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mardi 16 janvier 2018

AU SUJET DU FREE CINEMA ET DES JEUNES HOMMES EN COLERE BRITANIQUES

Deux films de ciné-club du free cinéma britannique vus ces dernières semaines « La solitude du coureur de fond » de Tony Richardson (1962) et « Samedi soir dimanche matin » de Karl Reisz (1960) m’emmènent à repenser ces années 60, en plein milieu de ces « trente glorieuses » qui n’ont été comprises qu’une fois finies.

En dehors des problèmes de renouvellement cinématographique, un peu analogues à ceux de la « Nouvelle vague » française, quasiment concomitante (on filme le milieu prolétarien et non plus bourgeois, on sort dans la rue filmer de manière quasiment documentaire, etc.), les conceptions idéologiques, quasiment politiques au sens le plus profond, sont celles des « jeunes hommes en colère », un mouvement artistique britannique concomitant nommé ainsi par John Osborne. Cette colère est un refus de la société britannique telle qu’elle est, avec ses pesanteurs. C’est aussi un mouvement typiquement adolescent qui n’est pas sans rappeler tous ceux du même genre, et notamment le romantisme. Et il annonce le mouvement jeune qui culminera en 1968. Cette colère est plus forte chez Colin le personnage (ne parlons pas de héros) de Richardson que chez Arthur, celui de Reisz. Le premier refuse le travail d’usine de son père, le mariage et même à la fin la réinsertion sociale possible par le sport, alors qu’Arthur est un bon ouvrier, certes contestataire. Il finira par accepter le mariage et la maison neuve avec salle de bain, même s’il prévient qu’il continuera à jeter des pierres. Autant dans le premier film on ne voit pas de solution, puisque la revendication collective n’est pas à l’ordre du jour, autant dans le second on sent l’avenir, pas toujours parfait, mais vivable chez Arthur et sa fiancée, dans sa famille, mais aussi celle de Brenda qui accepte ce nouvel enfant de lui et qui l’élèvera avec son mari consentant. Ce qui est très britannique dans ce mouvement c’est son côté totalement personnel et son refus du collectif. On est loin de la France contestataire de 68, hyper politisée. Il y a déjà en Grande Bretagne un désabusement des idéologies qui ne viendra en France que vingt ou trente ans après. De manière inconsciente ils sont en colère parce qu’il n’y a plus d’idéal autre que le progrès social qui avance lentement. Et que ce n’est pas affriolant à l’âge de l’adolescence. Ce que ne perçoivent pas ces jeunes hommes en colère c’est la situation historique où ils sont. Ils ne sont pas les seuls. Quasiment personne ne l’a compris avant la fin de ces années de mises en place d’un consensus social-démocrate, avant 1975. En fait ils protestent, sans le comprendre, à la fois contre un progrès insuffisant ou insuffisamment rapide et déjà contre les méfaits d’une société de consommation qui commence à se mettre en place. Pendant ces années la France influencée par un mouvement communiste bien plus puissant et engluée dans ses guerres coloniales, ne verra rien non plus. Les communistes parleront sans cesse, contrairement à la réalité, d’un niveau de vie en régression constante et Sartre préfèrera se taire pour ne pas désespérer Billancourt. Seul Aron et Camus verront un peu clair, mais plus politiquement qu’économiquement.

Ces films du free cinéma ne sont pas sans annoncer les cinéastes britanniques actuels comme Mike Leigh ou Ken Loach, mais la situation est totalement différente. Le free cinéma accompagnait, à sa manière, la mise en place, certes chaotique, d’une société social-démocrate d’Etat providence, alors que les cinéastes d’aujourd’hui dénoncent le démantèlement de cette société depuis le thatchérisme.

dimanche 7 janvier 2018

« UN HOMME INTEGRE » ET « AU REVOIR LA-HAUT », DEUX FILMS EN OPPOSITION DE PHASE

Il est parfois des hasards étonnants. Comme celui de voir un jour après l’autre « UN HOMME INTEGRE » de Mohammad Rasoulof et « AU REVOIR LA-HAUT » d’Albert Dupontel. Deux très bons films, mais que tout oppose alors qu’ils parlent de problèmes proches. « UN HOMME INTEGRE » nous décrit la descente aux enfers d’un Iranien d’aujourd’hui que veut rester propre et qui est en butte à une société où règnent l’arbitraire, la corruption, la censure et incidemment la persécution des minorités religieuses. Il ne pourra pas y parvenir et n’aura le choix qu’entre sombrer ou rejoindre le troupeau des corrompus pour vivre et sauver sa famille. On pourrait dire que c’est un film monocolore. Le héros, car il y a un héros, est d’une intransigeance totale vis-à-vis dans une société où on ne peut l’être sans sombrer. Il n’y a rien de positif dans le film et je pense que l’auteur doit avoir les mêmes traits que son héros, brimé par le pouvoir, mais qui ne veut rien céder, avec, c’est ainsi que je le ressens une certaine dose de masochisme. Certes l’Iran n’est pas une démocratie, c’est une théocratie. L’Etat de Droit n’y existe pas. Il y a de la corruption. Les minorités religieuses sont brimées (encore faut-il vérifier ce dernier point). Mais l’Iran a aussi énormément d’aspects positifs, à commencer par son peuple rayonnant d’activité. C’est un pays bouillonnant, plein de vie et de contradictions. Qui contourne largement tous ces interdits et de plus en pleine évolution multiforme. Rien de cela ne transparaît dans le film. Du film on ne peut tirer que deux solutions possibles. Ou bien accepter le régime tel qu’il est ou bien le rejeter totalement, frontalement. Peut-être en sera-t-il ainsi. Mais je pense que le pays est riche de bien des voies médianes à inventer. L’attitude gauchiste du cinéaste, saluée quasi unanimement par notre monde médiatique occidental, m’agace fortement. Car je pense que l’Iran a bien plus de richesses, d’intelligences, et d’humour même pour ne mériter que ces deux extrêmes. Dans le film on en reste au premier degré avec un héros sans peur et sans reproche. Comme quoi il n’y a pas plus démobilisateur et dangereux qu’une attitude révolutionnaire intransigeante.

« AU REVOIR LA-HAUT » nous parle des horreurs de la guerre de 1914-18, des officiers sadiques qui envoient leurs hommes à la mort, de la corruption généralisée jusqu’en haut de l’Etat, de la déstructuration individuelle et sociale après le traumatisme de la guerre, mais aussi incidemment de la modernité artistique de ces années-là. Ici tout est traité avec un humour noir, parfois glaçant. Point de héros, que des combinards. 31 décembre 2017 Nous avons là une distanciation qui seule nous permet une réflexion possible, qui enlève le pathos qui bloque la réflexion. Je pense naturellement à la distanciation de Brecht sans laquelle on ne peut pas penser et juger les choses. Elle est absente dans « UN HOMME INTEGRE ». Elle est disponible dans « AU REVOIR LA-HAUT ». Il faut toujours faire de l’humour avec les pires choses. Incidemment je pense à nos féministes intransigeantes qui prétendent interdire toute blague sexiste. « Charlie Hebdo » osera-t-il les prendre à revers ?

mercredi 4 novembre 2015

GOMORRA

GOMORRA

Je suis en train de regarder la première saison de la série GOMORRA qui passe sur Arte en ce moment. Je ne suis pas du tout d’accord avec les analyses qui en sont faites. S’il est évident que la volonté des auteurs de la série a été la dénonciation de la mafia napolitaine il me semble que leur travail passe totalement à côté. Certes on voit bien comment cette mafia empoisonne par la drogue, fait le commerce d’êtres humains, assassine, raquette, blanchit son argent, etc. Mais l’essentiel du temps (long, 12 épisodes pour la première saison) est passé au milieu des mafieux, de leurs familles et de leurs sbires. Il n’y a pas le recul qui serait indispensable pour ne pas risquer d’entrer en empathie involontaire avec ces gens qui se battent pour survivre, pour s’enrichir, et qui sont eux aussi des êtres humains, avec des sentiments, aussi criminels soient leurs actes. Les premiers épisodes me faisaient penser que l’on n’était pas loin de Macbeth. Mais avec le couple Macbeth Shakespeare prend suffisamment de recul pour qu’on en puisse pas entre en empathie avec eux. Ici ce n’est pas le cas. Au bout du compte on a une histoire d’êtres humains avec leurs tares, mais aussi leur humanité et on passe totalement à côté de la dénonciation de la mafia. Il faut revenir à Brecht pour savoir quoi et comment dénoncer. Hannah Arendt elle aussi est tombée dans le panneau avec Eichmann en le prenant pour un petit fonctionnaire, en se croyant face à la banalité du mal. Certes il était un fonctionnaire bureaucrate, certes il était aussi un être humain, mais toute sa carrière sous le 3ème Reich, comme sa vie ensuite, témoigne de la nature criminelle de l’homme. Il a su prendre toutes les initiatives et les responsabilités pour que le maximum de juifs soit assassiné. C’est cela l’essentiel, la seule chose à regarder, pas l’homme Eichmann, si on veut dénoncer et dans ce cas précis juger le nazisme. On peut certes aussi envisager de tenter de comprendre comment un être humain peut en arriver là, c’est la tentative de Jonathan Littell dans « Les Bienveillantes », c’est un autre volet de l’histoire, mais ce n’est pas le but qui était recherché par les auteurs : la dénonciation des méthodes de la mafia.

vendredi 16 octobre 2015

NOBODY

NOBODY

Le spectacle « Nobody » m’a semblé extrêmement intéressant. Il y a d’abord la forme, le plan technique, cette performance théâtrale et filmique en direct. Un essai vraiment réussi. Mais c’est surtout du fond que je voudrai parler. On ne sait, pas exactement de quels textes de Falk Richter la pièce a été tirée. C’est dommage, car il serait intéressant de les relire après coup. Passons sur le seul aspect qui m’a semblé un peu négatif, le caractère répétitif de certaines répliques. Ce qui, moi m’a interpellé, c’est la manière si claire par laquelle il est ici traité d’un problème récurent, au-delà du « benchmarking » lui-même, certaines nouvelles méthodes de travail. Le spectacle vérifie une fois de plus que, de manière artistique, on peut analyser un problème important aussi bien que par des analyses scientifiques (sociologique, politique, économique…). La démonstration est ici limpide. Ces méthodes de travail ne sont rien de moins qu’un nouveau totalitarisme qui cherche à s’implanter. Un totalitarisme de deux manières. D’abord sur les individus eux-mêmes. On leur demande d’abandonner tout au profit de l’entreprise. On les vide littéralement de toute substance de vie, de toute affectivité, de toute vie personnelle. Et on leur reproche en plus de ne pas avoir de vie personnelle ! Ces êtres humains sont vidés de toute affectivité. Il n’y a plus que des tentatives de relation dérisoires, mais à chaque fois il ne passe plus rien entre les êtres. Il reste des masturbations compulsives, qui sont de l’ennui. Les rapports sexuels sont même devenus impossibles dans la scène finale. Il n’y a même plus le désir de vivre autre chose. Et ensuite, ils sont virés les uns après les autres. Et s’ils ne le sont pas à 35 ans ils doivent comprendre que le temps est venu qu’ils aillent sur une voie de garage. Le langage est important. Il est celui d’un jargon, souvent difficilement compréhensible, qui tend à cacher la platitude, voire l’absence des idées elles-mêmes, mais aussi l’obligation de passer par cette langue nouvelle. Le rôle du langage est particulièrement important. Il renvoie à la novlangue d’Orwell dans « 1984 ». Il renvoie aussi aux études de Victor Klemperer sur la langue que les nazis ont cherché à imposer. La culture elle-même est fortement mise en cause. Les seuls aspects qui restent sont les jeux télévisés, les beuveries. Le spectacle préparé est une récréation, car le peuple aime à être distrait, qui en conclusion cherchera à montrer l’importance de s’insérer dans cette société. La lecture qui reste est celle des livres d’économie. L’autre manière du totalitarisme est plus directement politique. C’est l’aspiration de ces structures consultantes à prendre carrément le pouvoir, car la démocratie est en crise et est incapable de résoudre les problèmes essentiels de la société. On arriverait ainsi à une société qui ne serait plus dans tous les domaines gérés que par des « consultants », experts autoproclamés. Quand on pense que la finance a pris le pas sur la politique, en grande partie par abandon des politiques, on ne peut que sentir l’importance du sujet. En fait, tout rappelle « 1984». On a ici la description artistique, mais combien fine et réaliste, de la manière dont une conception de la société, notamment par les méthodes de travail amène à un risque totalitaire et déshumanisant.

jeudi 13 août 2015

LES AMERINDIENS DES SOCIETES RECOMPOSEES

LES AMERINDIENS DES SOCIETES RECOMPOSEES

On sait bien que la colonisation de l’Amérique a naturellement modifié les sociétés amérindiennes. Mais je pense que l’on a du mal à entrevoir la profondeur de ces modifications, de cette recomposition. Je partirai de deux exemples. Le premier les Apaches, que nos westerns nous ont habitués à voir comme une société pour laquelle le cheval était une composante essentielle. Ce qui était effectivement vrai au 19ème siècle. Mais on oublie souvent que le cheval n’est arrivé en Amérique qu’avec les Européens et donc, qu’avant 1492 les Apaches ignoraient jusqu’à l’existence du cheval. Il a fallu que des chevaux domestiques s’échappent, qu’ils se multiplient en bandes redevenues sauvages, que les Apaches apprennent à les domestiquer pour en arriver à la société apache que nous connaissons. Ce qui a du prendre quand même un peu de temps ! Le second est l’existence des sociétés primaires et reculées d’Amazonie. Il y a certainement eu depuis bien longtemps de telles sociétés en Amazonie, mais il y avait aussi avant 1492 d’autres sociétés importantes d’agriculteurs dont on avait oublié jusqu’à l’existence et les sociétés indiennes actuelles d’Amazonie sont les descendants des deux, dans quelle proportion et comment nul ne le sait. On pense habituellement à l’acculturation imposée aux amérindiens par les Occidentaux. C’est ainsi que se sont formées les sociétés culturellement mixtes que sont par exemple le Mexique et la Bolivie où se mêlent de manière pas toujours contradictoire, mais à l’occasion conflictuelle, les influences occidentales et indigènes. Je pense par exemple à la Vierge de Guadalupe ou à l’école de peinture de Cusco qui mêlent, de manière déguisée, les religions amérindiennes et catholique. Je pense aussi à la redécouverte culturelle par les amérindiens de leurs racines et leurs revendications croissantes avec par exemple les mouvements du Chipas ou Evo Moralès en Bolivie. On connaît aussi la manière dont les amérindiens ont été chassés de leurs terres. Dans les colonies anglaises (U.S.A. et Canada) ils ont été chassés, massacrés, reclus dans des réserves misérables. En Amazonie ils ont été chassés des zones côtières vers l’intérieur de la forêt, où là encore ils ont été souvent pourchassés et massacrés (lire « Rouge Brésil » de Ruffin ou « Le rêve du celte » de Vargas Llosa). On oublie souvent l’immense catastrophe démographique qu’a entraînée la colonisation, avec l’introduction des maladies occidentales, qui ont décimé, estime-t-on aujourd’hui, environ 95 % de la population indienne en un siècle. Cette catastrophe a eu des conséquences dont on a du mal à imaginer la réalité et les conséquences. Elle a du avoir des conséquences de traumatisme important dans la psychologie sociale de ces peuples. Elle a imposé certainement des recompositions totalement inédites, la recréation de nouveaux peuples, avec de nouvelles manières de vivre. Quand il ne restait plus que quelques individus des peuples ont du fusionner, certains ont pu par contre se massacrer, certaines totalement disparaître. On sait aujourd’hui que les sociétés amérindiennes étaient nombreuses et fort peuplées avant 1492 sur la côte brésilienne et les rives de l’Amazone et de ses affluents. On sait qu’il s’agissait de peuples agricoles pour la plupart qui avaient développé des méthodes de culture très développées pour éviter la désertification d’un sol qui ne demande qu’à devenir de la latérite. Ils avaient inventé un enrichissement complexe du sol avec le fumier des quelques animaux qu’ils élevaient, avec du compost, etc. Ces peuples ont été en grande partie exterminés par les épidémies, ils ont du fuir la colonisation. Ils se sont mêlés (de quelle manière : pacifique ou guerrière ? ) avec les peuples de la forêt (qui eux aussi ont été rapidement décimés et affaiblis par les épidémies) et sont devenus forcément une composante de ces peuples de la forêt, le seul endroit où ils pouvaient vivre. Ils ont changé leur mode de vie, pour partie abandonnés leurs traditions agricoles. Quand les ethnologues rencontrent, étudient ces peuples aujourd’hui ils étudient des peuples qui ne sont en rien premiers. Il n’y a jamais eu d’ailleurs de peuples premiers. Ils étudient des peuples qui ont très probablement quelques siècles d’existence au maximum. Y pensent-ils suffisamment ? De l’Alaska à la Terre de Feu les peuples amérindiens d’aujourd’hui, même ceux qui semblent les plus anciens, sont en fait des peuples recomposés. Ils sont très différents de leur réalité précolombienne. L’archéologie ne permet encore que très partiellement d’envisager ce qu’ils étaient en 1492. Mais de toute façon en 1492 ce n’étaient que des peuples en évolution constante, en rien des peuples premiers.

mercredi 20 novembre 2013

L’EUROPE ET SES VALEURS VIENNENT DE LOIN

L’EUROPE ET SES VALEURS VIENNENT DE LOIN 20 novembre 2013

Dans la revue « Le Débat » de septembre-octobre un article d’Herbert Lüthy m’interpelle. C’est un article de 1964 qui tente d’expliquer le déclenchement du conflit mondial en 1914. Il est extrêmement intéressant et absolument pas dépassé par la recherche historique depuis. Il montre, mais ce n’est pas le sujet direct de cet article, comment la déflagration du conflit n’était en rien inévitable, et comment l’inconséquence de quelques dirigeants politiques a mené au pire. Ceci, entre parenthèse, pose question sur l’évolution possible de l’Europe et du monde si ce conflit avait pu être évité, à condition qu’il n’éclate pas quelques mois ou années plus tard sous un autre prétexte. Comment cela aurait été si ce conflit avait été réglé comme les nombreux précédents, au niveau international, en restant un conflit géographiquement limité entre l’Empire austro-hongrois et la Serbie. L’effondrement des trois grands empires orientaux (Russie, Empire austro-hongrois, Empire Ottoman) n’aurait pas eu lieu ou au moins aussi brutalement. Il n’y aurait pas eu cette brutalisation, ni cette imprégnation des esprits qui a permis aux idéologies ultra minoritaires en 1914 (communistes et raciales) de prendre le pouvoir avec Lénine-Staline et Hitler. Il n’y aurait pas eu ce totalitarisme. Où en serions-nous ?

C’est pourquoi il est intéressant de voir comment était l’Europe en 1914. Il est bien de se rappeler qu’alors les couches supérieures et intellectuelles de toute l’Europe (y compris la Russie) voyageaient dans tout le continent, partageaient des valeurs communes. Les romans de cette époque nous racontent cette vie à Paris, dans les villes d’eau. L’art était européen : l’impressionnisme, l’Art Nouveau, le Cubisme par exemple, avec des variantes locales irradiaient dans toute l’Europe. Certes la majorité, rurale alors, de la population était en dehors de ce mouvement. Pourtant grâce aux progrès de la lecture devenant générale sur la plus grande partie du continent, des journaux, cette culture commençait à se répandre partout en Europe jusque dans les couches les plus populaires. Et ce mouvement venait de loin. Rappelons-nous les confréries religieuses, vraiment internationales au Moyen Age, les arts (Romans, Gothiques, la Renaissance…) qui furent, avec là encore des nuances régionales enrichissantes, un mouvement européen. Rappelons-nous des voyages de Montaigne, dans une Europe culturellement sans frontière. En fait en 1945 nous n’avons fait que reprendre le fil d’une histoire arrêtée bêtement et criminellement 27 ans plus tôt. Nous avons réussi à prolonger jusque dans les couches les plus populaires ce sentiment culturel unifié européen jusqu’à son acmé dans les années 1980 quand la gauche l’a totalement repris à son compte. L’objectif Europe remplace la lutte des classes pour Mitterrand au moment du tournant de la rigueur. Le Parti Communiste déclinant n’a plus d’influence néfaste en ce domaine. Le gaullisme nationaliste est remplacé par une droite chiraquienne libérale et donc européenne. Depuis il y a eu la crise et j’y reviendrai.

Ce mouvement unitaire européen est à la fois de sentiment et de valeur. Il y a la sensation que bien qu’appartenant à notre propre nation nous avons des valeurs communes de l’Atlantique à l’Oural. Certes la grande guerre a attisé le nationalisme et nous continuons à en porter des séquelles d’autant que la crise actuelle, comme les erreurs de la construction européenne, ont rendu plus nécessaire que jamais l’échelon national. Mais nous nous déplaçons de plus en plus à travers le continent, nous recevons de plus en plus d’Européens chez nous et nous sentons bien cette appartenance commune. Il est de mauvais ton de parler de valeurs nationales, il serait de même de parler de valeurs européennes. Pourtant elles existent. Un sentiment d’attachement à la liberté de penser, de s’informer, de parler, de se déplacer (la démocratie dans ses fondements), un sentiment de justice sociale (nous avons inventé le concept de classes sociales et de lutte des classes, nous avons eu Marx), un sentiment de pacifisme qui a mis du temps à cheminer à travers le continent : dès 1914 en Italie, en 1918 en France, en 1945 en Allemagne par exemple. Un sentiment d’attachement aux Droits de l’Homme et des minorités.

Pourtant ce sentiment et ces valeurs n’ont jamais été toutes partagées. Il y a eu dans les milieux populaires, mais aussi intellectuels des opposants, par nationalisme surtout. Mais dans les années 1980 la bataille semblait très majoritairement gagnée. Il a fallu deux faits pour la remettre en cause. Le premier est du aux erreurs de la construction européenne, toute orientée vers une économie ultra libérale, vers des abandons de souveraineté nationale vers des structures qui nous déshabillent au lieu de nous protéger. Alors qu’en parallèle la construction politique n’avance pas rendant l’Europe un nain géopolitique. Et puis il y a eu la crise depuis 2007 qui a révélé les erreurs précédentes et ravivé non seulement le nationalisme et les craintes, mais une crise et une situation de danger et de misère réelle pour des millions d’individus. Certes le sentiment d’être toujours sur le même continent avec les mêmes valeurs perdure, et c’est l’essentiel. Il pourrait même permettre de construire une internationale des victimes. Mais la construction européenne est en panne. Il semble même probable que, par raison d’efficacité, il soit utile d’en détricoter quelques mailles dans les années à venir, si la raison politique triomphe, ce qui n’est pas si courant. Après tout l’essentiel n’est pas d’unifier tout ce continent sous les mêmes règles, souvent aussi strictes qu’inutiles. Il est de développer les échanges humains et culturels et ça je crois que c’est globalement gagné.

mercredi 8 septembre 2010

LES GRANDES REALISATIONS

LES GRANDES REALISATIONS 8 septembre 2010

Je n’arrive pas à me résoudre à une position simple en ce qui concerne les grandes réalisations, que ce soient celles léguées par le patrimoine historique, comme les châteaux, cathédrales, etc. ; ou celles du même genre que l’on construit actuellement.

Quand on pense au patrimoine historique, quand on visite un pays, une ville, une région, une grande partie est représentée par ces grandes réalisations historiques ou leurs traces. Si on visite Reims c’est la Cathédrale, Saint Rémi, le Palais du Tau et puis éventuellement après d’autres choses. Je reviens de Berlin où les châteaux des rois de Prusse, devenus empereurs d’Allemagne sont particulièrement imposants (Charlottenbourg, Sanssoucis,…). Même à Weimar les châteaux des seigneurs locaux représentent une grande partie du patrimoine. Quand on visite la Crête on est face à ces anciens Palais/Sanctuaires (Knossos, Phaestos, Malia, Zakros…). Cette immense richesse essentiellement accumulée pour la religion dans l’antiquité, puis de plus en plus par la suite pour le pouvoir politique pose naturellement le problème de la répartition des richesses aux époques concernées. Tant de richesses d’un côté, alors que d’autre part régnait souvent la misère, ou pour le moins aux meilleurs époques la frugalité du plus grand nombre. Pourtant sans cet élan mystique, encadré par la pouvoir, et/puis sans cette domination autoritaire qui a imposé ces réalisations somptuaires nous n’aurions pas un tel patrimoine. N’y avait-t-il pas aussi la fierté de ceux qui le côtoyaient, aidaient à sa réalisation, mêmes pauvres. Et ces grandes réalisations n’ont-elles pas été des moteurs indispensables au développement de la culture, de l’art et des techniques à l’époque qui ont ensuite profité au plus grand nombre. C’est vrai aussi que l’on s’intéresse de plus en plus à d’autres facettes du patrimoine, touchant à la vie quotidienne du plus grand nombre, même si naturellement on n’est pas dans le spectaculaire. Ce retour à la vie quotidienne, aux témoignages des individus se développe depuis une cinquantaine d’années, mais prend plus d’ampleur avec la remise en cause de la modernité.

Dans l’actualité d’aujourd’hui je n’arrive pas non plus à me résoudre à une position simple sur les réalisations d’aujourd’hui. Plus une société est démocratique plus elle va mettre l’accent sur l’intérêt du plus grand nombre, sur les plus pauvres, d’ici et d’ailleurs en priorité. Dans ces conditions les grandes réalisations sont elles utiles ? Supplément d’âme utile ou inutile ? Au minimum elles doivent être pensées pour servir au plus grand nombre. De la même manière l’aide publique à la création artistique est un problème de même espèce. Aide publique ici, mécénat privé dans les pays anglo-saxons. Ne nous faisons pas d’illusion, nos scènes culturelles subventionnées d’une manière ou d’une autre, ne sont fréquentées pour l'essentiel que par une élite, quelque soit les louables et incessants efforts de démocratisation entrepris un peu partout. Quelle solution ? Où mettre le curseur entre les grandes réalisations, l’aide à la culture, et une politique sociale, surtout à l’époque de l’argent public de plus en plus rare ? Ecrire ne me donne pas plus de solutions.