Les progrès de la recherche médicale sont importants actuellement dans le domaine d’une individualisation du traitement des maladies, comme le cancer notamment. Ils consistent à chercher des traitements particuliers, génétiques ou non, adaptés à chaque individu.

Cela a un coût très important. Il est normal que dans le premier temps d’un traitement il coûte très cher au moment de son expérimentation et de son développement. Cela s’est toujours passé ainsi. Ensuite avec la généralisation du traitement les coûts diminuent fortement et il profite à un grand nombre de personne. Mais ici ce n’est pas le cas. En effet il s’agit de traitements individualisés et donc qui ne seront en aucun cas généralisables à d’autres. Il faudrait, si ou voulait traiter ainsi tous les malades du cancer par exemple, développer des recherches ciblées différentes et toujours aussi chères les unes que les autres pour chacun. Or ces coûts, très importants, possibles quand il s’agit d’une recherche expérimentale sur quelques individus, sont totalement impossibles à généraliser à la fois financièrement et humainement : il faudrait une foule de chercheurs.

Cela me rappelle les utopies du transhumanisme, ou de l’homme augmenté. Une utopie qui prétend résoudre le problème de la mort en remplaçant chez le malade les organes défectueux ou usés par l’âge, par des greffes ou des artefacts. Là encore, c’est tellement couteux, et ce le sera toujours, que cela ne peut être réservé qu’à une frange infime de la population, qui ferait mieux de faire face à l’idée de sa propre mort et de régler ses problèmes philosophiques.

Dans les deux cas il y a le problème évident de l’inégalité et de la démocratie. Que seuls quelques élus, parce qu’ils font partie de l’élite ou parce qu’ils ont la chance de faire partie du panel expérimental de la recherche, en bénéficient pose de sérieux problèmes éthiques qu’il faut avoir le courage de regarder en face et de débattre de manière démocratique.

On ne doit certes pas brider la recherche. Mais le rôle des pouvoirs publics est de l’orienter. Comme toute recherche, celle sur les thérapies individualisées aura probablement des répercutions inattendues dans des domaines grands publics. Elle doit donc être poursuivie. Mais il ne peut être question de rêver à une généralisation de l’individualisation des traitements, même avec des aides informatiques. Un débat public en ce domaine me semble nécessaire.

jeudi 8 septembre 2016

AU SUJET DE : « RECONSTRUIRE EN PHILOSOPHIE » DE JOHN DEWEY

Ce livre publié pour la première fois en 1920 est à fois daté et de pleine actualité.

Pour le côté daté il est écrit au moment où la modernité triomphante développe, au moins dans les pays occidentaux, les sciences, les techniques, commence à sortir les masses de la misère, où la notion de progrès est largement partagée. C’est ainsi que la « nature » est considérée alors comme un champ où l’homme peut agir à sa guise. Ainsi John Dewey écrit : « L’environnement physique n’offre aucune barrière insurmontable » ; « diriger les forces de la nature par la connaissance » ; « la nature est soumise aux projets humains » ; il parle « d’un possible sans limites », etc. Il nous fait le récit de la venue de la modernité, c'est-à-dire de la lente montée de l’autonomie de l’être humain, dans des chapitres qui annoncent, sous un autre point de vue, les classiques que sont : «La société ouverte et ses ennemis » de Karl Popper et «Le désenchantement du monde » de Marcel Gauchet, qui seront écrits bien plus tard. On peut toujours ergoter sur le caractère un peu dépassé de certaines visions, mais sur l’essentiel, sur le mouvement général, il est dans la vision actuelle de cette autonomisation. Il est aussi indirectement daté, car 1920, c’est la fin de 1ère guerre mondiale, c’est encore la guerre civile en Russie, avant la construction de l’URSS. C’est un moment où les idéologies (nationalisme, racisme, communisme) sont triomphantes en passe de devenir totalitarismes. Mais John Dewey, lui, prend le contrepied de cette tendance. Il est totalement opposé à la vision d’un système global d’explication du monde, et en cela il est bien, comme d’autres, minoritaires à l’époque, en avance sur son époque. On pourrait dire qu’il annonce ces démocrates ou sociaux démocrates qui feront finalement triompher la démocratie en lien avec le développement social en Occident, dans le New Deal ainsi que dans le triomphe des Etats Providences entre 1945 et 1975. Il est aussi daté par le quasi trou noir que constitue son silence sur la grande partie du monde alors colonisé. Il a juste une phrase ou deux sur ces sociétés primitives à qui l’on doit permettre, pour lui, un développement autonome, vision là encore actuelle, mais plus que rapide.

Depuis le milieu des années 70 du siècle dernier la modernité est en crise. Je ne veux pas y revenir trop longtemps. D’abord crise n’est pas forcément pessimiste. Une crise c’est le passage d’un moment historique à un autre, qui est forcément à construire et inconnu. Nous sommes probablement déjà passé, au moins partiellement, dans un autre moment historique, mais sans avoir pour l’instant réussi à le conceptualiser. Cette crise a plusieurs aspects donnés sans ordre. Il y a crise écologique au sens où l’épuisement des ressources naturelles est en vue. Avec la dégradation de l’environnement, le réchauffement de la planète cela nécessite de passer à un autre mode de développement économique. Il y a crise démocratique avec le triomphe de l’individualisme, qui abolit l’obligation morale, ne laissant que l’obligation législative et entraîne à l’égoïsme. Il y a crise du capitalisme avec le triomphe du capitalisme financier internationalisé sur le capitalisme industriel qui a réduit le pouvoir politique (autre cause de la crise démocratique) et dont les profits sont déconnectés des intérêts de la population, contrairement au fordisme (payer bien les ouvriers pour qu’ils puissent acheter) et à la cogestion à l’allemande. Il y a crise des valeurs, avec la fin des idéologies, la fin du règne de la notion de progrès. Il n’y a plus de système global explicatif, même pas en sciences. Le changement avec la crise, se fait sans voir l’avenir et développe l’angoisse.

L’interrogation de John Dewey reste d’actualité dans la crise de la modernité. Il met bien l’accent sur le fait que la modernité (matérielle, scientifique, technique) n’a pas été accompagné du même progrès dans les sciences humaines et évidemment la guerre qui vient de se terminer en est l’exemple évident. Il dit que la modernité n’est que « par incidence, par intermittence et de l’extérieur utile au bien être général ». Mais pour lui il n’y a pas de système global d’explication, qui serait une nouvelle idéologie. Il faut expérimenter au cas par cas, avancer au pas à pas, et rectifier les actions en fonction des résultats, dans les sciences sociales, comme dans les sciences et techniques. C’est cela la nouvelle philosophie, ancrée dans la réalité. Cela est évidement très actuel. Le sens des actions à entreprendre doit être la recherche du bien être général des individus, et s’il ne parle pas de développement durable, c’est tout à fait compatible. L’actualité a apporté l’intérêt des populations futures et des manières d’agir plus précautionneuses, sans brider toute action. Je retrouve là, dit autrement, les écrits de Bruno Latour, qui est certes plus radical, notamment dans « Face à Gaïa », sur deux idées essentielles et actuelles. D’une part que comme l’a montré dit Darwin l’être vivant s’adapte à son environnement. Mais Dewey ajoute qu’en même temps il le modifie. « Même un coquillage agit sur l’environnement et le modifie dans une certaine mesure » ; « en retour les changements produits sur l’environnement réagissent sur l’organisme et ses activités ». C’est aussi une des principales idées de départ de Bruno Latour. D’autre part sa conception décentrée du monde correspond aux boucles multiples et multiformes d’actions et de réactions entre tous les êtres et phénomènes qui est la vision du monde qu’a Bruno Latour.

Pour terminer je trouve que sa vision de l’éducation est fondamentale. Une éducation qui est permanente et non pas cantonnée à l’enfance et une éducation qui doit être expérimentale et active.

jeudi 1 septembre 2016

MACRON Une nouvelle marque de dentifrice ou une charge susceptible de dynamiter le système politique

Macron qui occupe présentement le monde médiatique a les plus grandes probabilités de finir, comme beaucoup d’autres avant lui au cimetière des illusions perdues. Avec son air de premier de la classe d’un collège huppé qui ne doit pas plus connaître le prix d’un ticket de métro que d’une baguette de pain il n’a rien de plus (et plutôt beaucoup moins) que Juppé ou Bayrou, deux qui sont sur le même créneau que lui. En temps normal l’agitation médiatique devrait retomber aussi vite que le soufflé. Sauf que nous ne sommes pas en temps normal !

Si Macron a une toute petite chance d’avoir un avenir, mais probablement pas du tout celui dont il rêve, c’est que nous sommes en temps de crise profonde, je n’y reviendrai pas.

Je commencerai à rappeler le précédent italien, dont j’ai déjà dit que, pour moi, il était un pays toujours précurseur sur le plan politique. Je rappelle qu’il a inventé le pacifisme dès 1914 (mis à part le Japon, cas particulier et lointain), qu’il a été le premier pays totalitaire, qu’il a été le premier à faire exploser les partis traditionnels, qu’il a été le premier où l’extrême droite fascisante s’est reconvertie au système, jusqu’à participer à des gouvernements. Actuellement le système politique italien a à voir avec l’Empire Romain, après la République. Il y a eu Berlusconi, aujourd’hui Renzi, en embuscade Grillo. Comme dans l’Empire Romain il y a de la place pour les grands (César, Auguste, Justinien…) et pour les autres (Néron, Caracalla, Olybrius…).

Cela pour dire que le système politique français (et en particulier la représentation par deux grands partis le PS et Les Républicains) est près d’exploser et que par hasard Macron pourrait être celui qui allume la mèche. Si le système explose il se reconstituera à l’italienne de manière chaotique, sans la stabilité qui était donné par les grands partis d’hier (en Italie la Démocratie Chrétienne surtout, mais aussi le Parti Communiste). Et nous verrons, plus que probablement, le système médiatique, avec sa vitesse de renouvellement effrayante, faire monter des « Imperators », pour les rejeter aussi vite aux oubliettes. Macron pourrait être le premier.

Quand à gouverner, c’est autre chose. Je rappelai dans un précédent article les trois priorités (pour moi au moins) : une urgence environnementale ; une crise de gouvernance économique et une crise démocratique. Sur ces trois domaines Macron n’a pas plus d’idées, ni de chance de réussir que n’importe quel autre.

Une fois qu’il aurait fait exploser le système l’avenir serait encore plus incertain. Mais on ne sait jamais… L’avenir est toujours imprévisible (dans tous les sens positifs, comme négatifs).

En tout cas on ne s’ennuie pas. On peut sortir du trio Sarkozy – Le Pen – Hollande. Il y a au moins un minimum d’imprévu.

mercredi 24 août 2016

PRESIDENTIELLE

L’élection présidentielle est largement en vue ( de toutes façons étant donné le système actuel quinquennal elle est en vue dès l’élection précédente acquise).

Pour y réfléchir, même si je dois changer d’avis, essayons d’être logique. D’abord quelles seraient les grandes lignes politiques qui me semblent essentielles à faire avancer. Pour moi j’en vois trois que je donne dans le désordre, sans détailler ici. Premièrement une urgence environnementale. L’aveuglement face à la crise est toujours aussi grand et ce ne sont pas les sommets internationaux actuels qui actuellement y changent grand-chose. Deuxièmement une crise de gouvernance économique, les politiques ayant laissé la main des décisions essentielles aux multinationales financières ou à des organismes internationaux, comme l’union européenne, qui pratiquent globalement une politique dans l’intérêt de ce capitalisme financier. Le problème étant comment reprendre la main. Troisièmement une crise démocratique complexe liée autant à la situation actuelle qu’à une évolution générale d’une forme de la modernité vers plus d’autonomie des individus (le mauvais côté d’une bonne chose). Les propositions sont loin d’être évidentes.

Le problème ensuite est celui du résultat prévisible de l’élection. S’il est évident que chaque élection réserve toujours une large part d’inconnu, qui met du sel dans ce monde trop tristounet, il y a quand même des évidences. Les trois, quatre, voire cinq qualifiables sont dans le désordre Le Pen, un Républicain (et pour moi ce sera Sarkozy, que je vois d’ailleurs élu), un Socialiste (certainement Hollande) et pourquoi pas un plus à gauche type Mélanchon, à la rigueur un centriste type Bayrou si Sarkozy est candidat. Les deux derniers, s’ils peuvent éventuellement devancer le socialiste ou le Républicain n’ont quasiment aucune chance d’aller au second tour, encore que le centriste c’est moins sûr, cela serait l’inconnu de ce scrutin. Et le duel prévisible est Républicain - Le Pen avec la victoire du premier (Sarkozy je parie depuis longtemps). Sur ces cinq candidats on ne peut pas dire qu’ils feront avancer grand-chose sur les trois domaines dont je parlais plus haut, sauf si l’urgence de l’actualité avec une pression médiatique les y contraint, et alors peu importe qui sera aux manettes. Pourtant on ne peut quand même pas dire qu’il n’y a pas de différences entre les cinq solutions. Il est évident qu’une élection (et même un grand score, pourtant prévisible) de Le Pen serait catastrophique à bien des égards, sans sombrer dans la paranoïa gauchiste (elle n’est pas nazie, ni même fasciste). L’élection de Sarkozy serait elle aussi, même différemment, préjudiciable. Il suffit de voir son programme, même s’il est fait pour ne pas être appliqué. La division des Français, le retour réactionnaire, au moins au niveau des idées est très profond. Pour les autres si c’est un Républicain type Juppé (mais il va très probablement se faire bouffer par les dents longues et politiciennes de Sarkozy), un socialiste ou un centriste la différence est plus que mince. Un candidat plus à gauche n’aurait aucune chance au second tour, sauf imprévus d’actualité gravissime.

Dans ces conditions le vote est par élimination. Si les trois possibles étaient un Républicain type Juppé, un socialiste ou un centriste l’élection n’aurait pas d’importance et on pourrait voter au premier tour pour un candidat plus marginal (je n’en vois pas pour l’instant, le seul qui me paraissait convenable Hulot s’est désisté, et je le comprends bien). Donc dans le contexte actuel il faudra dès le premier tour voter utile, c'est-à-dire parmi ceux qui vont émerger des primaires ou un centriste qui tenterait de faire tomber Sarkozy.

On va voir ce qu’il en sera alors. Attendons les primaires et leurs conséquences.

mardi 23 août 2016

BURKINI ET LIBERTE

Le débat actuel sur le burkini exacerbe les contradictions de notre époque, d’une certaine manière il pourrit le débat.

D’un côté il y a la ligne de conduite, qui me semble essentielle, de maintenir les libertés, de refuser de les restreindre au nom de la sécurité. En cela l’interdiction du burkini est une régression.

D’un autre côté il y a la lutte pour l’émancipation des femmes, qui est le problème essentiel de la libération et de l’autonomisation des individus. C’est toujours la situation des femmes qui est le critère principal montrant le degré de liberté d’une société. Et là il est certain qu’il faut aider les femmes musulmanes à sortir du lourd assujettissement de leurs traditions (souvent réinventées). Mais cela ne se fait pas par décret, mais par la lutte des idées. Quand on prend un décret, c’est qu’on a perdu la lutte des idées, ou qu’on se sent incapable de la gagner, voire la mener. C’est comme la violence qui est l’arme ultime de ceux qui ne sont pas capables d’avoir raison.

Mais il y a encore un troisième côté qui est l’injonction faite de suivre des normes occidentales, l’exhibitionnisme féminin en l’occurrence, certes nous sommes en Occident.

Mais quatrième face du problème au nom de quoi imposer des normes dans une société qui se veut (et c’est le sens de ce côté de la modernité) celle de l’émancipation de tous.

Et quatrième face (il y en a peut-être encore d’autres) : le problème du communautarisme. Il me semble qu’on ne peut l’éviter qu’essentiellement par des mesures positives et non par des interdictions. Il faut ouvrir l’urbanisme, éviter les ghettos, développer l’éducation des plus défavorisés, insérer par le travail les moins qualifiés. Reste le problème d’une éventuelle immigration beaucoup plus massive prête à venir (et encore plus demain qu’aujourd’hui) du Moyen Orient et d’Afrique devant laquelle il ne faut pas se voiler la face qui peut déstabiliser nos sociétés.

mardi 16 août 2016

Au sujet de « FACE A GAIA » de Bruno LATOUR

Je viens de terminer « Face à Gaïa » de Bruno LATOUR. Je n’ai pas tout suivi, ni ne suis pas sûr de ne pas faire de contresens sur ce que veut dire l’auteur. Je vais essayer, en toute modestie, et avec toutes les précautions possibles tenter de résumer ce que j’en ai tiré. C’est un ouvrage qui me semble très intéressant et très important, car il brasse le problème à tous les niveaux, même s’il a été pour moi difficile à lire. Je m’y suis accroché.

Le point de départ est que nous sommes arrivés à un Nouveau Régime Climatique. Que les impacts de l’homme sur la terre sont tels que beaucoup de scientifiques considèrent que nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique dite Anthropocène parce que c’est l’homme qui aujourd’hui est l’acteur majeur des changements, y compris géologiques.

Comme un certain nombre d’autres chercheurs Bruno Latour appelle Gaïa le système global constitué par l’interaction des êtres vivants, dont naturellement l’homme et de tous les phénomènes dits « naturels », en fait de plus en plus influencés par l’homme, mais aussi les océans, l’atmosphère, les roches, etc. Ce système ne doit pas être vu, pour lui, comme un Système avec une majuscule qui serait totalisable, comme on parlait hier de Nature pour l’opposer à la Culture. Le mot Gaïa, pour lui, est souvent utilisé comme un nom pluriel, pour bien montrer la multiplicité des phénomènes. C’est l’ensemble des boucles d’interaction entre tous les êtres et les phénomènes, etc., boucles dont on ne connaît toujours qu’une faible partie.

Bruno Latour, comme beaucoup d’autres, revient donc sur la séparation des Modernes, Descartes en tête, entre Culture, privilège de l’homme et Nature inanimée et vouée à être dominée et utilisée à sa guise par l’homme, séparation qui a crée la notion de Culture en Occident, contrairement à d’autres civilisations, qui a permis le progrès scientifique, technique, des derniers siècles, mais nous amène à l’impasse actuelle de l’Anthropocène.

Bruno Latour insiste beaucoup sur le danger de maintenir l’idée de systèmes qui seraient possibles de gérer d’en haut, de globaliser. Par exemple, contre l’idée d’une Science qui prétendrait se faire une, il défend l’idée des sciences multiples, chacune dans leur domaine, interagissant les unes sur les autres et sur le réel. Cela vaut aussi bien au niveau politique, il voit l’incapacité croissante du politique à gérer le monde, car vu d’en haut et les solutions vu comme uniquement solutionnables par la politique. Il voit donc aussi cette Gaïa plurielle comme absolument pas unifiée, mais pleine de contradictions, d’aspects les plus divers. Bruno Latour cherche pourquoi face aux risques évidents du Nouveau Régime Climatique nous ne faisons rien, alors que dès que se pose un risque économique ou géopolitique quelconque tout est aussitôt mis en branle. Il voit là une incapacité des Modernes à affronter un changement global, parce que pour eux le changement aurait déjà eu lieu, justement avec l’avènement de la modernité. Et lui voit cet avènement, comme beaucoup aujourd’hui, comme la poursuite, sous une autre forme, sécularisée, des religions anciennes, que les Modernes croyaient avoir dépassé.

Bruno Latour n’apporte pas de solutions toutes faites. Mais pour lui la solution, si j’ai bien compris, est d’une part de faire prendre conscience de la fausse solution qu’était la Modernité, qui n’était qu’une fausse sortie de la religion. D’autre part face au défi multiforme et à la non globalisation des problèmes, et donc des solutions, il faut en passer par des actions multiformes, elles aussi non globalisables décidées par des acteurs des sciences, de la politique, des chercheurs des sciences humaines, des représentants de la société civile, mais aussi faire participer aux décisions des hommes qui représenteraient l’intérêt des non humains et des phénomènes divers : des représentants de l’eau, des forêts, etc.

vendredi 24 juin 2016

LES HEROS ONT UN CôTE NOIR … HEUREUSEMENT !

Je suis frappé par l’insistance qu’ont certains pour chercher à minimiser l’importance de gens qui ont eu des comportements soit héroïques, soit ont été de grands savants ou intellectuels en recherchant leur(s) côté(s) noir(s). Dernièrement il s’agissait de Coluche qui est plus complexe que ce qui semblait. On a ainsi aussi parlé des faiblesses de Freud, de L’Abbé Pierre, de Gandi, de Martin Luther King et j’en passe. Mais ne peut-on pas seulement se satisfaire que Coluche nous ait mis ironiquement face à notre réalité et ait co-crée les restau du Cœur ; que Freud ait exploré l’inconscient humain ; que L’Abbé Pierre ait fait la Résistance, crée Emmaus et co-crée les Restau du Cœur ; que Gandi ait cherché à obtenir la décolonisation du sous-continent indien par la moindre violence ; que Martin Luther King ait cherché à faire abolir sans violence les discriminations raciales ? Qu’ils aient eu d’autres faces, qu’en quelque sorte ils n’aient pas été des Dieux, mais de simples hommes cela n’est-il pas au contraire rassurant. Heureusement ils étaient des hommes !

24 juin 2016

vendredi 20 mai 2016

LA VIOLENCE

Il me semble que nous assistons à une montée de la violence au sens large. La barbarie de l’Etat Islamique, les casseurs d’extrême gauche dans les récentes manifestations françaises (qui sont finalement les mêmes), mais aussi au plus large un mécontentement généralisé et hargneux, des minorités extrémistes dans toutes les confessions religieuses, mais aussi laïques (y compris l’écologie, la laïcité et les Droits de l’Homme), sans oublier une politique de certains patrons de total mépris pour leurs salariés.

La violence n’est pas nouvelle. La barbarie, son extrême, non plus. S’il n’existe plus qu’une race humaine sur terre c’est que, plus que probablement, les autres races parallèles (Néanderthal, Florès, Dénisova et probablement bien d’autres) n’ont pas disparu naturellement par hasard juste au moment de l’arrivée chez eux de nos ancêtres homo sapiens sapiens. Ensuite l’histoire nous raconte les massacres de Gengis Khan, les guerres de religion, la guerre de 30 ans, le génocide avant la lettre des Indiens d’Amérique, puis dans notre 20ème siècle les génocides arméniens, juif et ruandais, enfin les totalitarismes nazi et communistes.

Il n’est donc pas question de parler d’une montée exceptionnelle de violence, mais simplement d’une tendance actuelle à y recourir systématiquement pour beaucoup de monde au lieu d’agir de manière purement pacifique. Je ne veux pas faire un listing de toutes les violences actuelles, simplement en signaler là où elles ne sont pas évidemment visibles. Et ensuite, peut être, chercher des pistes pour expliquer cela. Les mouvements sociaux ont tendance à sortir du cadre classique policé (ce qui n’est pas non plus totalement une nouveauté). Les routiers, agriculteurs, taxis et autres manifestent de manière souvent violente. Toutes les religions ont en elles des minorités extrémistes, les musulmans, mais même aussi des intégristes bouddhistes ou hindouistes qui massacrent d’autres minorités religieuses. On voit bien que l’écologie peut dériver en violence avec les zadistes, comme à Notre Dame des Landes. Les intégristes de la laïcité prétendent interdire aux religions une partie de leur droit d’expression. Ceux des Droits de l’Homme réclament à grand cri l’intervention dite humanitaire dans les pays en crise. On voit où cela nous mène de L’Irak à la Lybie en passant par l’Ukraine et l’Afghanistan. Quand au patronat de plus en plus détaché des salariés, obéissant au monde financier il manifeste une tendance (pas générale heureusement) à pressurer au maximum les salariés en les mettant sous pression et en concurrence constante, en pratiquant le harcèlement moral permanent et en rejetant sans aucun complexe tous les salariés et toutes les entreprises, non seulement si cela ne rapporte pas assez, mais si le licenciement est source financière.

Quelles pistes peuvent expliquer cette tendance généralisée à avoir des comportements violents. Je pense que le premier indice est dans la montée de l’individualisme (victoire de la modernité, mais qui a aussi sa face sombre). Il me semble qu’il y a en premier lieu la montée du chacun pour soi, pour ses propres intérêts, la fin des solidarités collectives (autres que des solidarités limitées à une corporation ou un intérêt catégoriel précis), collective au sens le plus large de l’intérêt de tous et non pas du quelques uns contre les autres. L’autre explication est à chercher à mon sens dans l’incapacité que ressentent les individus d’avoir une prise démocratique sur leur avenir. J’y suis déjà largement revenu en tentant d’analyser la crise politique et démocratique actuelle. Une de ses caractéristiques est l’éloignement des centres de décision et le report des centres de décisions majeures hors de portée des citoyens, donc de la démocratie, y compris des Etats. La violence se manifeste le plus souvent quand on ne voit pas de moyen de faire autrement, c’est la réponse face à l’impuissance. La violence est souvent un aveu de faiblesse.

Mais ces pistes, ces tentatives de compréhension ne sont en rien des justificatifs. Je reste profondément attaché à la non violence et à la négociation pacifique dans tous les rapports humains, tant qu’on le peut. Contre Hitler ou L’Etat Islamique on n’a pas forcément le choix, mais c’est un cas extrême, donc une exception. Mais l’action même contre eux ne doit se faire qu’avec le minimum de violence. S’il y a donc des actions à entreprendre elles ne doivent en aucun cas être entachées de violence. Et pour ma part je refuse de participer à toute action qui justifierait le moins du monde cette violence. Car la non violence, c’est le seul moyen de bâtir un avenir. Toute solution de conflit obtenue par la violence aura son avenir forcément entaché de cette violence. La non violence pour nous cela rappelle Gandhi ou Martin Luther King, c’est je crois beaucoup plus que cela. Car ces deux grands leaders ont développé leur non violence pour s’opposer aux tendances violentes des partisans qui les entouraient. On a bien vu les massacres à la partition de l’Inde en 1947 ou les mouvements noirs violents comme les Blacks Panthers. Mais la politique de ces deux leaders n’était pas sans sous entendu. Ils savaient qu’ils allaient déclencher la violence de leurs adversaires et que cela allait les servir. Je crois par contre qu’une véritable non violence c’est celle qui oblige l’adversaire à agir lui aussi de manière non violente, ce qui permet la résolution sereine du conflit. En cela le Tao chinois a je pense beaucoup à nous apporter. Je conclurai en disant que pour ma part je crois qu’il faut refuser toute participation à des mouvements entachés de violence et qu’il faut d’abord préalablement agir sur soi. Apprendre à réguler ses émotions, atteindre la tranquillité, même dans les moments difficiles, surtout dans les moments difficiles. Apprendre à désarmer la violence de l’autre par son propre calme. C’est un chemin intérieur difficile, jamais terminé.

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