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samedi 7 juillet 2018

LE SYNDROME COLOMBIEN ET LA MODERNITE IRLANDAISE

L’actualité récente m’apporte deux analyses au sens opposé. L’un négative que je dénommerai le syndrome colombien et l’autre positive de la modernité irlandaise.

J’appelle syndrome colombien une attitude qui est liée aux années 1990 pendant lesquelles la Colombie s’enfonçait lentement dans une violence croissante avec d’un côté les narcotrafiquants dont le cartel de Medellin de Pablo Escobar et le cartel de Cali et de l’autre avec la guerre civile menée par les F.A.R.C. et autres mouvements de guérillas insurrectionnelles opposés aux para militaires aussi violents. Peu à peu le pays s’enfonçait lentement dans la violence : assassinats, attentats, séquestrations, enlèvements, etc. Si le mouvement avait été soudain la population aurait réagi violemment à cette agression, mais en fait la violence ne faisait que croitre lentement au fil du temps, si bien que la population qui la subissait s’y habituait peu à peu. C’est cela que je nomme le syndrome colombien. Une dégradation de la situation suffisamment lente pour que l’on s’y habitue et que l’on considère la réalité comme sinon quasiment normale, du moins comme vivable. Il me semble qu’aujourd’hui nous sommes atteints de ce syndrome dans plusieurs domaines. D’abord dans le domaine démocratique et européen. Nous nous habituons peu à peu à voir le rejet du politique prendre de l’ampleur, l’abstention monter d’élection en élection (57 % au 2ème tour des législatives l’an dernier), le chancre du Front National, même changé de nom qui s’inscrit dans la normalité (et Marion Maréchal risque d’être bien plus dangereuse si elle a de l’intelligence et de la chance), etc. Au niveau européen nous nous habituons à considérer Orban, puis les dirigeants Polonais, puis Autrichiens, puis Italiens glisser vers l’extrême droite, et même Angela Merkel céder sur la question des immigrés et prête à laisser tomber ses partenaires européens pour tenter de sauver ses exportations d’automobiles vers les U.S.A. Nous nous habituons sur le plan intérieur à voir les protections sociales lentement érodées, leurs défenseurs politiques et syndicaux réduits à l’impuissance, nous nous habituons à voir des inégalités croissantes entre le commun des mortels et certains privilégiés qui pour jouer à la ba-balle, se prendre pour des artistes ou des communicants médiatiques, diriger des entreprises touchent des revenus qui dépassent des centaines de fois le niveau du plus élémentaire scandale. Nous nous habituons à voir mourir des milliers de réfugiés qui tentent de rejoindre l’Europe, et nous n’avons rien à leur proposer, alors que tous les experts considèrent que l’Afrique subsaharienne va doubler de population dans les prochaines décennies. Je n’ai qu’une attitude face à ce syndrome, en prendre conscience, et refuser de considérer la situation comme normale. Cela ne fait rien avancer, mais c’est le socle indispensable pour pouvoir saisir les opportunités qui peuvent se faire jour demain. Car ne l’oublions pas la Colombie, même si le nouveau président récemment élu peut inquiéter, a liquidé les cartels de drogue, a fait la paix avec les F.A.R.C., est devenue une destination touristique tendance.

L’évolution irlandaise elle illustre de manière presque trop parfaite la montée de la modernité, c'est-à-dire de l’indépendance de l’individu. Pour se libérer du passé il faut se libérer de l’emprise de la religion sur la société. La religion ne devenant qu’un choix éventuel personnel. Il faut aussi mettre l’accent sur la situation des femmes, qui dans toutes les sociétés traditionnelles sont victimes, à titre divers, de la domination masculine. De ces deux points de vue l’Irlande jusque très récemment était encore un pays très traditionnel et en retard sur la modernité par rapport à la France par exemple. Très catholique, refusant le divorce, l’avortement, etc. Rappelons le scandale des Madeleine jusque dans les années 1990. Or en quelques années l’Irlande a accepté le divorce, la contraception, le mariage pour tous et dans ces dernières semaines à une écrasante majorité (2/3) le droit à l’avortement. L’Irlande rejoint donc l’Europe à grande vitesse. Preuve en est de l’avancée inexorable de la demande d’indépendance des individus.

dimanche 17 juin 2018

AU SUJET DE DEUX INTERVIEWS de Maurice GODELIER et Francis FUKUYAMA

« Le Monde » d’aujourd’hui publie deux interviews intéressantes de Maurice Godelier et Francis Fukuyama sur l’évolution actuelle des sociétés. En anthropologue Maurice Godelier analyse l’évolution des deux dernières décennies comme la prise de puissance des pays émergents qui contestent la domination occidentale, la mettent à mal, pour remettre simplement l’Occident à sa place : une puissance importante non dominante. Mais les prétentions occidentales formulées il y a 20 ans, qui pensaient que le développement des pays émergents allait créer chez eux, comme cela s’est fait chez nous, une inévitable victoire des valeurs culturelles occidentales et notamment la fin du pouvoir religieux sur les sociétés et leur démocratisation, n’ont pas eu lieu. La Chine construit une économie de marché, tout en restant, et même en renforçant le caractère dictatorial de son parti unique et de son dirigeant suprême et retrouve les valeurs du confucianisme que Mao avait cherché à éradiquer. L’Inde devient une des premières économies du monde en affirmant un peu plus chaque jour les valeurs culturelles de sa vieille civilisation à base religieuse si complexe. La Turquie abandonne de plus en plus les valeurs occidentales pour affirmer les valeurs culturelles traditionnelles et son dirigeant s’éloigne toujours plus d’un minimum démocratique. Et ne parlons pas de Poutine qui restaure, pour son grand profit populaire, les valeurs traditionnelles russes, qu’avaient su adopter le stalinisme, notamment lors de la « grande guerre patriotique ». L’Iran a peut-être été le premier avec sa révolution khomeyniste à chercher un développement sur des bases traditionnelles, ici fortement antioccidentales au sens culturel, mais pas technologique. Le monde est donc de plus en plus culturellement multiforme, chacun revendiquant sa culture. Le problème de l’Occident est plus que d’accepter de revenir à la place qui est simplement la sienne, il est dans une crise interne. Car l’Occident n’est pas un. Il y a des divergences importantes entre l’Europe et les Etats Unis sur bien des points : importance du religieux, manque de pacification de la société avec la multiplication des armes, faiblesse des valeurs collectives par rapport aux valeurs sociales. Et Trump n’est aucunement la cause des problèmes, il en est une maladie et un aggravateur. Il n’est que le symptôme du déclin relatif occidental et de la fin de la toute puissance américaine. Il n’est qu’un enfant qui trépigne car il ne peut pas faire ce qu’il veut. Francis Fukuyama analyse aussi la crise démocratique et populiste qui traverse l’Occident : Hongrie, Pologne, Italie, mais pas seulement. Pour lui la solution serait de redéfinir une conception de l’identité nationale qui soit intégratrice : basée sur des idéaux communs : laïcité, libertés individuelles, etc. Cette désunion entrave naturellement l’Occident dans la géopolitique actuelle, qui est une guerre de tous contre tous selon toutes les formes possibles : idéologique, commerciale, voire militaire, etc.

Il me semble que l’on peut aller un peu plus loin dans l’analyse. Et je pense que Maurice Godelier n’a pas dans une interview forcément brève dû aller au bout de ses pensées. Il faut penser sur le long terme. Nous vivons dans un moment d’ouverture des sociétés. Toutes les sociétés traditionnelles étaient basées sur un inconscient religieux à base sexuelle (qui naturellement plaçait la femme, plus ou moins selon les sociétés, en état de soumission). Dans la société traditionnelle chacun a sa place, est relativement protégé, mais doit remplir le rôle qui lui est désigné, il n’a pas la liberté de sa vie. La modernité, invention occidentale a brisé le lien en affranchissant, par des combats séculaires douloureux, la société du pouvoir religieux. Chacun peut avoir sa religion ou pas, c’est un problème individuel et non plus collectif. La modernité a libéré les individus qui peuvent choisir leur vie, qui sont devenus égaux en droits, mais qui sont souvent seuls et démunis. Cela a notamment crée le capitalisme mondial et la démocratie chez nous. D’une part le capitalisme mondialisé triomphe partout. Paradoxalement c’est Trump qui le remet le plus en question. La Russie, l’Iran ne demandent qu’une fin des sanctions, même la Corée du Nord ne rêve que de se joindre au concert mondial. Personne ne semble remettre fondamentalement en doute cette invention occidentale. Et d’autre part l’on constate que l’aspiration à la libération de l’individu est quasi universelle. Elle traverse autant la Chine, que l’Inde, la Russie, la Turquie ou l’Iran pour reprendre les quatre pays dont j’ai parlé plus haut. Or il me semble que la libération de l’individu, l’égalité des droits entre tous et toutes, ne pourra que saper le parapluie religieux sur la société que cherchent à imposer les traditions ancestrales.

Comment faire cette égalité dans la société des castes indienne, dans la société rigoriste islamique qui cantonne la femme dans un rôle second, qui a toujours considéré le religieux lié au politique et le dominant ? Je crois qu’une grande partie des crises d’identité actuelles vient du conflit interne entre les deux souhaits incompatibles : liberté et égalité des individus et maintien des traditions.

Il faudra que les sociétés fassent leur chemin, mais elles le feront seules et ils seront tous différents dans leur contenu et dans leur chronologie. Je suis persuadé qu’elles ne pourront finalement qu’avancer vers la modernité de la liberté des individus et de leur égalité, car la pression me semble irrésistible, mais qu’en même temps elles vont transformer leur tradition, en en conservant des pans entiers en les rendant compatibles à la modernité, comme nous l’avons fait nous même en Occident. Il serait justement intéressant d’analyser comment nous avons maintenu en la transformant notre culture, et chaque pays différemment, tout en conquérant notre modernité. Tout cela prendra du temps et ne sera pas un chemin pavé de roses, mais c’est toujours ainsi dans l’Histoire.

Maintenant il y a quand même un danger c’est que la crise écologique et démographique ne vienne perturber gravement ce chemin qui sinon me semble inévitable. L’avenir n’est jamais écrit en Histoire.

samedi 9 juin 2018

RETOUR SUR LA SOCIETE INDIENNE DE CASTES

Je viens de finir l’excellent libre « Une vie paria » de la collection Terre Humaine. Ecrit à la même époque, c’est un peu les travaux pratiques au cours que serait le livre de Louis Dumont. On voit vivre avec précision cette société de castes. Et les deux livres se complètent parfaitement, allant dans le même sens. Tous les deux parlent de la société de castes classique, mais aussi de l’évolution plus récente. Mais naturellement écrits dans les années 90 du siècle dernier ils ne peuvent pas parler de l’évolution de ces 20 dernières années. Une évolution que j’aimerai bien connaître et tenter de comprendre, même si elle ne peut être que multiforme, car l’Inde est un tel sous-continent, si immense, divers et peuplé. La société de castes est une société hiérarchique dans laquelle les castes très endogames sont liées les unes aux autres par des obligations traditionnelles qui fait le ciment de cette société qui lui a permis de vivre et d’évoluer pendant des siècles. Ainsi les parias, eux même divisés en castes, variables selon les lieux, sont naturellement les plus discriminés, mais ils survivent grâce aux échanges de services, de nourritures, de travail, de dons avec les autres, qui sont très codifiées. La libération de ce système ne peut être que culturelle. Elle doit se faire dans les têtes. Anbin, le fils de Viramma, l’héroïne d’« Une vie paria » rejette cette société. Le basculement culturel a eu lieu dans sa tête. Mais ensuite, comment faire ? L’évolution peut amener à des situations pires si on n’y prend pas garde. Il y a eu des avancées relatives. Plus de famines, une scolarisation croissante, des partis politiques puissants qui, même s’ils sont gangrénés, comme les autres, pas la corruption et le populisme, défendent les basses castes et ont obtenu des avancées. Il y a comme partout deux possibilités. Ou bien une évolution lente et progressive, chaotique forcément, vers une société où la hiérarchie des hommes cède peu à peu la place à une égalité réelle. Ou bien une lutte franche, révolutionnaire des basses castes pour arracher cette égalité. Dans le contexte indien la deuxième solution risque bien d’amener à de situations de quasi guerre civile, comme il y en a eu entre hindous et musulmans, notamment lors de l’indépendance. L’évolution que montrent les Racine dans « Une vie paria » est essentiellement centrée sur l’évolution politique, économique et sociale. Mais qu’en est-il de l’évolution des familles ? Les mariages commencent-ils à cesser d’être endogames ? Sont-ils toujours à l’initiative des parents ? Les horoscopes ont-ils toujours la même importance primordiale dans toute décision importante ? Etc. Sans compter que plus de 20 ans ont passé depuis que ces deux livres sont écrits. Autant de questions que j’aimerai un peu mieux cerner.

9 juin 2018.

dimanche 6 mai 2018

CRISE DE LA DEMOCRATIE ?

Nous assistons à une reconfiguration importante des pratiques politiques en France, autant que dans le monde. Comme le plus souvent cela a commencé en Italie ou les partis traditionnels qui structuraient le pays depuis des décennies : Démocratie Chrétienne, Parti Communiste, Parti Socialiste ont disparu totalement en très peu de temps au début des années 1990. Et quasi en même temps est arrivé au pouvoir Berlusconi, le premier de ceux qu’on peut appeler populiste, en première analyse, faute de meilleur terme. Aujourd’hui les populistes, les hommes providentiels sont légion d’Erdogan à Poutine en allant jusqu’à Trump. Il y a disparition des partis politiques traditionnels, mais bien plus il y a disparition même de l’importance du parti politique dans la démocratie actuelle. Les partis ont structuré la démocratie pendant plus d’un siècle, lui donnant son assise stable. Aujourd’hui la notion de parti politique, même si elle subsiste et subsistera encore en tant que résidu est obsolète. La modernité, qui est la libération de l’individu de toutes ses contraintes ancestrales entraîne une obsolescence du parti, comme de l’engagement politique, qui appartenait à l’ère désormais révolue du regroupement des individus autour d’une idéologie, d’un projet. Il ne subsiste que des mouvements qui ne sont que des marchepieds provisoires vers le pouvoir de candidats aux élections. C’est tout à fait le cas d’ « En Marche » macronien. Chaque individu se fait son opinion, sa salade personnelle, un mixte d’opinions diverses, qui ne peut plus correspondre au corsetage obligatoire d’un parti politique. Il reste au mieux l’engagement pendant une élection si un candidat sait subjuguer le temps d’une campagne électorale. Il faut voir que le temps médiatique de plus en plus accéléré brasse et rebrasse les cartes sans cesse. Fillon est monté de presque rien à la victoire aux primaires en deux semaines ! Aujourd’hui je pense que nous ne sommes pas parvenus totalement au bout de la libération des individus, telle qu’elle est souhaitable, et me semble possible et même probable. J’ai déjà écrit que je considère que nous sommes à un stade que je qualifie de l’égoïsme, une sorte de folie adolescente et que la libération totale serait celle d’une responsabilisation adulte qui permettrait d’en revenir à une nouvelle stabilisation de la démocratie, sous de nouvelles formes que l’avenir saura inventer. Nous en sommes à un stade où les populistes triomphants arrivent à garder le pouvoir en sabordant de manière diverse les oppositions possibles. Chez Poutine cela va de l’assassinat, certes jamais signé, au muselage de l’information. Chez Erdogan on emprisonne les opposants. Nous n’en sommes pas là, ni aux U.S.A. ni en France. Trump c’est les fake-news. Il n’est d’ailleurs pas le candidat du Parti Républicain. Il s’est imposé au Parti Républicain en le distordant. Aux U.S.A. de toute manière les deux partis politiques ne sont plus depuis longtemps que des écuries pour des candidatures électorales. En France on a une configuration particulière. Les partis politiques sont morts définitivement. Ce qui en subsistera ne sera plus, ici aussi, que des écuries électorales. Et, certes totalement différemment de Poutine et d’Erdogan, Macron cherche à saborder toute possibilité d’une opposition crédible. Et c’est vrai que si des élections avaient lieu aujourd’hui, malgré toutes les divergences que j’ai avec sa politique, seul Macron est aujourd’hui pour moi crédible. Je ne sais s’il réussira. Mais ce sabordage des oppositions, qui est compréhensible et même légitime pour celui qui dirige, est néanmoins un sabordage d’une partie de la démocratie qui nous prive d’un choix véritable. Certes, et heureusement, il reste en France les bases indispensables de la démocratie : la liberté d’information et d’expression et on ne s’en prive pas. Tant que cela sera on sera toujours d’une manière ou d’une autre en démocratie. Ce qui est aussi toujours le cas à Washington, mais ne l’est plus à Moscou ou à Istanbul. Il me semble que nous sommes dans une configuration analogue à celle des années 1920-1930. Alors la montée des totalitarismes : fascisme, nazisme, communisme semblait faire sombrer les démocraties vacillantes. Ce n’a pas été le cas, même s’il a fallu en passer par la deuxième guerre mondiale, même s’il a fallu que les démocraties s’allient dans un premier temps à Staline pour détruire nazisme et fascisme. Mais après 1945 les trente glorieuses ont vu triompher la démocratie dans un nombre sans cesse croissant de pays, sous des formes jamais idéales, mais toujours en progrès. La décolonisation concomitante a permis elle aussi de démocratiser un peu plus le monde. C’est depuis le milieu des années 1970 que la démocratie est entrée peu à peu dans la crise actuelle. Ce que l’avenir nous dira c’est si cette crise n’est, comme dans les années 1920-1930, qu’une crise passagère qui sera surmontée, ou si nous sommes en train de passer à autre chose : un remake du passage de la République Romaine à l’Empire en quelque sorte, même si l’histoire ne repasse jamais deux fois les mêmes plats. Je veux rester optimiste et penser que la première option sera la bonne avec la montée progressive de la responsabilisation des individus. Car le pire n’est jamais sûr. En tout cas nous sommes entrés dans une période de tangage croissant, un moment de changement d’époque et l’avenir est comme toujours impossible à prévoir. Par contre il est possible et même nécessaire de savoir ce qui semble aller ou non dans le bon sens et d’agir en conséquence.

lundi 23 octobre 2017

1900 film de Bernardo BERTOLUCCI : UNE GRANDE LECON D’HISTOIRE

J’ai récemment revu 1900 que j’avais vu à sa sortie en 1976. C’est une grande leçon d’histoire. Et pas essentiellement sur celle qu’il raconte directement : l’évolution de la vie à dans une grande propriété agricole d’Emilie de 1901 à 1945 avec toutes les luttes de classe, le fascisme, la Résistance. Non il raconte surtout l’Italie de 1976 et telle que nous, en 2017, la voyons.

On peut d’abord dire que c’est un très beau film avec de très grands acteurs Depardieu, De Niro, Dominique Sanda, Daniel Sutherland, Burt Lancaster, et on ne peut tous les citer, tous admirables dans leurs rôles. De très belles relations d’amour, d’amitié, de haine entre eux. Une mise en scène impeccable. Une photo magnifique.

Mais ce qui m’importe ici est la leçon d’histoire. 1976 pour l’Italie c’est la tentative du Parti Communiste Italien de chercher un compromis historique avec la Démocratie Chrétienne, le patronat et l’église pour faire un gouvernement de coalition. C’est le début des Brigades Rouges et des attentats d’extrême droite et gauche pour empêcher ce compromis, en partie manipulés par la C.I.A. et le K.G.B. Deux ans après Aldo Moro sera assassiné, quatre ans après ce sera l’attentat de la gare de Bologne. Nous sommes en pleine Révolution Culturelle en Chine et en fait c’est tout cela que nous raconte, sans s’en rendre vraiment compte, le film.

D’abord Bertolucci situe cette lutte des classes dans la paysannerie et pas en ville ni dans l’industrie. C’est le moment où Mao théorisait la paysannerie et le Tiers Monde comme le nouveau prolétariat. Ensuite il filme les scènes de lutte avec un lyrisme appuyé. Nous sommes à l’opposé total de la distanciation brechtienne. Ici tout est pathos. Trois scènes clés, magnifiques et efficaces d’ailleurs : les paysans qui marquent leur opposition au maître en aiguisant leurs faux à l’unisson, les femmes qui empêchent les militaires d’expulser une famille, le contremaître barbouillé d’excréments. Ce pathos qui empêche tout recul, toute réflexion, et qui permet de faire croire n’importe quoi : ici l’unanimité des paysans derrière le syndicalisme et le parti révolutionnaire. Les scènes de procès populaire lors de l’épuration en 1945 font largement écho aux scènes de la Révolution Culturelle chinoise. Mais ici certes il y a un mort, mais c’est un salaud pur et le patron s’en sort par une pirouette. Nous sommes loin des crimes maoïstes, qui seront repris par les Khmers Rouges et le Sentier Lumineux. Et d’une certaine manière Bertolucci les excuse. Le film est d’un manichéisme total sur le plan social. Le responsable fasciste est le salaud par excellence, y compris assassin et dépravé sexuel. Les paysans sont, je l’ai déjà dit, tous dans le camp révolutionnaire. Les patrons se situent dans un flou intéressant à analyser. Il y a les fascistes et ceux qui, comme ceux de la propriété qui nous intéresse, restent dans une ambigüité pleine de lâcheté. Le fascisme n’est décrit que comme un moyen pour le patronat de rester au pouvoir et d’éliminer le mouvement révolutionnaire, ce qui n’est qu’une partie d’une vérité bien plus complexe, une grande partie certes. Et puis le film n’arrive pas à choisir son camp. D’un côté il prône la Révolution prolétarienne (paysanne). Et de l’autre il montre une amitié, certes inégale, entre les patrons successifs et les responsables paysans, une sorte de compromis historique. Il prône à la fois l’abolition de la propriété privée et le compromis avec le patronat.

C’est pour tout cela que ce film me semble une formidable leçon d’histoire, celle de l’Italie de 1976. Mais pensons aussi que nous le voyons avec nos yeux de 2017, à travers l’histoire de 2017. C'est-à-dire que ma critique doit raconter, sans que je sache comment, l’histoire de 2017.

vendredi 15 septembre 2017

L’ORIGINE DE LA BARBARIE

Je viens de finir de lire « Le verger de marbre » d’Alex Taylor. Une plongée dans un sud étatsunien pire que l’original, encore plus poisseux, pollué, barbare. Cela m’emmène vers des réflexions sur l’origine de la barbarie.

Il y a des origines diverses. Timothy Snyder dans son dernier ouvrage « Terre noire » montre que la shoah n’a été possible qu’à partir du moment où les nazis ont opéré dans des zones, dans des pays, où les structures étatiques étaient détruites. Cette première origine de la barbarie s’applique très bien à ce qui est arrivé en ex-Yougoslavie, quand celle-ci a éclaté. Elle s’applique aussi très bien à l’Irak où l’amateurisme irresponsable de Bush a détruit toutes les structures existantes. Elle s’applique aussi au far-ouest où des individus sortis de leurs sociétés anciennes se sont trouvés dans des zones de non droit, far-ouest qui reste toujours important dans l’idéologie étatsunienne et qui pèse là-bas lourdement sur la psychologie collective.

Ce qui empêchait cette barbarie dans les sociétés fermées du passé, c’était justement cette structure de société qui conditionnait les êtres à leur insu, leur assignant des rôles, des comportements stéréotypés qui jugulaient les pulsions négatives. Quand on a commencé à en sortir par la modernité, et que l’individu peu à peu s’est extirpé de la clôture des sociétés anciennes, pour prendre lentement son autonomie, c’est l’Etat (au sens large) qui a au fur et à mesure pris le rôle de digue, en édictant des lois, en inventant la police, la justice et les châtiments divers et variés pour les contrevenants. Tant que nous restons dans une société (c’est le cas de l’Europe et encore plus particulièrement de la France) où d’un côté les individus sont devenus totalement autonomes (et je suis pleinement d’accord avec Marcel Gauchet qui l’analyse ainsi dans son quatrième tome sur l’évolution de la démocratie) et où de l’autre ils en sont encore, en grande partie, à une autonomie d’égoïsme, et non pas de responsabilité individuelle, tant que nous en serons là, l’Etat sera nécessaire, sous une forme ou une autre, avec son juridisme, sa police, sa justice, ses châtiments. On peut espérer que ce n’est qu’une étape dans la modernité et que cette autonomie va se transformer dans une responsabilité collective. Mais ce n’est pas encore le cas, même si des indices ténus semblent montrer que nous en prenons peut-être le chemin. C’est dire que tout ce qui va dans le sens du dépérissement de l’Etat : que ce soit l’utopie anarchiste ou l’ultralibéralisme qui croit que faussement tout se règle naturellement par la liberté des individus, que ce soit le marché ou la société elle-même, tout cela est mortifère pour nos sociétés et doit être combattu. Mettre le pied dans le dérèglement c’est glisser sur la pente qui mène à la barbarie.

Mais il existe aussi d’autres types de barbaries que l’on pourrait dire organisées par les Etats. Un autre type est celui organisé contre une partie de la population. C’est le génocide arménien organisé par l’Etat turc, c’est le génocide rwandais. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Birmanie contre la minorité Rohingya. Un troisième type est la barbarie organisée là encore par l’Etat mais pour terroriser sa population. C’est le stalinisme, où n’importe qui pouvait être inquiété (même et surtout s’il était près du pouvoir). C’est le maoïsme avec ses deux grandes époques de massacre (les pires du 20ème siècle). C’est le Cambodge Khmer Rouge. Les « Terres de sang » étudiées par Timothy Snyder dans un ouvrage précédent ont été victimes de la conjonction de deux de ces types de barbarie : la terreur d’Etat stalinienne et la barbarie nazie. Les sacrifices humains, notamment chez les Aztèques, où ils semblent avoir pris avant la fin de l’empire une très grande ampleur, sont une autre forme de barbarie, un peu à part me semble-t-il. Tout cela doit nous inciter à comprendre comment agir, toujours précautionneusement, car toute action a ses côtés positifs et négatifs et doit être corrigée en permanence. Mais le sens d’un certain avenir me semble quand même un peu éclairci aujourd’hui : que ce soit chez nous en Europe ou ailleurs dans le monde. Chez nous il faut préserver et améliorer les structures étatiques, tout en cherchant l’approfondissement démocratique qui viendra, espérons le, d’une responsabilisation collective des individus dans l’autonomie. Ailleurs il faut encore prendre encore plus de pincettes. On voit combien nos actions militaires sous les meilleurs prétextes sont presque toujours des échecs patents. L’autonomie des individus est partout en route, mais elle se fera avec des durées et des formes totalement variables d’un endroit à l’autre. A chacun de l’inventer. On ne peut qu’aider le plus discrètement possible de l’extérieur.

mercredi 30 novembre 2016

TANT DE DEROULEMENTS HISTORIQUES SEMBLABLES

Je suis frappé par nombre de déroulements historiques qui semblent jouer à peu de choses près la même musique. Ils commencent dans l’euphorie de la liberté et petit à petit celle-ci se transforme en tyrannie.

L’exemple le plus classique est naturellement celui de la Révolution Française qui débute globalement dans l’espérance de notre devise républicaine : liberté, égalité et fraternité. Même s’il n’y avait pas d’unanimisme, il y avait bien un courant très puissant en ce sens en 1789-90 avec la Déclaration des Droits de l’Homme, l’abolition des privilèges, la création de la Constituante, la Fête de la Fédération. Et on en arrive au Comité de Salut Public et à la Terreur en 1793-94. Mais ce qui est remarquable, c’est qu’il s’agit à la fois d’un glissement lent et insensible du premier temps au dernier et surtout du maintien des valeurs généreuses du départ (au moins dans les paroles). Il ne s’agit pas d’un changement idéologique, mais d’un changement qualitatif, les mêmes mots qui désignaient la libération des hommes désignent peu à peu leur asservissement.

Je suis en train de lire l’histoire des sociétés scandinaves et l’introduction de la Réforme est du même acabit. Certes elle a été en grande partie décidée par les rois locaux (Danemark et Suède à l’époque), mais elle correspondait au départ du 16ème Siècle à une libération d’une église qui à la fois s’éloignait du texte de l’Evangile et imposait un dogme strict. Il s’agissait d’une libération de l’individu qui était mis seul face à Dieu, qui pouvait interpréter l’Evangile à sa façon. Et peu à peu en moins d’un siècle on en est venu à figer un dogme luthérien aussi contraignant et obligatoire que l’était l’église romaine. Finalement les rois se sont servis de la Réforme pour s’émanciper de Rome et mettre à leur botte le clergé local.

L’arrivée de la modernité au Japon est arrivée de la même manière. Jusqu’en 1868 et depuis deux siècles le Japon interdisait tout contact avec l’étranger et vivait en totale autarcie. L’ère Meiji qui débute en 1868 veut faire entrer le Japon dans la modernité tout en gardant les valeurs du pays. Il s’ensuit une ouverture sur l’Occident dans tous les domaines techniques, culturels, idéologiques avec au départ une libération des expressions et des tentatives dans les directions les plus variées. La philosophie des lumières, comme les techniques industrielles occidentales sont très vite assimilées tout en les japonisant. Au départ le Japon est persuadé d’avoir un retard technique et culturel. Il prône l’égalité des nations. Il se développe à une vitesse vertigineuse et dès 1905 l’armée japonaise est capable de battre l’Empire Russe. La fierté japonaise nait peut à peu et se transforme lentement en impérialisme qui va coloniser la Corée, dominer des portions croissantes de la Chine et finir en nationalisme et en militarisme qui va tenter, de 1942 à 1945, de dominer tout le sud est asiatique, en se considérant comme un peuple supérieur par rapport aux barbares qui l’entourent. Mais là encore il y a eu glissement lent sans ruptures, les mêmes individus passant lentement de l’ouverture à l’autre au mépris colonialiste.

L’histoire du socialisme révolutionnaire est évidemment la même. Il s’agit au départ de libérer la classe ouvrière asservie du 19ème Siècle et pour cela il y a l’illusion qu’un système de propriété collective est la solution. Dans la quasi-totalité des penseurs socialistes ou anarchistes du 19ème Siècle l’idée de liberté est fondamentale. Et peu à peu on va glisser de cette liberté à une oppression imposée pour des lendemains qui chantent. La personnalité de Lénine (dès avant 1917) et le fait que la Russie ait seule « réussi » sa Révolution ont beaucoup pesé dans le mauvais sens. Et on sait comment on en a fini avec le goulag, le maoïsme, Pol Pot et j’en passe. Les sociaux démocrates ont sauvé l’honneur en abandonnant, mais de manière souvent honteuse, la propriété collective, et en instaurant quasiment partout en Occident l’Etat providence.

L’histoire d’Israël repasse le même film. Au départ il s’agit de créer un Etat où se retrouve ce peuple pourchassé pendant toute l’histoire. Il y avait quand même une verrue d’origine dans le pied, dans le fait que cet Etat « oubliait » qu’il existait aussi une population autochtone, ceux qui deviendront les Palestiniens. Les débuts révolutionnaires, très à gauche, de l’Etat d’Israël ont enchanté beaucoup de monde et puis peu à peu on en est arrivé à aujourd’hui. Il y a eu la guerre de 1967 et les territoires occupés qui sont devenus des colonies, il y eu le changement démographique dû à l’immigration massive de populations, venues de Russie notamment, qui a fait basculer la majorité du pays de la gauche vers une droite de plus en plus extrême et intégriste. Et aujourd’hui on a un pays colonialiste qui pratique ce qu’on ne peut appeler qu’un apartheid.

Cela ne veut pas dire que rien n’est possible et qu’il faut s’abstenir de toute idée généreuse car elle dégénèrerait immanquablement en tyrannie. La victoire de la social-démocratie que je rappelai plus haut le montre bien. Il s’agit simplement d’être extrêmement prudent et attentif. Le même mot peut véhiculer tout et son contraire. Par exemple, la démocratie socialiste n’était qu’un totalitarisme. Ce qui n’enlève rien au caractère positif de la démocratie. C’est quand même troublant ces cheminements quasi homothétiques ! On pourrait croire que l’histoire a des règles scientifiques si on n’avait pas appris que cela menait aux totalitarismes, comme cela a été le cas au 20ème Siècle.

vendredi 7 octobre 2016

FRAGILITE ET COMPLEXITE DE NOTRE SOCIETE

Notre société est de plus en plus complexe. Je parle de la société au niveau mondial, comme d’un ensemble unique. Elle me fait penser à la manière dont Bruno Latour décrit ce qu’il appelle Gaïa. Et il me semble qu’elle en a les mêmes caractéristiques. Elle est faite de systèmes dont aucun n’est indépendant des autres que ce soient les différentes sources d’énergie, les différentes nourritures, les transports, l’éducation, la santé, les différentes industries, la finance et les banques, etc. Tous ces systèmes complexes, car eux-mêmes très différents d’un bout à l’autre de la planète, sont tous interconnectés par des boucles d’action et rétroactions multiples. On pourrait dire infini, si l’infini n’était pas une grandeur mathématique théorique et non physique. Cette complexité fait qu’il est impossible de modéliser, même informatiquement un tel système et donc qu’il ne se gouverne que de manière empirique, expérimentale à chaque décision, sans jamais savoir ce que cela donnera, puisque toute action sur un module a forcément des répercutions imprévisibles quasiment partout ailleurs.

Mais ce qui est nouveau depuis moins d’un siècle c’est que nous avons enlevé l’échelle qui nous retenait au sol. Je m’explique. Jusqu’en gros le milieu du 20ème siècle la majorité de la population dans nos pays occidentaux développés vivait soit quasiment en autarcie, soit était proche de l’autarcie, ou pouvait y revenir en cas de crise grave. Dans les pays qui se sont développés plus tardivement, ou qui ne le sont pas encore, c’est plus tard que cette majorité de la population a quitté une vie proche de l’autarcie. Aujourd’hui le développement des villes, y compris dans les pays les plus pauvres, éloigne de plus en plus de monde de cette situation antique qui avait toujours très majoritairement prévalue, être proche de l’autarcie. Etre en autarcie, ou en être proche, n’est pas le plus souvent un indice de grand développement, mais, et je vais y revenir, c’est un indice de sécurité en cas de crise.

En effet, dans les crises historique précédentes, et nous ne les connaissons pas toutes, il y en a eu des centaines, quand des civilisations historiques, mais aussi préhistoriques, ont disparues. Les populations pendant un certain temps sont revenues en situation de quasi autarcie et ont repris le lent chemin vers une nouvelle civilisation des décennies ou des siècles plus tard. Certes il y a eu le plus souvent une chute brutale de population à cause des guerres, des famines, des épidémies, des massacres, etc. Mais une population a continué sur le lieu des anciennes sociétés une vie plus fruste, mais possible.

Or aujourd’hui si la civilisation actuelle se délitait, pour une raison ou pour une autre, qu’adviendrait-il ? J’expliquai plus haut que la complexité même de la société mondiale actuelle ne permet en aucun cas de savoir quel est son degré de sécurité. Nous avons tiré l’échelle en nous éloignant de l’autarcie ou du retour à l’autarcie possible pour la plus grande partie de la population mondiale. J’ajouterai que la population elle-même, des milliers de fois plus nombreuse que lors des crises précédentes, rendrait de toute façon un retour à une forme d’autarcie très difficile, à moins d’une diminution drastique de la population mondiale. Une autre nouveauté est que la société est mondiale et donc que, si effondrement civilisationnel il devait y avoir, il serait mondial. Alors que les disparitions de civilisations précédentes n’étaient que locales et souvent le fait d’un envahisseur créant rapidement une autre civilisation.

Nous ne pouvons pas savoir si notre société globale est fragile on non. Nous n’avons que des moyens empiriques et expérimentaux d’agir sur elle. Et de plus, même si une action scientifique sur elle était possible techniquement, ce qui je le répète n’est pas le cas, elle serait impossible humainement, politiquement. En effet la gouvernance politique et économique est un rapport de force. C’est la géopolitique qui agit et quand des difficultés se font jour les égoïsmes priment plus que jamais.

Alors on ne peut que regarder les choses se faire avec une certaine dose de scepticisme.

mercredi 18 mai 2016

LE CLANISME DES SOCIETES ARABES

J’avais déjà lu un ouvrage, dont je ne me souviens ni le titre ni le nom de l’auteur, qui expliquait les difficultés des entreprises occidentales à s’implanter dans d’autres régions du monde. Il citait notamment les problèmes particuliers de la Chine, sur lesquels je ne reviens pas, et les pays arabes. Il expliquait que es sociétés arabes fonctionnaient sur un modèle claniste et qu’il fallait apprendre à en tenir compte.

Dans la dernière parution d’ « Hérodote » deux articles reviennent sur ce problème, un sur l’Irak et un sur la Lybie. Le clanisme dans les pays arabes est comme partout dans le monde confronté à la modernité qui tend à autonomiser les individus. C’est une lutte interne à chacun de ces pays, analogue à la lutte que nous avons du mener depuis la Renaissance dans notre Occident pour mettre à bas la société fermée dominante à base religieuse. Les pays arabes s’en sont plus ou moins débarrassés, ou ont eu tendance à le faire, en Tunisie notamment, avec la laïcité imposée par Bourguiba. Le nationalisme, voire les tendances socialistes pan arabiques ont été dans ce sens. Mais à chaque fois que ces pays connaissaient des difficultés il y eu réactivation du clanisme. En effet celui-ci permet la protection des individus dans les périodes difficiles. De plus les régimes dictatoriaux ont pu s’en servir pour mieux asseoir leur pouvoir dans les moments où ils éprouvaient des difficultés, cela a été notamment le cas de Saddam Hussein et de Kadhafi à fin de leurs régimes.

La déstructuration de l’Etat Irakien, suite à l’intervention américaine, et à la totale incompétence de la gestion de l’Irak occupé par l’administration américaine, a poussé les Irakiens à reconstituer les réseaux claniques. En Lybie, qui n’a jamais été vraiment un Etat, les tribus ont toujours eu une importance de structuration de base de la société. Il est donc évident que l’après Kadhafi ne pouvait être que ce qu’il est : des coalitions de tribus en perpétuelle lutte/compromis entre elles.

C’est en ce sens que le grand credo pour la démocratie dans les pays arabes poussé notamment par Obama ou BHL oublie l’essentiel. Certes des secteurs importants des pays arabes sont en voie d’autonomisation, cela s’est manifesté notamment dans les Printemps Arabes, mais ils sont loin d’être sortis du clanisme, qui prend une importance accrue dans la crise actuelle. Les facteurs économiques et culturels ne permettent pas pour l’heure une véritable avancée démocratique dans ces pays. La démographie galopante, le retard économique qui se traduit par pauvreté et chômage est un premier obstacle à la possible démocratisation. On ne construit pas une démocratie dans la crise économique qui prend nécessairement le devant de la scène. La lutte pour l’autonomie de l’individu, qui est certes en cours, sera dure et longue. La place de la femme, comme partout, est essentielle. Cela se manifeste dans la crise islamique actuelle, comme dans la place des mutilations sexuelles féminines qui sont majoritairement pratiquées en Egypte notamment. Et la démocratie ne peut venir que quand l’autonomie des individus est bien avancée.

Dans les pays arabes aussi le chemin de l’autonomie de l’individu est en cours. Nous en vivons les soubresauts violents, avec des reculs parfois spectaculaires. Le clanisme est un obstacle à vaincre pour aller en ce sens. Seulement, tant que ces pays seront en crise, le clanisme sera leur meilleure protection. Car l’autonomie de l’individu le laisse seul et nu face à la société. Il faut reconstruire d’autres solidarités (nous en sommes notamment arrivés chez nous à l’Etat providence). Quand à la démocratisation de ces pays, qui a été en Occident une conséquence de l’autonomie, elle prendra, dans les pays arabes comme ailleurs, des formes forcément particulières. Elle est, elle aussi, en route de manière multiforme et chaotique. Mais nous n’en sommes qu’aux prémices.

jeudi 31 mars 2016

LA FIN DE LA CLASSE OUVRIERE ?

LA FIN DE LA CLASSE OUVRIERE ?

Le documentaire en trois parties « Nous ouvriers » qui vient de passer sur France 3 est particulièrement intéressant. Serait-ce faire de la théorie du complot de dire qu’il a été relégué à une heure hors des grandes écoutes populaires et que si les médias avaient fait son éloge pour le premier numéro il avait même disparu des programmes les deux semaines suivantes. Etonnant ! Pour l’enregistrer il fallait le faire sous un autre nom ! Avec cela on peut penser que presque personne en milieu populaire ne l’a vu, alors qu’il était politiquement explosif pour ce milieu.

Pour l’essentiel il s’agit d’une cinquantaine d’ouvrières et ouvriers qui racontent leur vie de 1945 (pour les plus vieux) à nos jours. Il y a trois époques. La première, très brève, aussitôt la Libération, correspond à la conjonction très particulière de l’union nationale suite à la Résistance alors que les ordres de Moscou au P.C.F. lui demandaient d’y participer. C’est le fameux « retroussons les manches » de Maurice Thorez. Le Parti Communiste écrit l’Histoire, se présentant comme parti de la Résistance, avec la classe ouvrière, classe de la Résistance. Le mineur devient le symbole du patriote. C’est la période de plus grande fierté et de pleine réalisation de la classe ouvrière. L’autre écriture officielle de l’Histoire, qui tiendra jusqu’aux années 1970-1980, sera celle gaulliste d’une France globalement Résistante, non contradictoire avec l’Histoire communiste. La deuxième époque commence quand Moscou demande aux Partis Communistes (vers 1947) de se mettre dans l’opposition avec le début de la guerre froide. Cela commence avec les grèves quasiment insurrectionnelles dans les mines notamment. Cette période ira jusqu’au milieu des années 1970. La classe ouvrière reste structurée, consciente d’elle-même. Elle est toujours fière d’elle-même et elle est de tous les combats politiques et sociaux, en tant que telle. Elle se regroupe essentiellement autour des Communistes (en gros un quart de l’électorat), de leur communisme municipal, de la C.G.T. et de toutes les filiales communistes (Union des Femmes Françaises, Mouvement de la Paix, etc.). Il y a un peu d’érosion avec le temps, avec le retour de De Gaulle en 1958, avec 1968 et la montée du gauchisme, et ce n’est que l’élection de Mitterrand en 1981 qui asphyxiera vraiment électoralement le Parti Communiste. Rappelons nous le 1er tour de la présidentielle de 1969 : Deferre candidat socialiste 5 %, Duclos candidat communiste 19 %. La troisième époque est celle, depuis le milieu des années 1970, de la disparition de la classe ouvrière. Non pas une disparition physique, le nombre d’ouvriers a certes diminué, mais il reste aujourd’hui autour de 20 % de la population active. C’est la disparition de la conscience de classe. Car pour qu’une classe sociale existe il ne suffit pas qu’elle existe physiquement dans la population, il faut aussi qu’elle ait la conscience d’elle-même. Et c’est cette conscience qui a disparu. Et c’est cela qui interroge.

Cette disparition de conscience n’est en rien innocente. La disparition du Parti Communiste qui la structurait, l’affaiblissement syndical (et particulièrement pour ce qui nous concerne ici, celui de la C.G.T.) en sont une cause essentielle. A cela s’ajoute le fait que les ouvriers sont de plus en plus regroupés dans des petites entreprises, où le rassemblement social est plus difficile. Mais ce qui s’est passé pour l’essentiel c’est la victoire idéologique d’une autre conception de la société, dirigée contre les ouvriers, contre le peuple. L’idéologie devenue dominante est la conjonction de celle des couches moyennes boboïsées avec celle d’une droite qui accompagne les intérêts de la finance internationale, abandonnant le consensus social-démocrate gaulliste. Deux idéologies qui vont dans le même sens, même si elles font semblant de s’opposer, pour mieux faire croire qu’en dehors d’elle rien n’existe. Il s’agit de nous vendre une société qui prône l’ouverture dans tous les domaines (celui des marchandises, des capitaux, plus ou moins celui des hommes), une société médiatisée de l’instantané qui valorise le multiculturalisme et rejette comme dépassé les valeurs traditionnelles (tout au moins les acquis de l’Etat providence, tenus pour des privilèges). Une société qui a laissé à des structures internationales (Union Européenne, FMI, Banque Mondiale) les pouvoirs traditionnellement étatiques, que ces structures se sont empressées de mettre au seul profit du capitalisme financier international. Une société qui dévalorise le travail ouvrier comme dépassé et l’a laissé en partie partir vers les pays à bas salaires et aux conditions sociales les plus faibles. Une partie très intéressante du documentaire est celle où ils analysent la langue nouvelle mise en place pendant ces dernières décennies. Le mot ouvrier a disparu, on parle de technicien, voire d’agent de production ou de collaborateur (le spectre du Pétainisme a été visiblement oublié). Il n’y a plus de chaines, mais des lignes de production. Il n’y a plus de classes sociales, ni évidemment de lutte des classes, rien que des conflits catégoriels, etc. Car la langue est un élément fondamental de l’idéologie. Rappelons-nous la novlangue du « 1984 » d’Orwell ou les études de Victor Klemperer sur la langue du 3ème Reich. Il y a dans cette nouvelle période un abandon, un mépris, un éloignement des ouvriers à tous les niveaux. Relégués dans des banlieues, voire dans un suburbain lointain, soumis au chômage massif, à la précarité, on leur refuse jusqu’à la reconnaissance de leur nom.

Alors certains s’étonnent ensuite des coups de bâton. La montée de l’impopularité des élites, du refus des politiques, l’abstention qui se massifie, la montée du Front National ne sont que la traduction quasi sauvage et inconsciente d’une nouvelle lutte de classe qui ne dit pas son nom. Le mépris dans lequel on maintient ceux qui ne pensent pas comme les élites se manifeste comme il peut. On ne bride pas le mécontentement. Comme l’eau il déborde toutes les digues. Alors, préventivement on écorne la démocratie pour tenter d’éviter que ces barbares, qu’ont quasiment toujours été les couches populaires pour les élites, ne puissent agir, même s’ils prennent le pouvoir. Et quand les Grecs élisent un gouvernement qui refuse le consensus on ne lui laisse qu’un choix : se soumettre. La situation actuelle est pleine de risques explosifs, ne serait-ce que parce que la situation n’est pas maîtrisée, le Front National n’a pas jusqu’ici cette capacité. Jusqu’ici les révoltes (Bonnets rouges, agriculteurs, etc.) ont été jugulées. Cela durera-t-il ? En tout cas la classe ouvrière, le peuple, existe bel et bien, même si on lui dénie ces appellations et s’il ne se reconnaît plus dans ces mots et donc dans sa réalité. La lutte idéologique est donc bien une priorité, et d’abord pour renommer ce qui existe, pour l’encadrer et l’aider à voir un avenir. Ce n’est pas pour moi un hasard que le silence sur ce magnifique documentaire. C’est une autre forme, particulièrement déplaisante, de la lutte idéologique.

lundi 29 février 2016

LE PASSAGE AU NEOLITHIQUE

LE PASSAGE AU NEOLITHIQUE

Le passage au néolithique est un évènement majeur de l’histoire de l’humanité. Il a pris des formes diverses, beaucoup de temps et probablement de retours en arrière. Non écrit il est difficile à décrypter. Pourtant grâce aux études historiques et anthropologiques il permet d’être sondé.

Tous les auteurs ne sont pas d’accord sur tout. Jared Diamond considère que peu d’espèces animales et végétales sont domesticables. Il pense que les principaux ancêtres des animaux de la domestication occidentale (ovin, bovin, cheval) étaient disponibles pour les deux premiers dans le croissant fertile (probablement en Anatolie), le troisième plus au Nord dans les steppes eurasiennes. De la même manière que les ancêtres des principales céréales occidentales (blé et autres céréales notamment). Pour lui, peu d’espèces sont domesticables. Le cheval par exemple, et pas le zèbre, etc… Pour lui, l’évolution de l’homme, qui s’est faite en Eurasie à côté des ancêtres des animaux domestiques a permis que ceux-ci apprennent à se protéger, et donc à survivre en tant qu’espèce, au fur et à mesure que l’homme devenait meilleur chasseur. La chance des habitants du croissant fertile, qui vont inventer la néolithisation, est d’avoir encore autour d’eux, survivantes, des rares espèces domesticables. Pour lui, par contre, quand l’homme a colonisé d’autres territoires isolés, comme certaines îles, l’Australie, l’Amérique il était déjà un chasseur accompli et le gros gibier, qui aurait peut-être pu être éventuellement domesticable a été massacré, l’homme était bon chasseur et le gros gibier n’avait pas appris à se méfier de lui. Cette explication est probablement un morceau de vérité, mais elle n’explique pas pourquoi le lama, qui sera quasiment la seule espèce domestiqué en Amérique a survécu, ni le bison non plus. Elle pose aussi la question de la gestion des ressources naturelles qui est au cœur de la conception des sociétés animistes ou totémiques de ces chasseurs cueilleurs. Ils ont dans leur pratique quotidienne un souci de préserver l’équilibre naturel de la nature, notamment grâce à leur inconscient qui attribue une intelligence aux animaux (comme aux plantes le plus souvent d’ailleurs). Pourquoi auraient-ils agi autrement avec ces nouveaux animaux rencontrés lors de leur conquête des nouveaux territoires vierges ? Parce qu’ils étaient inconnus ? Parce que lors d’une telle conquête les sociétés ne sont pas solidifiées ou en transformation, mentales en particulier ? Philippe Descola, lui, semble poser moins de limites aux espèces domesticables. Il semble penser que c’est essentiellement l’inconscient des sociétés totémiques ou animistes qui les a empêchées, mentalement, de pouvoir domestiquer les espèces existant autour d’elles.

Toujours est-il que c’est un pas mental extrêmement important qui a du être franchi pour passer des sociétés de chasseurs cueilleurs animistes ou totémistes à une société néolithique. Ces sociétés considèrent que les animaux, comme les plantes, pour la plupart d’entre eux ont une intelligence de même nature que l’homme. Pour passer à la néolithisation il faut changer d’identification pour reprendre le mot de Philippe Descola et passer à ce qu’il appelle une société analogique dans laquelle l’homme considère les intelligences de tous les existants (hommes, animaux, plantes, esprits, mais aussi rivières, montagnes, etc…) différentes, comme leurs physiques. C’est un changement énorme, qui demande beaucoup de temps, ou des circonstances très particulières (effondrement des sociétés pour des raisons diverses : massacres, épidémies, changement climatique brusque, etc…) déstructurant le mental des sociétés. L’exemple que donne Philippe Descola de passage géographique des sociétés animistes et totémiques d’Amérique du Nord à des sociétés pratiquant de plus en plus l’élevage en passant par l’extrême Nord Est de la Sibérie pour arriver plus au sud à de véritables sociétés d’éleveurs permet-il d’imaginer un passage historique du même genre ? N’empêche qu’il a fallu bien commencer et que ceux qui commencent le fassent d’abord dans leur tête, dans leur inconscient. Il a du y avoir bien des avancées et recul successifs, des tentatives de domestication avortées, tant des plantes que des animaux. Il ne faut pas non plus penser ce très long processus de néolithisation comme une avancée consciente, c’est le hasard qui a fait les choses. Peut-être qu’au départ il y a eu, avant même l’avancée importante de la domestication des plantes et des animaux, un changement mental permis par une concentration humaine plus importante, par une sédentarisation relative, un début proto-urbain dans des régions (Palestine, Anatolie ?) qui avaient des ressources suffisantes pour nourrir une telle population ? Une évolution vers une société analogique qui aurait permis de pouvoir concevoir la domestication. Ce même phénomène a du se passer en Chine, comme en Amérique centrale et du sud pour expliquer là encore l’invention du néolithique.

Il est assez caractéristique de voir que dès le début du néolithique nous sommes entrés dans des sociétés qui ont les caractéristiques que Philippe Descola donne des sociétés analogiques. Nous trouvons les premières villes comme Jéricho ou Çatal Höyük. Des villes, c'est-à-dire la division du travail, au moins partielle, des dirigeants, une religion. Dès l’arrivée de la néolithisation sur la côte atlantique on constate le phénomène mégalithique qui nécessite là encore des sociétés importantes avec les mêmes caractéristiques correspondant bien à des sociétés analogiques. Le changement d’identification a eu lieu par rapport aux chasseur cueilleurs animistes ou totémistes.

Si l’on suit Philippe Descola, et sur ce point je suis prêt à le suivre, le passage au néolithique est le premier changement essentiel dans l’histoire de l’humanité (dans sa préhistoire). Avant les sociétés étaient toutes des sociétés animistes ou totémiques. Il a fallu longtemps pour ce passage à des sociétés analogiques : il a fallu briser bien des barrières mentales, changer totalement de paradigme, en particulier dans la conception que l’on avait des autres existants vivants : plantes et animaux. Ce qui a bouleversé jusqu’à la conception que l’on avait des autres humains, qui se sont mis eux aussi à se différencier permettant l’esclavage, la domination des uns sur les autres, par la distinction de classes sociales. Mais cela a aussi bouleversé les autres, ceux qui vivaient à côté, restaient dans des sociétés animistes ou totémiques. Je pense que c’est, en plus long, plus complexe, quelque chose qui ressemble à notre modernisation actuelle, qui semble finalement le deuxième changement historique majeur de l’histoire humaine, après la néolithisation. Les soubresauts du monde d’aujourd’hui avec l’attraction/répulsion de la modernité, de l’égalité et de la liberté des individus, et notamment des femmes, qui bouleverse toutes les sociétés aujourd’hui, qui les déstabilise, en recherche d’un nouvel équilibre dynamique, dont nous récupérons les éclaboussures avec notamment le terrorisme, sont probablement du même genre de ce qu’a du vivre le monde quand la néolithisation a peu à peu progressé.

Pour conclure je dirai simplement qu’il m’a toujours semblé que le mythe du Paradis Terrestre est, pour moi, celui de la nostalgie des sociétés anciennes de chasseurs cueilleurs, et que la sortie du Paradis correspond, pour moi encore, à l’inscription dans la mémoire des populations des changements vécus lors de la néolithisation. Car avec la néolithisation il y a eu l’invention du travail (un paysan éleveur passe beaucoup plus de temps pour se nourrir qu’un chasseur cueilleur), les épidémies qui se propagent avec la concentration humaine bien plus grande et les animaux domestiqués, les disettes et famines dues aux mauvaises années agricoles et aux épidémies animales. Une société qui a aussi perdu le contact avec la nature, même si ce concept n’est pas encore inventé, en tout cas une société qui considérant tout existant différent catégorie les hommes et permet notamment l’invention de l’esclavage, de classes dirigeantes, qui demande pour comprendre le monde de définir beaucoup de liens entre les existants.

REFLEXIONS SUR « Vers une nouvelle condition historique » de François HARTOG

REFLEXIONS SUR « Vers une nouvelle condition historique » de François HARTOG

Dans le dernier numéro du « Debat » François Hartog pose le problème des changements dans la manière de concevoir l’histoire. Dans sa conclusion il dit notamment que « dans cette nouvelle « condition numérique », qui est aussi une nouvelle condition historique, articuler passé, présent et futur devient plus problématique que jamais, mais apparaît d’autant plus nécessaire… ». N’étant qu’un non spécialiste autodidacte je ne saisis peut-être pas toute la profondeur de la crise que ressent François Hartog. Pourtant vu donc d’une personne autant extérieure à la discipline, que toujours attentive et concernée par l’histoire, il me semble que la crise de l’histoire est en voie d’être dépassée, et comme toujours par le haut. Cela rappelle à un scientifique la manière dont se solutionnent habituellement les crises dans ces disciplines. La manière dont au début du 20ème siècle Einstein avec ses théories de la relativité a dépassé la crise de la physique d’alors, non pas en désavouant la mécanique newtonienne, mais en montrant qu’elle n’était qu’une approximation pour des vitesses faibles par rapport à celle de la lumière. La crise que nous vivons aujourd’hui en cosmologie en cherchant, vainement jusqu’à présent, masse noire et énergie noire se résoudra-t-elle de la même manière ?

Nous avons vécu pendant longtemps en regardant le passé, en inventant notre roman national. Les Turcs qui rejettent toujours le génocide arménien et qui considèrent que les massacres de populations grecques et arméniennes autour des années 1910-1920 n’étaient que des ripostes limitées aux attaques de ces deux peuples, en sont restés à ce roman national. Comme les Algériens qui ne voient leur guerre de libération que sous l’angle des exactions françaises, fermant les yeux sur les massacres des autres partisans algériens non FLN, les massacres des Harkis, etc… Les Israéliens qui érigent la Shoah en acte unique qui justifie pour eux la création de leur Etat et le retour de tous les juifs du monde et refusent de poser le problème de l’expulsion des populations palestiniennes et leur colonisation tient aussi du roman national. De la même manière pendant plus de deux décennies nous avons vécu dans l’affirmation officielle d’une France en grande partie résistante opposée aux collaborateurs pétainistes minoritaires. La tentative avortée de Nicolas Sarkozy sur l’identité nationale allait dans le même sens. Avec les « subaltern studies », mais pas seulement avec elles, le roman national a été contesté. La face noire du passé est apparue. La colonisation n’a pas été qu’une œuvre généreuse, nombre de Français se sont enrichis de l’esclavage, Pétain n’a pas été majoritairement détesté, loin de là, etc… Alors certes il y a eu la tendance de certains à tout peindre en noir après la rassurante épopée du roman national. Dans le récent téléfilm (ce n’est qu’un téléfilm pas de l’histoire, mais il résume bien pour moi le problème) « The book of Negroes » on a tout l’intérêt de voir l’esclavage raconté du côté des esclaves : des rapt en Afrique jusqu’aux plantations américaines, comme l’indépendance américaine, ainsi que la suppression anglaise de la traite. Mais on ne voit pas la plume d’un indien dans tout ce téléfilm et il faut chercher loin pour voir le moindre noir antipathique. Le débat historique est là pour établir un équilibre, certes toujours mouvant, d’autant que l’histoire est écrite par les acteurs d’aujourd’hui. Et il me semble justement que les « subaltern studies », comme l’histoire globale, ont permis une ouverture, un débat, qui permet de voir plus large, plus haut, plus divers aussi. Certes, avec la modernité nous avons cessé de voir le passé comme un temps, qui était mythique, à imiter. Mais justement cela permet enfin de le voir sous ses aspects les plus divers. Jamais tout blanc ou tout noir, mais riche de contradictions.

L’échec de la période des grandes idéologies, définitive après la chute du mur, la montée de la crise écologique, ont entraîné une perte de foi dans l’avenir que ces idéologies, et la croyance en la toute puissance de l’homme et de la science qui avaient envahies le champ des croyances. Et face à un passé trop dénigré et un avenir qui apparait inconnu, ou même pire plein de dangers, le présentisme est devenu un mode de vie. C’est difficile de sortir de décennies où l’on croyait aux lendemains qui chantent. C’est difficile d’admettre que aujourd’hui, comme hier, et probablement comme demain, le monde est plein de contrastes. Pourtant là encore, comme pour le passé l’échec des visions d’avenir enchantées, que véhiculaient la toute puissance de l’homme et de la science et les grandes idéologies est un bienfait. Nous devons apprendre, si nous sommes suffisamment intelligents, à avoir face à l’avenir une sorte de principe de précaution, de responsabilité, qui est tout sauf le « on ne peut rien faire ».

Il me semble enfin que nous avons appris à mieux nous situer historiquement, grâce à des chercheurs qui ont déchiffré la nature de notre présent, de son advenue, à partir du passé. Et si naturellement tout ce qu’ils ont dit et écrit sera redit et réécrit autrement par les générations de demain, leur enseignement critique nous est une boussole, une grille de lecture irremplaçable. Marcel Gauchet nous montré la nature de la modernité que nous vivons dans notre Occident depuis la Renaissance (et même plus avant). Ce désenchantement du monde, qui a permis par l’autonomie croissante de l’individu de créer le développement scientifique, le capitalisme, la démocratie, etc… Maurice Godelier, sur le même plan nous montre que toutes les sociétés sont basées sur un politico-religieux qui est permis par un inconscient sexuel mis dans la tête des individus. Un inconscient sexuel qui fixe aux deux sexes leur place dans la société, qui fixe tabous et obligations sexuelles. D’autres prennent le même problème par d’autres éclairages. Philippe Descola classe les sociétés en quatre identifications. La modernité correspondant pour lui au passage à ce qu’il appelle le naturalisme. Tous nous montrent la très grande difficulté de changer une société, et donc combien le passage à la modernité que nous vivons est très difficile. Il a fallu 250 ans pour passer de 1789 au mariage pour tous. La globalisation actuelle est donc naturellement une perturbation mondiale sans précédent de toutes les sociétés. Elle est une perturbation de tout l’inconscient des individus. Nous avons jeté un immense rocher dans l’eau et les vagues ne sont pas prêtes de s’arrêter. D’autres encore tentent d’éclairer par différents autres côtés cette modernité. Dans ce même numéro du « Débat », Alexis Dirakis, cite Helmuth Plessner et sa théorie des frontières, etc…

Il me semble que pour le passé, comme pour l’avenir, la crise de l’histoire nous a appris que tous les phénomènes sont complexes, qu’ils ont différents aspects, différentes facettes, que rien n’est ni tout noir, ni tout blanc. Il me semble que nous avons en plus de cela des grilles de lecture pour comprendre le présent et tenter de cerner des avenirs possibles. Nous avons appris notamment le rôle central de l’autonomie de l’individu, de son égalité, et particulièrement le problème partout symptomatique et crucial des femmes.

Avec cela il me semble que nous avons les outils nécessaires pour comprendre les problèmes d’aujourd’hui, pour nous orienter dans le présent. Nous comprenons aussi bien les réticences face au mariage pour tous, que le problème du voile dit islamique. Nous comprenons cette attirance/répulsion de la modernité que représente L’Etat Islamique comme les tentatives communautaristes ici en France. Avec cela nous pouvons décrypter les combats pour la laïcité entre les intégristes antireligieux et les « bisounours » qui excusent tout retour en arrière de la modernité vers le communautarisme. Avec cela, personnellement au moins, je me sens une boussole pour chercher vers l’avenir en gardant à l’esprit l’essentiel l’égalité des individus, leur liberté et le problème toujours central de la femme. Mais peut-être cela n’est-il que la vision superficielle d’un simple amoureux de l’histoire ? Pour moi j’ai l’impression d’une sortie, par le haut, de la crise de l’histoire.

Le présentisme actuel de toute façon n’est qu’une fuite en avant, comme le temps d’ailleurs que l’on n’arrête pas. Car le présent n’existe pas, il est sans cesse rejeté dans le passé. Il n’est qu’une illusion et les présentistes en fait regardent sans cesse un futur proche.

jeudi 21 janvier 2016

QUESTIONS SUR LA POPULATION ET LA FIN DES CIVILISATIONS

QUESTIONS SUR LA POPULATION ET LA FIN DES CIVILISATIONS

L’intéressant reportage d’hier sur la 5 sur Angkor me mène à une question qui me tarabuste depuis pas mal de temps.

Les historiens considèrent que jusqu’à la révolution agricole du 20ème siècle une ville pour vivre sur son environnement ne pouvait dépasser quelques dizaines de milliers d’habitants. Au-delà il fallait un pouvoir fort qui permette un approvisionnement régulier à grande distance. Certes selon que l’on se nourrit de blé ou de riz les choses changent un peu, mais pas sur l’ordre de grandeur.

Premier exemple Rome. Au temps de sa plus grande splendeur, sous l’Empire elle avait, estiment les historiens, de 250 à 500 000 habitants. Les sources historiques rappellent que le peuple était nourri de pain, donné par le pouvoir. Quand il venait à manquer on avait des émeutes. Le blé venait en grande partie d’Egypte et de Tunisie. Quand l’Empire s’est fissuré : d’une part il n’y avait plus de pouvoir qui pouvait nourrir le peuple et d’autre part les voies d’approvisionnement ont été plus que certainement totalement déstabilisées, même si on n’envisage pas les « invasions barbares » de manière trop cataclysmiques. La ville ne pouvait plus s’approvisionner suffisamment. Que sont alors devenus ses habitants ? Ont-ils été éliminés par des massacres, des famines ? Sont-ils partis à la campagne tenter de survivre en occupant des lopins de terre en autosubsistance ? Ont-ils pour cela occupés les villas et les latifundia, car il ne devait guère y avoir de terre disponible autour de Rome ? Il me semble avoir déjà lu quelque chose sur le déclin des villas, c’est tout. Cela me semble quelque chose d’important qui a du se passer et que je n’ai jamais vu écrit.

Pour Angkor le problème est relativement semblable. Après Jayavarman VII la ville qui faisait pense-t-on environ 750 000 habitants a décliné. Il n’y a plus eu de constructions importantes. Peu importe les raisons du déclin, mais les nombreux habitants qui vivaient de l’administration, des temples, de l’éducation, de la danse, etc… ont du se nourrir et que sont-ils eux aussi devenus ?

Je pense qu’on ne connait pas, que l’on minimise, les fluctuations importantes de population qui se sont produites probablement très souvent dans l’Histoire. Il faut peu de temps pour qu’une population se développe beaucoup. Même sans les méthodes de santé et d’hygiène moderne, elle peut doubler en une génération de 25 ans et donc être multiplié par 16 en un siècle, si les conditions sont favorables. Mais elle peut aussi régresser très vite avec les épidémies, les guerres, la désorganisation des Empires. Pensons que ce n’est que très récemment qu’on a estimé que plus de 90 % des Indiens de toute l’Amérique ont disparu à cause des épidémies apportées par les colonisateurs. Plus un Empire est important et donc riche d’interdépendances, plus il est fragile. Couper un ou deux liens et plus rien ne tient et tout s’effondre, et la population aussi. Notre monde interconnecté et mondialisé n’est-il pas encore plus fragile que les Empires d’hier, car encore plus interdépendant ? Les moyens d’éviter la ruine sont aussi plus importants. Qui l’emporte des deux tendances ?

mercredi 6 janvier 2016

LA VOIE

LA VOIE

Je suis en train de parcourir le livre « La Voie » d’Edgar Morin. Ce titre est amusant car la Voie c’est aussi le Tao chinois, qui n’a rien à voir avec ce livre. Edgar Morin donne toutes les réformes qu’il faudrait pour arriver à un monde meilleur, pour conjurer la catastrophe multipolaire qu’il sent venir. Les deux problèmes qui me posent sa lecture sont que d’une part il ne comprend pas les causes profondes de la situation actuelle. Et deuxièmement, contrairement au Tao justement, il ne comprend pas non plus comment et où agir. Ce livre est donc, très malheureusement pour moi une très belle compilation de toutes ces réformes, la plupart totalement irréalisables, qu’il serait très bien de faire. Idéalisme quand tu nous tiens… Ceci étant je comprend très bien les propos d’Edgar Morin ayant bien longtemps erré sur les mêmes chemins pavés de bonnes intentions.

Je voudrai en profiter pour dire que je crois avoir bien cerné maintenant la réalité de la situation actuelle, les problèmes rencontrés, en fait les lignes de force et de fracture en mouvement dans notre monde. Un peu une tectonique des plaques au niveau des sociétés. Il me semble être arrivé enfin à une compréhension assez complète du monde où nous vivons. Je pense avoir enfin fait un saut qualitatif dans la compréhension. Certes, comme toujours, tout sera modifiable, si j’en ai le temps, mais je crois avoir enfin atteint un stade de compréhension des mécanismes fondamentaux qui mettent en mouvement nos sociétés. Mais cela ne va pas être si facile à expliquer simplement. Je vais essayer pourtant.

Je partirai de Marcel Gauchet et Maurice Godelier qui me semblent tous deux avoir bien compris la nature des sociétés avant la modernité, ainsi que pour le premier leur évolution. Ils me semblent essentiels et c’est en grande partie grâce à eux que j’ai compris ce qui me semble l’essence des choses. Car si nous voulons comprendre aujourd’hui et prévoir demain il faut voir d’où nous venons et par quels chemins. Les sociétés anciennes étaient fondées sur le politico-religieux renvoyant à un passé mythique qu’elles cherchaient à faire revivre. Dans ces sociétés fermées, pour faire société justement, les individus étaient assignés à des places bien précises et la conception de la sexualité. Ce que j’appellerai dans ce texte l’inconscient sexuel au sens large c’est le rôle des deux sexes dans le travail, la famille, la vie sociale et politique, les pratiques sexuelles, interdits, obligations et tabous qui est enraciné dans l’inconscient des individus et auxquels il se soumet sans le discuter, parce qu’ils lui parait évident. La modernité, née en Occident, c’est la lente montée de l’individualisme. C’est l’ouverture des sociétés fermées. Cela a permis à partir de la Renaissance, puis avec les Lumières du 18ème, de permettre l’existence des sociétés démocratiques, nées à parti de la fin du 17ème Siècle, en libérant les sociétés du religieux. Libération au sens politique, d’organisation de la société, pas des individus qui peuvent continuer à avoir leurs croyances religieuses dans le domaine privé, autonomie de l’individu encore une fois. La victoire finale, chez nous, de cette modernité c’est la libération des tabous sexuels (libération économique des femmes, contraception, avortement, reconnaissance de toutes les formes de sexualité). La profondeur du subconscient se mesure par ces 225 ans qu’il a fallu pour passer de 1789 à l’adoption du mariage pour tous. Je préciserai que je considère que cette libération de l’individu, même si elle pose bien des questions et problèmes, est un concept universel, qui ne peut qu’être appelé à rayonner partout dans le monde, mais certainement de manière totalement diverse. Ce n’est en rien un concept de culture seulement occidentale. Mais, et je vais y revenir, cela ne peut pas se faire n’importe comment, sans très grands dangers.

Or la plupart des sociétés sur notre planète sont loin d’en être au même point de libération de l’individu que nous. Il ne s’agit pas, précisons le dès l’abord, d’un point sur un axe entre un passé et un avenir, un axe du progrès. Non, le monde est une constellation de sociétés, et toute hiérarchie entre elles est une forme de racisme. Beaucoup de sociétés sont encore, même si des élections y ont lieu, des sociétés où domine le politico-religieux avec un inconscient sexuel au sens large. Le monde n’a jamais été un monde statique. Sans cesse, depuis la Préhistoire, des sociétés se sont opposées les unes aux autres, ont échangé, se sont dissoutes et reconstituées autrement. Le monde a toujours été chamboulé. Pensons par exemple aux les invasions mongoles qui ont plusieurs fois totalement restructuré une grande partie de l’Asie, comme l’avaient fait aussi les invasions arabes (militaires et/ou culturelles). Avec la mondialisation, née justement à la Renaissance, il y a eu un changement dans la nature des phénomènes. Au départ la colonisation de l’Amérique ressemblait aux chamboulements du passé : un ou des peuples vainqueur(s) asservi(ssen)t politiquement, économiquement, culturellement, religieusement un ou des peuples vaincu(s). Il y a imposition d’un nouveau politico-religieux et de nouvelles imprégnations dans le subconscient de conceptions sexuelles. Mais on reste dans le même registre. Le chamboulement est grand, mais pas total. D’autant que cela se termine presque toujours par un métissage. Pensons à la vierge de Guadalupe, métisse de Marie et de la Pachamama. Mais peu à peu les sociétés occidentales colonisatrices se sont ouvertes, l’individu à commencé à y prendre toute son autonomie. Cela a commencé à changer lentement le fond des choses. Pendant longtemps certes cela n’a pas changé la vision raciste portée par la quasi-totalité des colonisateurs, voir notamment la longue histoire de l’esclavage et la liberté politique accordée aux noirs dans le sud des U.S.A. seulement il y a une cinquantaine d’années. Les sociétés colonisées avaient tendance à être remplacées non plus par des sociétés à l’ancienne, basées elles aussi sur le politico-religieux avec un inconscient sexuel au sens large, mais par des sociétés en voie d’ouverture qui en libérant les individus, se libéraient du politico-religieux et finissaient par mettre en cause le plus profond : le subconscient sexuel. Même dans les sociétés où les colonisés étaient les plus sous-traités en races ou classes dominées le chemin a commencé à se faire dans les esprits de tous. En même temps s’est introduit le capitalisme, qui a totalement lui aussi déstructuré toutes les sociétés à travers le monde, introduisant des modes de fonctionnement économiques et sociaux la plupart du temps antagonistes avec les sociétés locales. Le socialisme sous sa version communiste, a aussi apporté une déstructuration, notamment dans les pays nouvellement décolonisés tombés dans l’aire soviétique, mais cela a moins duré. Disons, que contrairement à la vision marxiste des choses, qui donne la priorité à l’économie, c’est le bouleversement du politico-religieux et de l’inconscient sexuel au sens large qui, étant le plus fondamental, a été le plus déstabilisateur.

Ces sociétés dans le monde entier se sont décolonisées. Elles y sont arrivées pour la plupart totalement déstructurées. On n’a pas saisi jusqu’à présent la profondeur de cette déstructuration. Elles ont habillé leur nouveau fonctionnement, quand cela a été possible, sous des formes connues pour les Occidentaux : des partis politiques, des élections. Mais cela ne correspondait en rien à la démocratie que nous connaissons en Occident. Les sociétés, les individus, à part une frange ultra minoritaire de dirigeants politiques, économiques et culturels occidentalisés, étaient dans un état de déstructuration, notamment au niveau de l’inconscient sexuel. On était, et on est encore plus aujourd’hui, je vais y revenir, dans l’état d’un plan d’eau où serait tombé un immense rocher, des vagues immenses le parcourent en tout sens, jusque vers la rive, avant qu’un équilibre nouveau se trouve. Chacune de ces sociétés a cherché sa voie, la cherche toujours, bousculé par les bouleversements dont je vais parler ensuite. Mais bien souvent les nouveaux Etats ne correspondaient pas aux anciennes sociétés qui étaient encore partiellement vivantes, elles en regroupaient plusieurs, en partageaient certaines. Le moule démocratie/capitalisme qui était, et est encore plus aujourd’hui, imposé ne correspondait en rien au fondamental de ces sociétés. Inutile de chercher ailleurs les tendances au repli vers le religieux le plus archaïque de certains. Pour tenter de refaire société, on cherche, comme hier, c'est-à-dire pour eux, comme toujours, dans un passé mythifié des solutions pour vivre aujourd’hui. On cherche à retrouver un inconscient sexuel au sens large, avec malheureusement naturellement, l’oppression des femmes. Inutile de chercher plus loin l’obsession sur la femme dans le monde musulman. Pensons quand même pour relativiser les choses à ce qui se passe chez nous. La tentative sarkozyste de définir l’identité nationale, le retour aux valeurs de Valls et Hollande, ne sont-ils pas aussi des tentatives de revenir à un passé mythifié, celui d’une Troisième République laïque qui n’a jamais existé telle qu’ils la rêvent. La puissance des manifestations de la manif pour tous n’a-t-elle pas montré la prégnance encore dans nombre d’inconscients individuels des vieilles superstitions religieuses. Ca fait combien de temps qu’on ne dit plus en France qu’une femme qui a ses règles fait tourner une mayonnaise ?

Et nous en sommes là. Mais le monde d’aujourd’hui dans lequel toutes les sociétés sont en recomposition est très particulier et ces particularités influenceront l’avancé de ces recompositions. Donnons ces particularités en désordre. L’ultra libéralisme est triomphant. Il a imposé la main mise du capital financier sur l’économie, mais aussi la politique. Depuis le milieu des années 1970 on l’a laissé triompher dans le sillage des Reagan et Thatcher. Tous les politiques de gouvernement, y compris les socialistes lui ont abandonné la direction des affaires mondiales. Il règne en maître avec ses règles de dérégulation, d’imposition de l’austérité, d’atteinte aux conquêtes sociales à la Banque Mondiale, au F.M.I., à la Commission Européenne, etc. Il bloque jusqu’à présent toutes les initiatives des Etats à se libérer de lui. Jusqu’à quand ? Nous faisons face à une crise écologique d’ampleur totale. Epuisement des ressources minières (y compris énergétiques et l’eau), pollution et désertification des sols, déboisements inconsidérés, déversements massifs de produits chimiques sans contrôle (pesticides, perturbateurs endocriniens, etc.), extinctions massives des espèces (tant terrestres, aériennes qu’aquatiques), réchauffement climatique, etc. Et cela alors que la population de l’humanité explose. Certes la plus grande partie des pays connait une transition démographique qui permet de croire pourvoir stabiliser la population mondiale, mais à un niveau très élevé pendant ce siècle. Néanmoins, et je l’ai exprimé dans un autre article, il y a peu, il y a je crois un biais démographique et si certaines populations (africaines subsahariennes notamment) continuent à ne pas connaître cette transition démographique cette stabilisation n’aura pas lieu. Les forces de déstabilisation des sociétés sont très nombreuses. Internet, la télévision, y compris les feuilletons égyptiens ou les films nigérians, envoient presque partout dans le monde des visions occidentales de libération de l’individu, des propagandes de mode de vie de classes moyennes occidentales, impossibles à généraliser partout sur notre planète. Les forces de déstabilisation sont encore bien plus grandes quand les Occidentaux détruisent les structures politiques en Irak, Afghanistan, Lybie sans être capable de rien mette à leur place. L’ingérence humanitaire s’est presque toujours révélée une catastrophe. Car s’il est une leçon de ces dernières décennies, c’est bien qu’on ne change pas une société de l’extérieur sans gros dangers. L’interventionnisme qui au départ semble généreux, au nom des Droits de l’Homme, de la sauvegarde de populations en danger, est presque toujours plus qu’un échec, une régression par rapport au niveau précédent.

Pour conclure je dirai que nous sommes en train de vivre une période unique dans l’histoire de l’humanité. La modernité c'est-à-dire la libération des individus, qui a triomphé en occident, est en train de déstabiliser totalement la plupart des sociétés au niveau mondial. Et ce d’autant que l’ultra libéralisme, la crise écologique et de population, les forces de déstabilisation, y compris militaires sont en œuvre. Le monde se restructure. Pour la première fois nous sommes capables de comprendre et d’analyser ces phénomènes. Nous sommes en quelque sorte sortis de la préhistoire des sociétés pour pleinement entrer dans l’histoire. Mais cette restructuration est souvent douloureuse pour les individus et les sociétés. Au 20ème Siècle cela a crée en Occident, mais aussi au Japon, et Chine et ailleurs des totalitarismes (fascisme, nazisme, stalinisme, maoïsme, etc.) avec leurs cortèges de dizaines de millions de morts avant qu’ils soient éradiqués. Au 21ème Siècle nous vivons la restructuration de bien d’autres sociétés. Cela se fera malheureusement souvent dans la souffrance. C’est la loi de l’histoire et de la dualité de la psychologie humaine (bonté, malveillance). Nous ne pouvons pas savoir comment cela se passera. Mais il faut comprendre que plus les sociétés trouveront en elles mêmes le pouvoir de se restructurer, plus cela sera pacifique, surtout pour l’extérieur. Nous ne sommes pas en dehors des choses. Nos sociétés aussi, Occidentales, la France aussi, sont en restructuration. Car l’histoire n’est jamais finie. Nous vivons des crises tant dues à l’extérieur (pressions économiques, terrorisme, etc.), qu’à nous-mêmes (crise de la démocratie, populisme, etc.). Je pense, et je ne crois pas que c’est un espoir dérisoire, que malgré toutes les difficultés nous finirons par reconstruire des sociétés basées sur la libération des individus. Mais cela sera probablement long et douloureux. Et encore une fois ce ne sera pas la fin de l’Histoire. Comme toujours, mais peut être faut-il l’espérer avec une meilleure conscience des choses les sociétés continueront à évoluer, à s’influencer, à naître et à disparaître. Un problème nouveau qui nous est posé est comment faire société dans la libération la plus grande des individus, quand valeurs et morale ne sont plus que des données personnelles. Nous allons devoir l’inventer. C’est au niveau social le même problème qui est posé à l’individu depuis la mort de Dieu et la connaissance du subconscient. Comment peut-on faire individu maintenant ? L’essentiel me semble de toujours préserver la réflexion, la culture, la liberté d’expression pour pouvoir comprendre, réfléchir et agir ou refuser d’agir sur les situations qui se présenteront. Marx avait tort, la culture est la donnée supérieure à tout.

mardi 15 décembre 2015

LES FRANCE

LES FRANCE

On entend sans cesse parler de La France, des particularités de ses habitants, de ses valeurs. En fait tout un chacun parle d’une certaine France qui lui correspond ou qu’il veut critiquer. S’il y a bien des critères particuliers à notre pays en fait la réalité est très diverse, il y a différentes valeurs, particularités, correspondant à une fraction plus ou moins grande de notre pays. Et ces caractères varient avec le temps. Ils peuvent avoir des aspects positifs ou négatifs selon qui les regarde et l’époque. Il faut toujours prendre garde de ne pas juger d’une époque antérieure avec les critères d’aujourd’hui. C’est pourquoi je pense qu’il faut parler non pas de La France, mais des France.

Nous sommes en train de vivre avec la montée électorale du Front National lors des élections régionales (et nous ne savons pas encore s’il sera amené à gouverner une ou plusieurs régions), un épisode difficile de notre Histoire. Il était hier devenu premier parti du pays, avec plus de 50 % de votants dans des villes (certes avec 50 % d’abstention, mais c’est un autre problème pas une satisfaction). C’est pour moi un phénomène plus grave que les attentats que nous venons de subir. Certes ils ont fait plus de 120 morts, mais les sondages montrent qu’ils ont globalement soudé les habitants de notre pays contre les terroristes, limitant par là le risque de les voir se reproduire (limitant seulement), ayant probablement pour conséquence d’assécher fortement les tentations djihadistes (car ils sont allés trop loin). Par contre la montée lente du Front National, et le risque de le voir venir à la tête du pays dans 2 ans est pour moi bien plus lourde de conséquences, surtout parce qu’on ne voit pas de solutions simples pour le contrer. Cette montée du Front National avec son idéologie de rejet de l’autre, de peur, de fermeture sur soi est une caractéristique d’une des France dont je parle. Nous sommes là du côté noir de la force, comme dirait un certain film.

Et il y a d’autres France, comme celle qui s’est levée après les attentats par exemple, celle qui demain je l’espère aura la force de se souder pour tout faire pour en empêcher la survenue et les combattre. Même si il y avait ambigüité entre la solidarité et les déclarations et décisions bellicistes qui ont suivi (au relent parfois politicien).

Il y a toujours eu ainsi différentes France qui ont cohabité, lutté les unes contre les autres pour tenter d’imposer leur vision de l’avenir. Pendant la Révolution combien de France ? Celle des Révolutionnaires généreux qui cherchaient la Liberté (et qui pour beaucoup sont morts sur l’échafaud) ; celle des ultra qui ont régné par la Terreur, celle des autres ultra qui sont partis combattre la République dans les rangs des armés ennemies, celle des chouans qui défendaient à la fois une vision de la Religion et une certaine forme de liberté. Pendant la Commune il y a eu les Versaillais (largement majoritaires dans le pays) et les Communards (eux aussi divisés entre idéalistes généreux et ultra). Il y a eu cette longue lutte des classes de plus de 100 ans entre la gauche et la droite. Il y a eu cette dure bataille pour la laïcité et la liberté de Dreyfus. Il y a eu, et il y a toujours, la bataille pour ou contre le droit d’asile, la liberté d’accueillir les étrangers en détresse dans leurs pays. Il ya eu cette France tellement traumatisée par les massacres subis entre 1914 et 18 qu’elle en était devenue tellement pacifiste et qu’elle en devenait lâche, se croyant libéré de la guerre en 1938 en abandonnant la liberté des tchécoslovaques, refusant d’attaquer l’Allemagne pendant la drôle de guerre, se satisfaisant d’une défaite en 1940 et abandonnant la démocratie pour un Pétain vu comme un protecteur, fermant les yeux sur les lois antisémites, la collaboration, étant pour le moins très majoritairement attentiste jusqu’à la Libération. Et en même temps il y a eu les réseaux qui ont sauvé des milliers de juifs, il y a eu les quelque ceux qui ont refusé passant à Londres ou entrant en Résistance. Il y a cette France rouspéteuse qui attend tout de l’Etat, autant le patronat que les syndicats. Et il y a cette France pleine d’initiatives, de P.M.E. innovantes ou de jeunes partants à l’étranger pour y trouver plus de flexibilité.

Toutes ces France ont eu, ont, leurs valeurs. Et il est dangereux de tenter d’imposer certaines contre d’autres. C’est ce que fait le Front National, suivi hélas aujourd’hui par une majorité du peuple de droite. Mais c’est aussi ce que fait un monde politico-médiatico-culturel gauchisant qui rejette une partie de la population au nom d’un politiquement correct plus que discutable. Cette partie qui lui répond en votant avec ses pieds par l’abstention ou bien Front National. On n’a pas de valeurs à imposer. On doit simplement fixer des règles juridiques et juger et condamner ceux qui bafouent la loi. Il n’y a pas de valeurs de la France, sauf, et il faudrait les chercher, celles qui sont communes à toutes les France qui cohabitent actuellement sur notre territoire. C’est pour tout cela que je crois que tout discours sur l’identité nationale est un discours d’exclusion, comme les tentatives, aussi généreuses soient-elles, de fixer des valeurs civiques. Il y a la loi à appliquer, améliorer s’il le faut, et c’est bien suffisant Au-delà on divise, on exclu, on atteinte aux libertés.

lundi 5 octobre 2015

VIVRE L’AVANCEE DE LA MODERNITE

VIVRE L’AVANCEE DE LA MODERNITE

Je reregardais hier à la télévision le très beau film d’Elia KAZAN « LA FIEVRE DANS LE SANG » et j’ai vu comment ce film montre, en grande partie de manière non voulue, l’avancée de la modernité, de l’autonomie de l’individu.

Il me renvoyait à mon vécu personnel des mêmes phénomènes. Kazan situe son film autour de 1929. La société américaine était sur certains points un peu plus en avance que la nôtre, notamment, quand à la massification de l’enseignement supérieur. On voit des lycéens y accéder en grand nombre (une fraction importante seulement, mais c’est déjà beaucoup) de la même manière que moi je l’ai vécu dans les années 1960 en France. Ces jeunes prennent une autonomie à la fois par le départ du milieu familial et culturel relativement fermé dans lequel ils vivaient et par l’autorité que leur culture supérieure à celle de leurs ainés leur confère. Le premier point n’est qu’une étape. Les américains étaient des fils d’immigrants qui avaient rompu le lien avec leur origine européenne, mais ils reformé aux U.S.A. une société relativement fermée, comme le montre bien le film de Kazan. De la même manière la génération de mes grands parents a quitté le lieu d’origine, d’un côté Ganges, pour devenir institutrice et cadre des P.T.T. et de l’autre les Causses pour la vallée de l’Hérault. Mais au moins au Pouget la société villageoise restait traditionnelle. Mes parents ont continué à s’affranchir du lien local en allant travailler à Montpellier, puis en courant la France d’un bureau de poste à l’autre. Le deuxième point je l’ai bien ressenti. Quand j’ai eu mon concours à l’Ecole Normale, puis le bac, puis les diplômes d’études universitaires j’ai ressenti qu’on me traitait dans la famille comme une quasi personnalité, plus du tout comme un enfant qui doit obéissance. On ressent bien dans le film que finalement les deux qui se comportent le plus en adultes, les plus responsables, ce sont les deux jeunes qui ont entre 17 et 20 ans.

Un autre aspect important du film, et il est important de signaler qu’il a été tourné dans les années 60, c’est le surgissement de la jeunesse comme catégorie sociale majeure. Ce surgissement n’a été le fait que d’une génération la mienne. Auparavant on devenait adulte tôt, voire très tôt. Je prendrai juste l’exemple que je connais le mieux des instituteurs et institutrices. Ils commençaient à exercer à 19, 20 ans. Tout était fait pour qu’ils se marient à leur nomination, pour qu’ils obtiennent à la campagne un poste dit double, qui allait les fixer pour un temps assez long. Ils héritaient souvent dès cet âge du secrétariat de Mairie, c'est-à-dire dans nombre de communes d’une part non négligeable de la gestion locale. Très nombreux étaient ceux qui quittaient l’école avec le certificat d’étude à 14 ans pour travailler. L’adolescence n’existait donc pas ou presque pas, car la catégorie jeune se fondait tout de suite dans l’âge adulte sans s’individualiser. Par contre ma génération avec une certaine massification des études supérieures a pu s’autonomiser. On était entre deux mondes, dans une modernité en train d’avancer. Le rejet des blocages du passé, même s’il n’était pas perçu clairement, s’est manifesté et a amené au changement social décisif des années suivantes. Brusquement on a vu arriver sur la scène sociale la jeunesse. Cela s’est manifesté de toutes les manières. Dans la chanson avec la vague dite « yeah yeah », des jeunes de 16, 17 ans qui en masse devenaient d’un jour à l’autre célèbres et qui sont nombreux à l’être restés (Halliday, Mitchell, Vartan, Hardy, Dutronc…), les Beatles et les Stones en Grande Bretagne… Dans la politique avec le mouvement 68 au sens large (de l’opposition à la guerre du Vietnam aux U.S.A., au mouvement parisien, en passant par Prague qui serait incompréhensible sans la participation massive de la jeunesse. Ce mouvement a eu des retombées sociales importantes qui peuvent se résumer par l’arrivée définitive de la modernité, c'est-à-dire de l’autonomie de l’individu. Droits des femmes (égalité, contraception, avortement), droit à une sexualité libre (homosexuels notamment), liberté de l’information (avec les radios, puis télés libres, qui se terminera avec les réseaux sociaux), etc… Mais ce pouvoir de la jeunesse qui s’est manifesté pendant cette génération n’a pas pu se continuer, car les générations suivantes se sont vues retarder l’entrée dans l’emploi et donc dans le monde adulte, justement par la généralisation de la prolongation des études. L’indice évident en est le retard de la première maternité qui passe quasiment de 20 à 30 ans. Une seule génération jeune charnière a eu les possibilités d’avoir un tel pouvoir. Parce qu’elle était déjà en train de s’engager dans l’autonomie, comme les générations futures, et parce qu’elle était déjà considérée comme adulte très tôt, comme les générations précédentes.

C’est tout cela que je sentais dans le film de Kazan. Et s’il n’a plus que probablement pas voulu le montrer, cela n’enlève rien au contraire à ce qu’il montre vraiment.

jeudi 13 août 2015

Francis LELOUP

Francis LELOUP

Francis a été très jeune un militant politique. Dès ses années lycées dans la suite de 1968 il s’engage dans un groupe d’extrême gauche où il milite activement. Elève du lycée Oehmichen de Châlons alors sur Marne il anime un comité d’action qui entraîne dans les mouvements lycées de ce début des années 70 une grande masse d’élève dans la grève et les manifestations à travers la ville. Après avoir, comme beaucoup à l’époque, réfléchi aux impasses du gauchisme il recherche dans le milieu des années 80 à créer une alternative alliant l’écologie et la gauche. Il participe activement à la vie d’un groupe régional Les Verts Alternatifs lors des régionales de 1986, puis des municipales de 1989 à Châlons dont il sera un conseiller municipal actif. En 1989 il entre aux Verts auquel il a depuis beaucoup donné : conseiller municipal donc, ayant eu des fonctions locales et régionales, mais aussi dans les tentatives d’unir la gauche et les écologistes châlonnais. Il décède à Bastia auprès de ce peuple corse qu’il aimait tout particulièrement.

Salut l’ami !

mardi 19 mai 2015

REFLEXIONS SUR L’HISTOIRE AU SUJET DU « LABYRINTHE DU SILENCE »

L’excellent film « Le labyrinthe du silence » raconte le procès de Francfort des bourreaux d’Auschwitz au tournant de 1960 en Allemagne. Le premier et plus grand procès d’Allemands jugeant des crimes nazis. C’est le début de la prise de conscience publique allemande des crimes et de la responsabilité allemande dans ceux-ci. Ce qui n’est pas typiquement allemand puisque, même jusque là en Israël, on ne voulait pas entendre l’histoire de la Shoah, qui n’a pris son nom et sa réalité dans l’Histoire, qu’à partir du procès Eichmann, que l’on voit justement enlevé en même temps que se prépare le procès de Francfort. En France, comme partout ailleurs, la situation était identique. La déportation était pensée comme essentiellement celle des politiques et on ne faisait pas de distinction entre les camps de concentration et ceux d’extermination. Le faible nombre de rescapés de ces derniers (2 à 3 %) contre 50 pour les camps de concentration explique en partie seulement ce phénomène. Ils n’étaient certes pas nombreux revenus pour témoigner, mais ce n’est qu’une explication partielle, je vais y revenir. Jean Ferrat en décembre 1963 crée sa célèbre et excellente chanson « Nuit et Brouillard », dans laquelle il dit notamment : « Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux ». C'est-à-dire qu’il les considère comme des Résistants, ne voyant pas que l’essentiel des morts a été celui de ceux qui n’ont pas lutté, mais ont été massacrés simplement pour leur « race », nationalité, religion... Et pourtant le père de Ferrat, juif, fait partie des morts de la Shoah !

La première réflexion sur ce temps de latence (une vingtaine d’années) est qu’il est probablement dû, au moins partiellement, à la difficulté à voir en face un phénomène tellement traumatique. D’autant que les Allemands avaient un pays à totalement reconstruire et les Israéliens à créer. Rappelons quand même que, contre exemple, au moins pour la partie de la population informée, le génocide arménien a été rapidement reconnu comme tel, même si le nom n’avait pas encore été inventé. On peut se poser la question de la latence d’autres moments d’histoire. Je prendrai deux exemples : la guerre de 1914-1948 et la Révolution Française. La guerre de 1914-1918 a été certes dès le début dénoncée comme une boucherie inutile, mais par une fraction très faible de la population à l’époque : notamment l’extrême gauche avec Lénine, Liebknecht et Rosa Luxembourg par exemple, ainsi que des intellectuels ouverts à une mondialisation comme Stephan Zweig. Ensuite elle l’a été par des mouvements pacifistes plus ou moins diffus dans la société, et par des intellectuels comme Henri Barbusse. Mais il a fallu attendre en gros la mort des derniers poilus, il y a peu, pour que l’on ait sur cette guerre une autre vision, pour que l’on passe des célébrations de la Victoire à celles des souffrances des soldats. L’Histoire de la Révolution Française a été pendant deux siècles un enjeu politique majeur, et pas seulement en France. Cette histoire pendant ces deux siècles n’a jamais été neutre. Il y avait le clan des pro-Révolutionnaires, voire pro-Robespierristes avec notamment les communistes et la droite qui est passée au fil des décennies de l’anti-Révolution à une acceptation de celle-ci sous une forme apaisée, au moins de la Révolution des Girondins. Ce n’est que vers le bicentenaire en 1989, qui par hasard a correspondu à la chute du mur de Berlin et de l’ère des idéologies, qu’une vision enfin historique a pu enfin être possible. On pourrait en dire autant de la longue durée entre 1944 et les années 1960 pour qu’enfin l’histoire de la Résistance et de l’Occupation sortent du Roman National pour entrer dans une Histoire enfin dépassionnée. La latence est donc importante, entre l’évènement et sa prise en compte dépassionnée, et donc historique.

Mais justement cette latence, forcément nécessaire pour dépasser le traumatisme, prendre un minimum de recul, ne me semble pas seule en cause. Il me semble que plus fondamentalement il y a la vision même de ce qu’est l’Histoire qui vient seulement d’accoucher de deux siècles d’enfance, pour atteindre enfin sa majorité. L’Histoire c’est tout simplement la compréhension du passé, en refusant tout jugement. Nous savons pourtant, et c’est aussi relativement récent, que ce n’est que par des yeux partiaux, marqués par notre conception historique, géographique et sociale, que nous l’analysons. Et donc la conception que nous avons de chaque moment d’Histoire est marquée par celui qui l’analyse, même s’il fait le maximum d’effort pour atteindre à la neutralité la plus grande. Par rapport au passé, néanmoins, le fait de savoir cela aide à éviter de trop faire pencher la balance vers une conception politique de l’Histoire, c'est-à-dire marquée par notre conception propre. Il me semble qu’il a fallu que la société abandonne les idéologies des 19ème et 20ème Siècle pour qu’enfin cette conception puisse triompher. C'est-à-dire arriver presque à la fin du 20ème Siècle. Néanmoins nous ne sommes pas débarrassés totalement de ces visions idéologiques de l’Histoire. Les gender studies et autres écoles qui cherchent à abandonner notre vieille vision occidento-centrée ne sont souvent pas exemptes de biais idéologiques, en cherchant à tout prix à tout expliquer par la guerre des sexes ou en cherchant à culpabiliser systématiquement l’Occident. On a tendance à retomber d’un extrême dans l’autre.

A l’heure où le monde se multi polarise économiquement, et évidemment culturellement, où la démocratie est loin de suivre le mouvement à la même vitesse, le débat est difficile. On voit bien tout près de chez nous l’incapacité de la Turquie ou de l’Algérie par exemple à accepter d’analyser sereinement leur Histoire, ne parlons pas de la Chine… Il est évident que si c’est difficile, c’est donc un combat d’autant plus important que celui d’une Histoire enfin débarrassée de toute idéologie, de toute tentative de l’entraîner dans le jugement du passé.

samedi 29 décembre 2012

LA DEMOCRATIE EST-ELLE UNE VALEUR CULTURELLE OCCIDENTALE ?

LA DEMOCRATIE EST-ELLE UNE VALEUR CULTURELLE OCCIDENTALE ? 29 décembre 2012

Les valeurs de Démocratie, comme des Droits de l’Homme sont généralement considérées comme universels dans notre Occident. Par contre elles sont souvent considérées comme des valeurs purement occidentales par d’autres. Ceux-ci estiment que notre tentative de les leur imposer n’est rien d’autre qu’une nouvelle tentative de colonialisme culturel. Je ne veux pas revenir sur ce débat sur lequel j’ai déjà assez souvent écrit. Je voudrai l’interroger à partir d’un livre qui vient de sortir : « AVANT L’HISTOIRE, L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac » d’Alain TESTART.

Il peut paraître à priori très étrange d’interroger l’universalité de la démocratie à partir d’une étude de la préhistoire. Pourtant pour celui qui a lu ce livre c’est beaucoup plus évident. En effet Alain TESTART le termine par la création des systèmes politiques qui marque le passage aux sociétés écrites, et donc celui de la préhistoire dans l’histoire. La dernière partie du dernier chapitre porte même sur « L’Europe politique sur le très long terme ». Pour commencer il convient de dire de quoi traite cet ouvrage. Il cherche à comprendre la nature des sociétés préhistoriques, de Lascaux à Carnac dit le titre. Mais en fait il est plus ambitieux et couvre toute la préhistoire, tout au moins depuis le paléolithique supérieur jusqu’à l’arrivée des systèmes politiques, et donc de l’Histoire, et ceci dans le monde entier. Pour cela il a des techniques d’approche très particulières et originales. Il cherche pour chaque époque, et à l’aide de toute la palette des systèmes existants et possibles, notamment parmi les tribus restées à des stades de développement voisin, quand elles ont rencontrées pour la première fois notre civilisation, quel pouvait être le type de société. Il se sert pour cela le plus possible des données archéologiques et cherche à rester le plus éloigné des spéculations sans preuve. Par contre il s’aide fortement du raisonnement logique.

Pour en venir à la fin de la préhistoire et à la naissance des systèmes politiques Alain TESTART en répertorie trois seuls qui sont représentés dans les données ethnographiques. Le premier qu’il appelle « ploutocratie ostentatoire » est un système très peu hiérarchisé qui existe aussi bien chez les chasseurs cueilleurs que chez les agriculteurs éleveurs, en passant par la palette des intermédiaires. En fait les personnages les plus importants, par leur richesse, toute relative d’ailleurs, n’y ont pas un pouvoir formel. Il n’y a pas dans ces sociétés de propriété privée des moyens de production (pas même la terre chez les agriculteurs). Et donc pas de possibilité de thésauriser de manière importante. Celui qui pour une raison ou une autre a plus de richesses ne peut les dépenser que dans des fêtes ostentatoires qui lui servent à gagner la considération des autres ; ce qui assied son pouvoir, très relatif. Le deuxième système est appelé par TESTART « démocratie primitive ». Il étudie notamment l’exemple des Iroquois qui fonctionnaient en conseil à tous les niveaux de leur peuple (village, tribu, fédération). Dans le village chaque famille envoyait un ancien au conseil qui décidait à l’unanimité. Les villages envoyaient un représentant au conseil de tribu et chaque tribu un représentant au conseil de la fédération. Mais dans la guerre chacun était libre de participer ou non. Le troisième type est l’organisation lignagère essentiellement en Afrique noire (mais aussi semble-t-il au Proche Orient, notamment chez les Bédouins). Chaque lignage se définit par un ancêtre mythique fondateur. Mais si un descendant veut briser la solidarité il peut créer un sous-lignage tout en continuant à se réclamer de l’ancêtre fondateur, mais en refusant les obligations (vendetta notamment) du lignage des ancêtres. Chacun de ces lignages ou sous-lignages ou sous-sous-lignages, etc., a une solidarité obligatoire et le chef du lignage a un pouvoir fort.

Venons en à l’Europe préhistorique à partir de la néolithisation qui partie d’Anatolie vers – 7000 a fini par atteindre les Iles Britaniques vers – 4000. Quand la néolithisation a atteint l’Atlantique s’est développé vers – 5000 la grande époque du mégalithisme avec Carnac comme emblème. Pour TESTART cela rappelle fortement les sociétés de ploutocratie ostentatoire. Mais ce mégalithisme dure peu, devient de moins en moins massif et finit par disparaître pour laisser la place sur la plus grande partie de l’Europe au « rubané ». Dans la plus grande partie de l’Europe le néolithique, notamment le rubané, mais pas seulement lui, se caractérise par un semblant d’unité sociale. Disons que les maisons, les tombes sont semblables et la production artistique, comme les dépôts funéraires sont très limités et très semblables. L’autre apport de l’archéologie vient des enceintes néolithiques (plus de 700 en Europe, des Charentes à la Hongrie et du sud de l’Angleterre au Danemark, essentiellement datées de – 5000 à – 3000). Or ces enceintes ne sont pas toujours défensives et d’autre part elles ne sont semble-t-il pas des lieux d’habitation. Ce ne peuvent donc être que des lieux de rencontre (religieux et/ou politiques). Toute cette archéologie concorde plus avec une démocratie primitive qu’avec les deux autres types. Alain TESTART prend également le problème par l’autre bout, à partir des données culturelles laissées par les peuples européens continentaux et rapportés par les légendes ou les écrits des historiens grecs ou romains notamment. Si l’on considère aussi bien ce que raconte l’Iliade, que ce que l’on a écrit sur les Germains ou les Scythes (et j’ajouterais les Francs) il semble bien que les conseils de guerriers avaient un rôle important. On ne ne situe en rien dans la suite d’un lignage, car la filiation n’a qu’un rôle secondaire. Par contre les assemblées semblent avoir un rôle principal. Il semble donc bien que depuis sept millénaires les peuples qui ont arpenté notre continent, s’y sont mélangés, avaient toujours une tradition de débat et non pas d’obéissance à un chef de lignage et que chacun avait à la fois le droit de donner son avis et de ne pas suivre la décision, une fois celle-ci prise. Les deux premières civilisations étatiques grecques (Minoens et Mycéniens) ne sont en aucun cas des démocraties. Elles sont calquées sur le fonctionnement des Etats orientaux (Babyloniens, etc.). Ce n’est qu’après ce que l’on appelé les âges sombres, après les invasions doriennes venues justement du centre de l’Europe, que dans l’Iliade, puis dans les cités grecques naîtront des traditions démocratiques.

Ainsi, contrairement au Proche Orient et à d’autres régions africaines et asiatiques il semble que l’Europe a vécu la démocratie primitive pendant son long néolithique. Cela a débouché sur la démocratie athénienne, la République romaine. Et même dans le Moyen Age ou dans les Temps Modernes avant la Révolution, on voit sans cesse naître des exigences de participation démocratique : Communes dans les villes, Etats Généraux et Parlements. Ainsi considéré l’aspiration démocratique semble bien correspondre à une tradition multimillénaire en Europe. Si on se penche sur d’autres civilisations. En Afrique, mais aussi dans une partie du Proche Orient il semble bien que la tradition était lignagère. Ici nous avons la reconnaissance du chef de lignage, l’obéissance, mais aussi sa protection. Il n’y a guère de place pour la parole de l'individu lambda. Si l’on pense, troisième exemple, à la Chine la tradition est encore différente. Il y a reconnaissance de l’autorité, à condition que celle-ci soit équitable, sinon elle peut-être rejetée. Et s’il n’y a aucune tradition de débats, de discussions (mais toujours au contraire d’enseignement du maître à ses disciples) il y a quand même un moyen pour l’individu de se faire entendre. Il s’agit de suggérer, le plus discrètement possible, quelque chose qui ressemble à une suggestion, une remarque. Et gare à l’autorité qui ne l’entendrait pas. Elle se délégitimerai.

Quelles conclusions tirer de ce tour d’horizon ? Si ces raisonnements sont exacts il ne semble pas étonnant que nos peuples occidentaux aient ainsi développé l’idée de démocratie qui était inscrite dans leur culture depuis des millénaires. Mais d’autres peuples avaient des traditions voisines, j’ai parlé des Iroquois. Il y avait d’autres peuples américains, ainsi qu’en Ethiopie qui partageaient de telles traditions. Nous ne sommes pas seuls en ce cas. Il est normal que la religion catholique romaine soit la plus proche des idées démocratiques, la religion orthodoxe plus éloignée et la religion musulmane encore plus. Je ne développe pas et pourrai y revenir une autre fois. Et tiens la religion catholique s’est bien intégré en Ethiopie. Hasard ? Il n’est pas non plus anormal que d’autres peuples n’en voient pas la même importance, ou voient la démocratie sous d’autres aspects que nous. Il n’est pas étonnant qu’ils considèrent nos tentatives de la leur imposer sous la forme que nous nous avons développé comme un viol culturel et une tentative néocoloniale. Il n’est pas étonnant non plus que nous ayons du mal à intégrer dans notre espace politique des minorités venues de pays où les traditions culturelles sur ce plan ont toujours été différentes. Tant que nous avons accueilli en France des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Portugais nous n’avons pas eu de problème d’intégration. Mais nous en avons avec les gens originaires de pays arabes, d’Afrique noire ou d’Asie et c’est normal. Nous leur demandons d’abandonner leur bagage culturel. Je ne me prononce pas sur le fait qu’il faille ou non les accueillir, qu’il faille ou non leur demander d’abandonner leur culture. J’en reste au fait brut. Il y a un problème et ne pas le voir ni le dire c’est reculer pour mieux sauter.

De la préhistoire aux problèmes des banlieues le saut semble grand. Peut-être ne l’est-il pas tant que cela.

dimanche 9 décembre 2012

QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE ?

QU’EST-CE QUE L’HISTOIRE ? 9 décembre 2012

C’est en direction de mon petit fils Thomas qui se pose la question d’entreprendre des études d’Histoire que j’ai décidé de dire ce qu’est pour moi l’Histoire. Ce qu’elle est, ce qu’elle ne doit pas être, ce à quoi elle sert.

Et d’abord ce qu’elle n’est pas. Il y a aujourd’hui un certain nombre de travers dans lesquels on cherche à faire tomber l’Histoire et dont il faut se méfier. Aux deux siècles précédents, à l’époque de ce qu’on pensait la Raison triomphante, certains ont pu penser que l’Histoire pouvait devenir une science, quasiment comme les sciences physiques. Le point le plus achevé de ce raisonnement était le marxisme de Marx et Engels qui parlaient d’un socialisme scientifique et raisonnaient comme si l’Histoire pouvait se résumer en une succession de pouvoirs de classes sociales les unes après les autres. Depuis on en est bien revenu, ce qui ne veut pas dire que dans d’autres domaines des sciences humaines (toutes aussi peu scientifiques au sens de ce que l’on appelle aujourd’hui les sciences exactes et naturelles), on ne commet pas des erreurs du même genre. Deux exemples entre autres : la mode de l’évaluation (voire pire la notation) de tous les domaines et la mathématisation des sciences économiques. J’ai déjà dit ce que je pensais de la notation dans mon précédent texte. Une dérive actuelle est la tentative de remplacer l’Histoire par une somme de témoignages. Or d’une part les témoignages sont toujours, comme la mémoire, sujets à caution et surtout l’Histoire, je vais y revenir, c’est l’interprétation des faits, pas leur collection. Autre dérive l’Histoire qui devient de plus en plus celle du temps le plus proche du présent et tend à parler de moins en moins du passé. On nous écrit déjà l’Histoire de Sarkozy. Sachons ne pas oublier le passé et prendre du recul. Dernier exemple de dérive : la tentative de se servir de l’Histoire pour juger le passé. L’Histoire devrait condamner l’esclavage, les « génocides » du passé, etc. C’est notamment la tentative d’écrire des lois mémorielles qui devraient décider de la judiciarisation de la parole du passé. La quasi-totalité des historiens s’y opposent, pas toujours avec succès. Les risques sont grands. D’une part les Historiens ne pourraient rien publier sur ces sujets sans risquer d’être envoyés devant des tribunaux. Et surtout il y a confusion. On ne juge pas des faits passés (sauf si l’auteur encore vivant peut-être envoyé devant un tribunal). On cherche à les comprendre, à comprendre quelle était la ou les mentalités de l’époque, à expliquer ce qui s’est passé, comment et pourquoi, mais en aucun cas à juger. On ne peut pas non plus parler de génocide pour des faits remontant avant que cette notion ait été « inventée » (c'est-à-dire après 1945). Le mot inventé n’a évidemment aucun sens péjoratif : quand un archéologue découvre un vestige on dit qu’il en est l’inventeur. L’historien n’est ni un juge, ni un moraliste.

Alors l’Histoire c’est quoi. C’est à partir des sources les plus diverses essayer de comprendre les faits du passé. Mais c’est aussi, et c’est là que le problème se corse, essayer d’expliquer, de mettre les faits en cohérence, de comprendre. Car collectionner des faits sans comprendre ce n’est pas de l’Histoire, cela a un intérêt restreint. Parce que chaque époque (et chaque civilisation même à la même époque) a une vue différente des choses elle va les expliquer selon son point de vue. La première chose que doit faire l’historien est donc de savoir qu’il ne sera jamais objectif. Le savoir permet d’éviter le pire, mais pas tout. Cela veut dire qu’à chaque époque, et dans les différents points du globe on écrira une Histoire différente. A l’historien d’être le plus prudent et ouvert possible. Je vais prendre l’exemple classique de la Shoah. Pendant la guerre, quand elle s’est déroulée, elle n’est pas apparue comme un fait essentiel de la seconde guerre mondiale. Chercher à comprendre pourquoi est un but intéressant pour les historiens. Nous étions dans un monde avec des valeurs différentes. Il y avait beaucoup plus d’antisémitisme qui n’était pas encore autant rejeté. Les massacres semblaient aussi moins insupportables. Par exemple les bombardements du Havre et de Dresde, sans but militaire, par les alliés, qui ont fait des milliers de morts et rasé les deux villes, et qui aujourd’hui seraient considérés comme des crimes contre l’Humanité, ont alors semblé quasiment légitimes, et ont en tout cas été vite légitimés. Pendant quinze ans ensuite on a écrit l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale en insistant en France sur une Résistance exagérée (mythe soutenu par les Gaullistes et les communistes). On n’a pas fait la différence entre les déportés politiques et les déportés juifs ou gitans. Pourtant, et quelle que soit l’horreur des sévices subis en camp de concentration, un déporté politique sur trois a survécu, un sur trente pour les juifs dont la plupart ont été massacrés directement. Cela ne se disait/pensait pas alors. Exemple type la superbe chanson de FERRAT « Nuit en Brouillard » parle sans distinction de « Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou D´autres ne priaient pas, mais qu´importe le ciel Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux ». Et pourtant à la mort du chanteur on a appris que le père de Ferrat, juif, était mort de la Shoah. En Israël non plus on ne parlait pas alors de la Shoah et les survivants de l’holocauste n’étaient pas bien vus. On leur reprochait de pas avoir su se défendre, voire d’avoir pactisé avec les nazis. Il a fallu le procès d’Eichmann en 1961 pour que les choses changent et que la Shoah commence à prendre la place qu’elle a jusqu’à aujourd’hui (avec toutes les dérives, notamment d’Israël qui cherche maintenant à s’en servir comme d’une arme politique justifiant toute sa politique anti palestinienne). Mais les choses changent encore. Vient de sortir cet automne le livre « Terres de Sang » de Timothy SNYDER qui donne d’autres perspectives. Ce livre pose la question de savoir pourquoi dans le même lieu (moitié est de la Pologne, Ukraine, Biélorussie, deux au moins des Etats Baltes et Russie occidentale), dans une période de 1933 à 1945 ont été massacrées 14 (dont bien sûr les 6 millions de juifs) sur les 17 millions de civils qui l’ont été au total à la même époque et cela par les deux totalitarismes nazis et soviétiques. En cela il ouvre d’autres perspectives. Jusque là on cherchait à comprendre comment le peuple allemand avait pu s’attaquer à « ses » juifs qui vivaient avec lui depuis des centaines d’années. Mais SNYDER montre que notre recherche était occidentale, car la quasi-totalité des juifs massacrés étaient des juifs de l’Est, non allemands et le problème est différent. Les juifs allemands (comme français, etc.) ont été massacrés par des méthodes créées pour le massacre des autres juifs. Il faut changer de point de vue. SNYDER replace la Shoah dans un ensemble, ce qui ne veut pas dire qu’il la minimise ou la dissout, mais il cherche à l’expliquer dans un contexte plus général. C’est ainsi que sans cesse, à chaque époque, avec les nouvelles connaissances, mais aussi avec les nouvelles mentalités de l’époque nous devons réécrire l’Histoire. Une réécriture qui ne sera jamais terminée.

Alors à quoi sert l’Histoire ? Elle sert à tenter de mettre le présent en perspective de l’analyse du passé. J’ai longtemps milité politiquement, mais je l’ai fait en historien. Le grand défaut des hommes politiques est leur manque de culture politique. Ils ont les mains sur le guidon et ne voient pas souvent plus loin que le bout de leur nez. Ils ne savent pas voir comment les choses peuvent évoluer. Ils ont de plus en plus (le pire exemple étant bien entendu Sarkozy) la manie d’aller vite, de changer de sujet avec l’actualité du jour. Or l’Histoire nous apprend que les changements se font sur le long terme, ne se font pas n’importe comment et demandent à être mûrement réfléchis pour espérer avoir (et c’est loin de marcher à tous les coups) un minimum d’efficacité. J’ajouterai en conclusion que la deuxième base, outre l’Histoire, sur laquelle on doit s’appuyer c’est la géopolitique, discipline relancée par Yves LACOSTE et qui dit notamment « que la géographie ça sert d’abord à faire la guerre ». Mais son analyse va bien plus loin que cette phrase un brin provocatrice.

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