gerard-crouzet

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 2 juin 2018

FAKE NEWS, HARCELEMENT, MASCULIN. Au sujet du N° 200 du Débat

Le numéro 200 du Débat est passionnant, rassemblant sur les différents sujets des contributions donnant des points de vue, je dirai plutôt même des plans d’attaque, différents. Un vrai débat quoi ! Et je voudrai un peu réfléchir sur les trois problématiques de ce numéro.

Du premier groupe d’articles baptisé « sur l’Etat du débat public » je retiendrai surtout celui de Nicolas Vanbremeersh. L’auteur, et j’en suis assez d’accord, commence par mettre en cause le concept même de fake news. Nous sommes passés avec les réseaux sociaux de l’ère des médias réservés aux journalistes, à l’ère où chacun commente tout. Dans ce foisonnement, sans contrôle, se trouvent des idées contraires à la vérité qui font parfois le buzz, qu’elles soient lancées par un quidam ou un Président de la République. Dire qu’il s’agit d’un complot contre la vérité, un complot politique ou géostratégique c’est entrer dans les théories complotistes. Il faut bien comprendre comment l’évolution des médias ces dernières années permet de donner un sens à ceux qui croient à ces fake news qui alimentent les populistes. Une communauté médiatique s’est crée dont l’idéologie est sinon uniforme, du moins largement proche, et en décalage avec le ressenti, les idées de nombre de citoyens. Quand les médias soutiennent par exemple quasi unanimement l’Union Européenne, l’aide aux réfugiés, ils ne peuvent que rendre sensible ceux qui sont d’avis contraire aux opinions contraires qui sont en circulation, ils ne peuvent que les rendre sceptique envers euce monde médiatique, vu comme parti intégrante des « élites ». Cela ne veut pas dire que toute opinion est égale, mais simplement qu’on tombe ainsi dans le piège tendu par Trump et les populistes de tout poil (de gauche comme de droite). On les alimente en croyant faire de la pédagogie contre eux. Ce n’est que par le débat, par la multiplication des opinions qu’on pourra espérer contrer les opinions contraires, mis sûrement pas en se posant en maître de leçon en surplomb.

Sur le dossier « au-delà du harcèlement » je retiens surtout l’article de Gilles Lipovetsky qui cherche à remettre dans son contexte, notamment historique, le phénomène né avec l’affaire Weinstein. Il commence par faire son sort à l’idée qui tendrait à accréditer le lien entre un capitalisme de plus en plus sauvage et un harcèlement croissant des femmes. Parce que les villes où le harcèlement est le plus grand ne sont ni Londres, ni Tokyo, ni Paris, mais Le Caire ou Karachi ou Lima ou New Delhi, et parce que les taux d’agressions sexuelles chez nous sont en nette baisse depuis des décennies. Il ajoute « la réactivité aux manifestations de la violence sexuelle augmente à mesure qu’elles reculent dans les faits ». Car c’est bien d’une intolérance grandissante à ce harcèlement qu’il s’agit, et non pas d’une aggravation d’une multiplication des faits eux-mêmes. C’est bien la libération de l’individu, en l’occurrence de la femme, qui rend ces actes de plus en plus intolérables. Mais il faut ajouter qu’il y a une divergence d’opinion importante chez les femmes, entre ce qui doit leur semble du harcèlement ou non. Pour certaines la drague, la séduction sont à prohiber, d’autres les réclament. Ce qui est tout naturel, puisque la libération des individus a permis de libérer la différence de chacune. Si certaines se choquent de voir un homme payer pour elles au restaurant, d’autres trouvent le fait tout à fait normal, pour prendre un simple exemple. Pour certaines il s’agit quasiment d’une guerre des sexes, pour d’autres il ne s’agit que de s’opposer à un harcèlement (mot trop bénin quand il peut mener au viol pur et simple) qui n’a que trop fait son temps. C’est l’avenir qui fera le tri. Il parait peu probable qu’il mène à un retour à une pudibonderie. Mais les contacts entre les deux sexes ne sont pas plus faciles, voire plus difficiles, quand ils sont libérés que quand ils étaient assujettis à des rôles sociaux prédéfinis.

Du troisième volet, le plus volumineux, sur « le masculin en révolution » je retiendrai d’abord et surtout l’article de Marcel Gauchet. Il part de l’événement : « nous sommes en train d’assister à la fin de la domination masculine ». Il part de l’analyse qu’il a faite dans son dernier ouvrage de la libération totale des individus à partir du milieu des années 70 du siècle dernier, conjointement à la fin de toute domination des Dieux sur nos sociétés. Les sociétés anciennes étaient basées sur un inconscient religieux, dans lequel était fondamental la différence des individus (et principalement des deux sexes) avec des rôles différents (avec naturellement partout, plus ou moins fortement, la domination de l’homme sur la femme). Ces différences pouvaient être plus complexes et par exemple aller jusqu’à l’existence de véritables castes, comme en Inde, avec à l’intérieur de toutes naturellement la domination des hommes sur les femmes. A partir du moment où le religieux disparaît totalement (de la domination de la société, mais pas forcément du cœur des individus), les bases de la domination disparaissent. Cela ne veut pas dire qu’il ne reste pas des traces dans l’inconscient individuel et collectif, ni dans la culture, ni dans des usages considérés comme évidents. Cela veut dire aussi que ce point d’arrivée (provisoire, car en histoire tout est provisoire) n’est pas acquis définitivement. D’autre part il ne concerne essentiellement que notre Occident (et encore il faudrait constater les différences entre nos différents pays). Pour d’autres pays, et en particulier le monde islamique la sortie de la religion de la sphère publique cause bien des conflits. C’est plus facile avec la religion catholique dans laquelle Jésus dit « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu (Marc, XII, 13-17; Matthieu, XXII, 21; Luc, XX, 25)» qu’avec la religion musulmane dans laquelle Mahomet était chef religieux, chef politique et chef militaire. Néanmoins l’aspiration à l’autonomie de l’individu, née en Occident, travaille le monde entier et c’est peut-être justement là que se trouve une cause essentielle de la crise actuelle que connaissent nombre de pays et de communautés musulmanes. Maintenant, maintiendrons nous cette autonomie de l’individu, se généralisera-t-elle, l’histoire nous a assez appris que l’avenir n’est jamais écrit.

Cette fin de la domination masculine n’est pas sans poser des problèmes aux deux sexes, mais probablement, et apparemment encore plus aux hommes, comme le montrent nombre d’autres articles. Car le père tel qu’il était, chef de famille, jusqu’il y a peu, a vécu. Quelle place peut-il avoir dans une famille où les responsabilités, le travail, les tâches ménagères sont de plus en plus partagées. Les femmes ont obtenu la libération de leur sexualité. C’est globalement elles, et de plus en plus seules, qui décident de leur maternité. Depuis quelques décennies nous expérimentons tous les possibles de cette égalité des sexes. La sexualité s’est déconnectée de la procréation. Les familles éclatent de plus en plus. Les enfants sont de plus en plus élevés par des structures avec un père ou une mère non biologique, voire avec un seul parent (alors presque toujours la mère).

Le masculin semble avoir dans ce contexte des difficultés importantes. Certes ce n’est pas le cas pour tous, mais on constate différents phénomènes. Il semble s’être crée une nouvelle période charnière entre adolescence et âge adulte, que certains appellent adulescence, qui est bien plus importante pour les garçons que pour les filles. Jusqu’à environ 30 ans aujourd’hui bien des garçons refusent de se fixer autant professionnellement que sentimentalement. L’écart de réussite scolaire entre garçons et filles s’accroit au large bénéfice de celles-ci. Refus scolaire, sortie du système se multiplient pour nombre de garçons. Le fait que la profession enseignante soit de plus en plus féminisée s’il n’en est très probablement pas la cause, n’est-t-il pas un facteur aggravant ? (la féminisation croissante de la justice pose problème pour l’égalité des sexes dans les affaires ayant trait à la famille, la féminisation croissante des professions de santé pose d’autres problèmes…). Nombre de garçons se réfugient dans des entre soi : bandes dans les banlieues, groupe de geeks, de hackers ignorant (fuyant ?) les filles.

L’égalité de plus en plus complète des hommes et des femmes en route depuis quelques décennies déboussole forcément la société. A l’heure de l’autonomie des individus les pouvoirs publics ne peuvent plus légiférer, sauf pour fixer des digues pour les cas limites (viol, harcèlement, droit au mariage, droit des enfants…). C’est à chacun de faire avec sa liberté. Chacun réinvente le père, le conjoint, la mère, la conjointe qu’il pense le mieux convenir. Toute la psychologie, la psychanalyse est bouleversée par les nouvelles configurations, qui n’ont fait que commencer à s’expérimenter. Ce qui fait que l’on trouve de tout dans leurs déclarations et publications. Car très peu a encore été étudié dans ces domaines. Pas étonnant que nous soyons déboussolés. C’était évidemment plus facile quand la société nous imposait un rôle, mais c’est le prix de la liberté.

mardi 22 mai 2018

LA MODERNITE DEMOCRATIQUE OCCIDENTALE DANS LE MIROIR DE LA SOCIETE DE CASTES INDIENNE

Je suis en train de tenter d’étudier la société indienne traditionnelle. Comme je l’avais fait pour la Chine l’étude d’un totalement étranger, sur le plan des valeurs, du fonctionnement, etc. amène à se poser la question dans un premier temps de la différence entre eux et nous. Il nous faut chercher ensuite ce qui existe de nos valeurs, de notre fonctionnement à l’état secondaire chez eux, mais ensuite encore il nous faut nous retourner vers nous pour chercher ce qui chez nous, souvent souterrain, participe des valeurs et comportements opposés. Enfin on se pose la question du changement apporté par plusieurs siècles de mondialisation et comment celle-ci amène à introduire chez eux, comme chez nous des valeurs différentes, étant entendu que la mondialisation se faisant, jusqu’à présent, mais cela peut changer, sur pression occidentale, ce sont les autres qui jusqu’ici auraient du être amenés à changer bien plus que nous. La Chine était un étranger totalement autre. Une des plus grandes différences étant, notamment dans le Tao, l’intrication des contraires dans le ying et le yang. Il n’y a pas d’opposition du bien et du mal, pour reprendre l’exemple de l’opposition fondamentale occidentale, mais complémentarité, mouvement des deux notions liées, l’une se transformant sans cesse dans l’autre. Il n’y a ni bien absolu, ni mal absolu, l’un engendre toujours l’autre. On est à l’opposé du manichéisme dans tous les domaines.

En Inde nous restons dans un monde d’origine indo-européenne, mais sur des bases totalement différentes aux nôtres. Rappelons que les nôtres, sur lesquelles je vais revenir, ne datent que de la révolution de la modernité qui a vu s’affirmer l’individu lentement au cours des derniers siècles. Nous sommes en Inde, comme chez nous, dans un système manichéen où deux valeurs antagoniques s’opposent, ici ne n’est pas la bien et le mal, mais le pur et l’impur. Précisons tout de suite que ces deux notions n’ont rien à voir avec des notions qui seraient liées à la propreté ou à l’hygiène. La pureté est liée au Religieux seul. Ainsi pour se purifier on peut faire des ablutions, mais encore mieux aller se tremper dans l’eau du fleuve sacré le Gange, tout simplement parce qu’il est habité par les Dieux. Cela n’a rien à voir avec sa pollution qui a du être importante depuis bien longtemps. De même, pour se purifier, on peut aussi avoir recours aux cinq produits de la vache, animal sacré : le lait, la crème, le ghee (beurre clarifié), l’urine et la bouse. Dans la vache le seul endroit non sacré est la bouche par laquelle peuvent entrer des impuretés, mais qui perdent leur caractère d’impureté une fois passées dans l’animal sacré. Historiquement il semble que les indo-européens qui ont commencé à occuper le pays vers 1500 avant JC, cousins proches des Perses, un peu plus lointains des Romains, Grecs, Germains, Celtes et autres Scandinaves, ont apporté la classique division en trois Dieux principaux, trois ordres, quelque chose comme nos trois ordres Noblesse, Clergé et Tiers Etat avec des fonctions voisines (pouvoir politique, militaire et judiciaire ; pouvoir religieux et travailleurs). Avec une différence la Noblesse et le Tiers Etat étaient bien endogames, se mariant quasi exclusivement entre eux, par contre le Clergé du fait de son célibat ne pouvait pas l’être et devait être alimenté à chaque génération par les deux autres ordres. Ce qui remplace le Clergé en Inde, les Brahmanes, se mariant, ils pouvaient être eux aussi endogames. Dans l’Inde ancienne ces trois ordres (les varnas), ces trois fonctions étaient donc les Brahmanes religieux, les Kshatriyas rois et guerriers et les Vaishyas travailleurs. Mais probablement parce qu’ils arrivaient en conquérants dans un pays déjà occupé, et qu’ils n’ont pas voulu non plus se mélanger aux autochtones, ceux-ci ont été relégués dans un quatrième ordre les Shudras serviteurs. Ici on est encore dans des fonctions pures, pas dans les castes. Une autre différence avec les autres indo-européens a été la disjonction entre Brahmanes et Kshatriyas. Les Brahmanes ont le monopole du religieux et le roi n’est jamais un roi prêtre. Il doit avoir recours au Brahmane pour faire le sacrifice. Le roi est donc en statut inférieur au prêtre. Ajoutons que l’on oublie dans les quatre varnas ceux qui sont encore en dehors, en dessous, les intouchables. Assez vite la société védique s’est transformée et elle a adopté le système fondamental, à base purement religieuse du pur/impur. Et s’est crée alors une hiérarchie et le système de castes, qui justement se distinguent sur le principe de la différence de pureté. C’est un système qui existait déjà du temps du Bouddha historique au 6ème Siècle avant JC. Ce système de castes et de sous-castes n’est pas général. Chaque région a son système propre. Il faut bien voir que l’hindouisme n’est pas un système unifié, mais un ensemble de systèmes très divers et souvent contradictoires : les religions populaires, les renonçants, le yoga, les sectes diverses et variées, le tantrisme, etc. Les castes sont parfois (souvent ?) basées sur des métiers plus ou moins purs. Mais si par exemple beaucoup de gens de la caste des potiers sont potiers, il y en a beaucoup d’autres membres de la caste qui font d’autres métiers. C’est aussi un système qui amène à la division permanente. En effet on se marie dans sa caste, voire sa sous-caste, tout simplement parce que ceux qui sont au-dessus ne veulent pas déchoir à la pureté en se mariant avec une caste inférieure. Mais si un groupe de familles a un comportement interprété comme mettant en cause la pureté, les autres familles de la sous-caste ne voudront pas se marier avec eux et cela créera une nouvelle sous-caste. Les caractères qui caractérisent le système de caste sont la séparation (pour le mariage, le contact, la nourriture), la division du travail (notamment les professions réputées impures, liées à la mort, les blanchisseurs, etc.) et la hiérarchie entre les castes se fait sur la base du plus ou moins pur. On a donc une société qui est basée sur la hiérarchie des castes et en l’occurrence la Brahmane l’emporte sur le Kshatriya. Ce qui fait que le pouvoir réel (politique, économique) est considéré comme second. Certes le roi règne, les puissants économiquement ont la capacité de s’enrichir et d’une certaine manière ils sont libérés des contraintes religieuses. La société vit sa vie, dans le respect de l’ordre des castes. Ce caractère second du politico-économique explique probablement la faiblesse de l’investissement indien pendant longtemps dans une modernité qui ne les concernait que secondairement. Il faut voir que le ciment qui fait tenir le système et qui l’a fait tenir pendant plus de deux millénaires est la solidité de l’imbrication. Car la caste n’est pas isolée, au contraire. Chaque famille a besoin d’un brahmane pour faire le sacrifice, d’un blanchisseur pour laver le linge (occupation impure), d’un spécialiste lors d’un décès (occupation encore impure), etc. Chacun a une fonction pour tous les autres, est lié aux autres. Ceci se fait selon des règles établies et les luttes ont toujours été permanentes pour les faire respecter, voire les interpréter dans un sens plus favorable. Chaque caste, voire sous-caste a plus ou moins, surtout les plus importantes numériquement, des organismes, des moyens de pression collective, vis-à-vis des autres. On est dans une société intégrée. Par contre on est naturellement dans une société qui ne reconnait pas l’individu. On est dans l’intérêt collectif et la hiérarchie règne partout.

On est donc dans une société où les valeurs sont antagonistes aux nôtres. Dans la modernité occidentale la valeur première est l’individu qui est considéré comme libre et égal à tout autre. Dans le système de castes indien on a comme valeur première la valeur religieuse du pur/impur et cela entraîne une hiérarchie, non des individus qui ne sont pas reconnus, mais des castes les unes par rapport aux autres.

Voyons maintenant ce qui dans la société indienne, toujours traditionnelle, on se posera plus loin la question de la modernisation, a quelque chose à voir avec le contraire de la hiérarchie prédominante, avec l’individu et sa liberté, égalité. Il y a d’abord ces renonçants, qui à l’image du Bouddha historique ont quitté la société pour aller prêcher, chercher la vérité hors du monde social. Ces renonçants sont hors caste et sont considérés comme tels. Il y a aussi un certain nombre de sectes ou de mouvements hindouistes (je rappelle l’immense pluralité de l’hindouisme) qui recrutent depuis longtemps sans considération de castes. Il y a notamment les tantristes, particulièrement ceux de la main gauche, les plus extrêmes. Ces derniers renversent même les valeurs traditionnelles de l’hindouisme en faisant entrer dans leurs cérémoniels ésotériques la boisson alcoolisée, la consommation de viande (officiellement dévalorisée dans la hiérarchie de la pureté) et les relations sexuelles en dehors des conjoint(s) officiels. Mais tant les renonçants que les tantristes ou d’autres sectes ne cherchent en rien à remettre en cause l’ordre officiel des castes. D’une certaine manière ils servent d’exutoire, de défoulement, comme chez nous le carnaval qui permettait de railler le seigneur, la religion le temps d’une fête.

Maintenant revenons chez nous et cherchons ce qui en opposé est resté de l’ancienne hiérarchie dans notre démocratie de l’individu avec sa liberté et son égalité. Je ne saurai que donner quelques pistes. La première serait la recherche permanente, en Fra nce tout particulièrement d’un pouvoir quasi royal, d’où l’importance accordée au Président de la République dont on attend tant. La seconde serait dans la hiérarchie économique qui continue à se perpétuer, avec le refus, particulièrement en France, d’une participation réelle des salariés et de leurs représentants dans les instances de direction des entreprises. Cette hiérarchie est quand même bien plus une hiérarchie subie que souhaitée. La troisième serait dans la coupure entre le peuple et les élites, dans la segmentation croissante de la société, dans la montée d’un communautarisme. Et là c’est une tendance récente, en voie d’aggravation. Depuis les années 70 du siècle dernier des coupures se font, en particulier au plan culturel, et rappelons que c’est le plan décisif, entre des couches sans cesse diverses d’individus. On se fréquente, on se marie (ou on vit ensemble), on habite, on envoie ses enfants à l’école, on a des loisirs uniquement avec des gens de couches culturellement proches. Et la segmentation s’aggrave avec la multiplication des offres culturelles dues aux nouvelles technologies. Chacun sa culture. On assiste à une segmentation socio-culturelle croissante qui ressemble de l’extérieur (car le fond est différent) à la segmentation croissante des castes indiennes. Je terminerai en disant que l’individu a atteint chez nous une autonomie quasi-totale au moment où il se sent de moins en moins la possibilité d’exercer cette liberté qu’on lui attribue officiellement. Justement depuis les années 70 du siècle dernier la mondialisation, telle que la sphère financière a réussie à l’imposer sournoisement, rend extrêmement difficile toute modification de l’ordre socio-économique, même à la marge. Et la crise démocratique et sociale actuelle, la montée du populisme a largement à voir avec cette impuissance ressentie par des individus qui se sentent de plus en plus autonomes. Deuxième aspect l’égalité officiellement proclamée est largement battue en brèche par des inégalités économiques croissantes, et l’explosion totalement amorale des revenus des plus riches n’est que la partie émergée de l’iceberg, mais aussi par un enkystement des inégalités qui font qu’on est de plus en plus coincé dans des couches inférieures de génération en génération. L’ascenseur social est en panne, voire il régresse. L’école ainsi a tendance en France à aggraver les inégalités sociales. Ainsi donc, loin d’être totalement aux antipodes notre société de l’individu roi, libre et égal aux autres n’a pas totalement rompu le lien avec la hiérarchie ancienne, voire dans certains domaines y revient.

Enfin essayons de voir ce que la mondialisation a changé. Je l’ai dit chez nous dans les paragraphes précédents. Mais en Inde même. Il est certain que la société s’est plus ouverte sur la reconnaissance des individus, mais sans abandonner, contrairement à la France, champion sur ce point, ses valeurs religieuses premières. La société de castes existe toujours, y compris dans les villes. Le Religieux est à la base de la société. Il faut bien voir aussi le danger que représenterait une évolution rapide du système. Car l’imbrication des castes entre elles, la solidarité interne permet au système de fonctionner. Casser cette imbrication et cette solidarité amènerait inévitablement à un conflit social, voir bien pire, entre les composantes de la société. Seule une évolution douce peut se faire dans une paix sociale relative.

Pour terminer deux points. La suffisance occidentale proclamait à la fin du siècle dernier que seules les sociétés démocratiques vivant dans l’économie de marché permettaient un véritable développement et que les pays autres seraient amenés sous les coups de boutoirs de la mondialisation à devenir démocratiques et modernes (c'est-à-dire en mettant l’individu au centre d’une société de liberté et égalité pour tous). Force est de constater que la Chine devient peu à peu la première puissance mondiale en devenant chaque jour moins démocratique et que l’Inde se développe à son rythme inégal dans son système de castes. A l’avenir abandonnons notre occidento-centrisme et apprenons la modestie. S’il est une règle que l’histoire nous a appris ces dernières décennies, c’est que l’avenir est totalement inconnu. Etudier une société totalement différente cela permet de mieux comprendre la nôtre.

lundi 8 janvier 2018

LE BIEN ET LE MAL DANS LA GEO-HISTOIRE

Je viens de lire un livre sur les religions persanes préislamiques, le zoroastrisme en particulier et cela me renvoie encore une fois à la nécessité de relativiser nos conceptions culturelles, même celles qui nous semblent fondamentales et universelles, et qui sont loin de l’être.

Déjà le livre sur la couleur bleue de Pastoureau me renvoyait à la relativité des couleurs, non seulement leur harmonie, mais aussi à la relativité du concept et de l’importance même de la notion de couleur. Car nos conceptions évoluent sans cesse. Nous trouvons totalement étranges et ringardes ces couleurs et ces formes des années soixante et soixante dix du siècle dernier qui alors nous semblaient le summum du goût. Mais plus fondamental encore, le concept de couleur lui-même qui est fondamental pour nous dans la description des choses semble secondaire devant la clarté, la luminosité et d’autres notions pour des peuples anciens ou d’autres parties du monde. Tout cela devrait nous amener à relativiser notre conception du « bon goût », et éviter de concevoir comme kitch ce que d’autres peuples (arables, extrêmes orientaux…) trouvent le sommet de leur bon goût.

Cette fois c’est la notion de bien et de mal qui est une fois de plus bousculée. Cette conception semble étrangère ou au moins avoir un caractère différent et/ou secondaire pour les peuples premiers. Leurs religions, colonnes vertébrales de leur société et de leur conception de leur monde et de leurs cultures, étaient quasiment toutes basées sur l’idée d’un temps primitif constitutif idéal, comme le temps du « rêve » des Aborigènes d’Australie. Dans ces sociétés les hommes d’aujourd’hui n’avaient qu’à tenter d’imiter ces glorieux ancêtres et à leur rendre des hommages les plus divers par des rites, en cherchant à se concilier les esprits qui peuplaient le monde. Mais l’idée de vie vertueuse idéale n’est absolument pas centrale. L’idéal est de bien sacrifier aux rites, de respecter les lois ancestrales, presque toujours liées à la sexualité et aux rôles différents des deux sexes (avec naturellement la vassalisation de la femme). Dans les philosophies chinoises et notamment le taoïsme on trouve avec le ying et le yang une unité dynamique des contraires. Le bien et le mal ne sont donc pas séparables, ils sont les deux faces de la même réalité. Quand on veut faire le bien il faut être prudent car on engendrera inévitablement du mal et réciproquement. Il n’y a pas de voie vers le bien possible avec une telle conception. L’essentiel est la voie (le tao) qui n’a pas de but. Il faut aider à faire tourner la voie de la vie, la sienne, comme celle du monde. On pourrait dire simplement enlever les cailloux qui entravent le chemin pour que la roue puisse continuer à tourner harmonieusement. Les Dieux gréco-romains ne réclamaient pas non plus des hommes une vie de bonté, mais des rites.

La notion de bien et de mal, si constitutive de notre culture, semble née dans ce Moyen-Orient, entre Croissant Fertile et plateau iranien autour du 7ème Siècle avant notre ère. En quelques siècles les habitants de ces contrées vont adopter ces conceptions. Côté iranien on trouve Mani au 3ème Siècle avant J C et Zoroastre probablement au 6ème avant J C qui vont aller l’un dans ce qu’on nommera la manichéisme et l’autre dans la transformation de la religion locale pour la faire devenir une lutte entre les forces du bien et celle du mal, avec la victoire finale inévitable des premières, dans un combat qui préfigure fortement l’Apocalypse de Jean. Dans la Bible on retrouve avec les commandements de Moïse une description élémentaire de la vie demandée aux hommes par Yahvé, qui est largement basée sur la notion de bien. Mais on va aller plus loin dans l’interrogation car évidemment on s’aperçoit que ceux qui ont la vie la plus juste ne sont pas forcément les plus récompensés dans ce monde. Et on arrive en Mésopotamie à des réflexions que la Bible va reprendre dans le livre de Job. La seule solution trouvée est que Dieu est tellement lointain et différent de nous qu’on ne peut ni l’atteindre, ni le comprendre, un Dieu bien plus éthéré que celui des premiers récits de la Bible, quand il menait les Hébreux au combat. La Bible, qui sera reprise par le Christianisme et l’Islam demande aux hommes de choisir la voie du bien pour atteindre le Paradis (jardin en Persan, comme l’était le jardin d’Eden). On est bien loin des Enfers gréco-romains ou du Walhalla germain. C’est cette conception qui va façonner notre monde jusqu’à la Renaissance et aux Lumières, quand brusquement l’athéisme va poser la question de l’existence ou non d’une morale. Et c’est Sade qui le posera de manière la plus brutale : puisqu’il n’y a plus de Dieu, ni de Paradis à quoi sert la morale et demander de faire le bien. Les religions séculières et notamment les diverses moutures du nationalisme et du socialisme vont un temps maintenir l’exigence d’une morale, cette fois laïcisé, mais avec leur disparition nous nous trouvons devant la même interrogation. Pourtant, parce que notre fond culturel est tant imprégné de ces notions de bien et de mal elles ressurgissent sans cesse dans les Droits de l’Homme, l’aide aux réfugiés, etc. On ne se débarrasse pas aussi rapidement d’un fond culturel pluriséculaire. Mais il faut bien avoir conscience que ce fond n’est pas universel, ni historiquement car il est né il y a moins de 3 000 ans, ni géographiquement, car bien des peuples ne le partagent pas avec nous. Cela ne vaut pas dire qu’il ne faut pas essayer de bien agir dans sa vie, même s’il n’y a plus de Paradis, mais qu’il faut comprendre l’origine et la relativité géo-historique de ces notions, ce qui nous aide d’ailleurs à nous garder de tout extrémisme, car, comme dans tout les domaines, il y a des extrémismes du bien très dangereux.

mardi 7 novembre 2017

VARIABILITE GEO-HISTORIQUE ET SES LIMITES

Le livre de Michel Pastoureau sur « L’histoire d’une couleur : bleu » enrichit encore ma perception de la variabilité géo-historique de bien des choses. Il nous montre que la perception même des couleurs varie fortement. Il semble bien que dans le monde gréco-romain comme dans la Bible on ne s’attache pas en premier à définir une couleur, mais plutôt une intensité, une luminosité. Pour nous on dira ce tissu est bleu avant de tenter de définir éventuellement, mais secondement s’il est bleu intense, terne ou brillant, etc. Il semble bien que dans ces sociétés antiques la première définition avait au contraire trait à l’intensité, la luminosité et qu’ensuite on disait éventuellement, secondairement, quelle était la couleur. C’est ce qui rend très difficilement traduisible dans ce domaine les textes anciens. Cela signifie que l’apprentissage culturel du cerveau au niveau de la couleur était totalement différent. Il semble qu’en Afrique noire la priorité est donnée avant la couleur, au sens où nous la comprenons, à dire si la couleur est sèche ou humide, tendre ou dure, lisse ou rugueuse, sourde ou sonore, gaie ou triste. Ce qui pour nous est même difficile à comprendre. De la même manière le bleu est pour nous une couleur froide, parce que nous l’associons à l’eau, alors qu’il a été au Moyen Age et jusque dans les écrits de Goethe une couleur chaude. C’était plutôt le vert qui était associé à l’eau. Cette grande variabilité des sensations est probablement la même au niveau des autres sens, l’ouïe notamment avec la musique. C’est encore un domaine quasi inexploré des historiens.

Cela me ramène à la variabilité des conceptions. Aujourd’hui on commence à mettre en cause l’occidentalo-centrisme de nombreux domaines. Avec la colonisation de la plus grande partie du monde, suivi aujourd’hui du développement de la mondialisation capitaliste les Occidentaux ont exporté et exportent encore leur conception dans la plupart des domaines. Si l’on prend l’exemple de la démocratie on doit se poser la question de son mode de fonctionnement. Nous avons tendance à la voir essentiellement comme un système d’élections libres. Alors que c’est bien plus complexe que cela. Le point de départ de la démocratie est la reconnaissance de la liberté et de l’égalité des individus. C’est aussi la liberté de parler et de s’informer dans tous les domaines. Quand aux élections il y aurait beaucoup à dire. Prenons quelques exemples. En France depuis 15 ans le scrutin présidentiel est le scrutin essentiel. Les législatives qui suivent n’ont toujours fait que le confirmer. Or du fait de son mode de scrutin et de la dispersion croissante de l’électorat, sans parler de la montée de l’abstention, le Président élu est loin de représenter la majorité de l’électorat. Il ne l’atteint au 2ème tour que par le soutien de ceux qui rejettent encore plus son adversaire que lui. En Grande Bretagne avec la règle de fonctionnement des législatives sont élus ceux qui ont le plus de voix au premier tour, peu importe combien. Et donc la majorité des députés, et donc le premier ministre, est souvent loin de correspondre à la majorité du pays. On a vu aussi que Trump a été élu alors qu’il avait rassemblé moins de voix que son adversaire. En Allemagne et en Israël au contraire le scrutin est totalement proportionnel et le premier ministre doit bâtir une coalition regroupant la réelle majorité du pays. Si on a eu recours en France à ces types de scrutin c’est en grande partie dû à l’incapacité du monde politique à s’entendre pour gérer majoritairement le pays en oubliant les querelles politiciennes. On a bien vu notamment sous la IVème République cette incapacité à un gouvernement stable. On a vu aussi comment ce système amène à créer de tous petits partis incontournables au parlement qui ne représentent souvent que soi-même. Mitterrand et sa Convention des Institutions Républicaines en a été l’exemple idéal. Cela lui a permis de faire partie de tant de ministères sans représenter alors électoralement grand-chose. C’est le même problème pour Israël qui bloque toute évolution du pays. Cela ne condamne pas, bien loin de là, les élections, mais cela doit nous amener à les relativiser ou tout au moins à savoir remettre en cause leur fonctionnement. La démocratie c’est bien plus que cela. La démocratie peut prendre bien des visages. Elle peut prendre bien des chemins pour se créer, se développer. Le socle de base sans lequel elle ne peut exister est la liberté et l’égalité des individus ainsi que la liberté de parler et de s’informer.

Si on doit être attentif à la relativité de beaucoup de choses, dans tous les domaines, et éviter de vouloir considérer que nos conceptions, mais aussi nos sensations, devraient être universelles, cela n’enlève en rien la validité d’un certain nombre de concepts, même si ils peuvent se décliner de manières diverses. La terre est ronde, elle tourne autour du soleil, le darwinisme est une réalité, le réchauffement climatique aussi pour ne prendre que quelques exemples bateaux. Après on peut les décliner de manière diverses. Y compris en mathématique : ou peut utiliser une calculatrice ou un boulier. Dans bien des sciences on a inventé des mathématiques particulières pour calculer plus facilement. On peut par exemple calculer le fonctionnement de circuits électriques par les nombres complexes, ou par des méthodes trigonométriques ou par des méthodes géométriques. On obtiendra au bout du compte les mêmes résultats. Dans le domaine de la Démocratie et des Droits Humains il existe là aussi des idéaux universels. Ils peuvent se résumer à notre devise républicaine. La liberté des individus. L’égalité de tous devant la loi et la société, y compris au plan économique. Et la fraternité pour mettre le maximum d’huile dans les rouages et embaucher les individus dans la responsabilité de l’avenir à construire. C’est en ce sens que la montée en puissance chinoise qui fait fi notamment de bien des libertés est un danger mondial, mais c’est un autre sujet.

jeudi 2 novembre 2017

LE TOURNANT DU 12eme SIECLE

Je suis en train de lire « Bleu : histoire d’une couleur » de Michel Pastoureau. C’est un livre d’histoire passionnant sur un sujet méconnu : l’évolution de la notion de couleur selon les époques, mais aussi les pays. Michel Pastoureau montre qu’un changement global a eu lieu dans notre Occident médiéval autour du 12ème Siècle. On est passé de la vision gréco-romaine des couleurs à la vision actuelle. Certes de manière progressive et complexe. Les gréco-romains nomment peu les couleurs. Ce qui rend leurs textes difficiles à traduire. Ils s’attachent plus à parler de l’intensité, de la luminosité que des couleurs elles-mêmes. Ils ont des notions très éloignées des nôtres qui reposent essentiellement sur la triade blanc, noir et rouge. Le bleu, notamment est quasi absent des descriptions, même s’il existe bien dans les peintures qui bariolent violemment les temples et les maisons, mais essentiellement comme fond. D’ailleurs le mot bleu en Français vient de l’Allemand blau, car les Germains eux l’utilisaient, ayant des normes de couleurs différentes. Le mot azur, terme synonyme, vient de l’arabe azraq’. Les notions d’opposition des couleurs qui sont les nôtres sont à l’époque totalement différentes. Les descriptions d’arc en ciel ne correspondent pas aux couleurs réelles fondamentales. Et vers le 12ème Siècle se met peu à peu en place le système des couleurs actuel. Il sera scientifiquement validé à postériori par l’étude par Newton de la décomposition des couleurs par le prisme. Se met alors en place le cercle chromatique avec les trois couleurs fondamentales jaune, rouge, bleu et les oppositions. Le noir et le blanc ne sont plus des couleurs mais l’absence de lumière ou le mélange des couleurs. Le bleu prend alors son importance. Il devient la couleur attribuée à la vierge. Il devient le fond du blason français et la couleur du vêtement de rois. On pourrait parler d’invention du bleu. Or une telle modification ne peut pas être innocente. Elle ne peut qu’accompagner un changement de conception fondamental du monde. Car c’est par l’idéologie que les sociétés changent.

Parallèlement je lisais hier un article de Cédric Giraud sur la Revue « L’Histoire » qui parle de la méditation, avec différentes acceptions de cette pratique, qui s’est développée dans l’Occident chrétien à partir du 12ème Siècle. Et cela en parallèle avec la mise en place de la confession individuelle. Ces deux pratiques : méditation et confession individuelle sont caractéristiques de la montée de l’individualisme. Nous sommes donc autour du 12ème Siècle à une époque d’un changement idéologique fondamental. C’est un tournant essentiel dans la modernité. Si on appelle comme moi modernité la montée de l’individu, sa libération de la société fermée, la poussée vers une société ouverte, vers la liberté individuelle. C’est naturellement à Marcel Gauchet que je pense et à son désenchantement du monde. Mais aussi en parallèle je pense à Philippe Descola qui montre de manière différente que nos sociétés actuelles fonctionnent sur des bases différentes des sociétés gréco-romaines. Il classe le monde gréco-romain dans ce qu’il appelle des sociétés analogiques pour qui chaque existant (matériel, végétal, animal, humain) est différent des autres, tant sur le plan physique qu’intellectuel. Notre Occident moderne est pour lui naturaliste, et Darwin en a à postériori apporté la preuve : les existants sont faits de la même matière en évolution constante, mais ils ont une intelligence différente, surtout à partir de Descartes. Il est quand même étonnant, et il faudrait y réfléchir que comme pour les couleurs avec Newton, Darwin n’a fait qu’à postériori apporter une preuve scientifique d’une conception déjà entrée dans les mœurs. Le changement entre ces deux visions ne s’est pas fait facilement, que l’on pense à la montée de l’autonomie de l’individu de Marcel Gauchet ou au changement de conception du monde de Philippe Descola. Il me semble bien qu’autour du 12ème Siècle il s’est joué un pas décisif dans ces évolutions.

On peut se demander d’ailleurs si nous n’évoluons pas encore actuellement, en commençant à concevoir que, contrairement à la conception de Descartes, il n’y a pas de barrière d’intelligence nette entre les hommes et les animaux notamment et si donc nous ne changeons pas encore une fois de conception du monde. Mais cela est un autre débat.

vendredi 7 juillet 2017

PHILOSOPHIE, POESIE ET CHANSON

J’ai toujours considéré qu’un certain nombre de chansons véhiculaient des idées fondamentales pour l’existence humaine à leur manière. Ce qui est, ou au moins était, je parle des années 1960 de mon éducation, totalement à contre courant. Brassens, Brel, Ferré ou d’autres à l’époque ne pouvaient pas apporter une quelconque réflexion philosophique. Il y avait et y a encore une compartimentation étanche dans notre monde occidental entre le débat philosophique et la poésie, encore plus la chanson. J’écoutais avant-hier en voiture Barbara chanter : Est-ce Dieu, est-ce Diable Ou les deux à la fois Qui, un jour, s'unissant, Ont fait ce matin-là ? Est-ce l'un, est-ce l'autre ? Vraiment, je ne sais pas Mais, pour tant de beauté, Merci, et chapeau bas.

Je pense aussi par exemple à Stephan Eicher : J'abandonne sur une chaise le journal du matin Les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent J'attends qu'elle se réveille et qu'elle se lève enfin Je souffle sur les braises pour qu'elles prennent Cette fois je ne lui annoncerai pas La dernière hécatombe Je garderai pour moi ce que m'inspire le monde Elle m'a dit qu'elle voulait si je le permettais Déjeuner en paix, déjeuner en paix.

On peut avoir les plus « hautes » réflexions et débats philosophiques sur l’incapacité à connaître l’existence ou l’inexistence de Dieu malgré la beauté et la complexité du monde ou sur la possibilité/nécessité de vivre dans un monde fait en partie d’injustices, de misères et de malheurs. Il me semble pourtant que les deux exemples ci-dessus valent bien tous ces débats, y compris en profondeur.

Et puis j’ai découvert qu’en Chine on confondait poésie et philosophie, qu’un discours philosophique était totalement éloigné de notre logos, qui est construit depuis l’antiquité grecque sur le débat, sur le raisonnement logique. Le discours philosophique chinois n’est qu’une forme poétique parlant par suggestion et non pas par démonstration. Il correspond beaucoup plus à ce style de chanson dont je parle.

Je crois qu’on peut faire descendre la philosophie dans la rue, la sortir de son cercle d’initiés qui de plus pour certains ont inventé un langage incompréhensible au commun des mortels. Et certaines chansons en sont un moyen.

mardi 4 avril 2017

LE BUT ET LE CHEMIN

Le choix de la préférence entre le but et le chemin, ou ses équivalents, est un problème philosophique essentiel. Il est au cœur des désaccords politiques majeurs, comme de la différence entre l’Orient et l’Occident.

Les Occidentaux, rationalistes depuis la philosophie grecque, ont choisi le but. Quel but fixe-t-on à sa vie, à son action tant personnelle que sociale ? Les religions monothéistes en inventant le Paradis qu’il s’agit de conquérir de manière diverse selon les religions, prolongent cette philosophie. Il s’agit dans la vie de chacun de conquérir son Paradis, que ce soit par ses bonnes actions, par sa foi ou tout autre moyen, le but est toujours le même et il est essentiel. Les moyens ne sont qu’au service du but. Les Lumières ont éclipsé l’importance de la Religion et les idéologies se sont lentement constituées, que l’on a pu baptiser de « religions laïques ». On ne regardait plus vers le passé, mais vers un avenir à construire. Et peu importe la diversité de ces idéologies, elles avaient toutes un but comme point d’orgue vers lequel converger. Que ce soit l’éradication des races inférieures dans le nazisme ou la société communiste sans Etat et sans classes l’essentiel était le but. Et les moyens étaient secondaires. Peu importait s’il fallait sacrifier une ou des générations au futur lumineux que l’on construisait. Les moyens crapuleux, criminels n’avaient aucune valeur, la seule valeur était le but à atteindre.

Certes nous sommes en grande partie sorti de l’ère des idéologies, qui a été le siècle des massacres, justement parce que tous les moyens étaient bons pour aller vers le but à atteindre. Mais on voit sans cesse poindre de nouvelles tentatives idéologiques, qu’elles soient purement religieuses, comme les intégrismes de toutes les religions, ou laïques, comme les intégrismes de la laïcité, de l’écologie, des Droits Humains, etc… Je ne jette pas l’enfant avec l’eau du bain. La laïcité, l’écologie, les Droits Humains sont pour moi très importants, c’est leur intégrisme qui est dangereux. Car à chaque fois que l’on fixe un but et qu’on le considère comme essentiel, les moyens finissent, quoiqu’on fasse, par devenir secondaire. Le danger est encore toujours là. C’est en cela qu’est vivante la bête immonde de Brecht. Si on regarde l’actuelle, autant stressante que divertissante, campagne présidentielle nous en sommes toujours ramené au même point. Car que demande-t-on à un candidat : un programme, que de toutes façons vu les circonstances il ne pourra pas appliquer, et heureusement quand on les passe tous en revue. Mais l’insistance sur le programme c’est le choix du but sur le chemin. Macron, au départ a été le seul à minimiser l’importance du programme et à tenter de privilégier la manière d’être, de gouverner. Mais devant l’insistance de tous il a du se plier à l’injonction du programme. Alors que ce qui est seul important c’est justement la manière de gouverner, l’actualité se chargera de fixer les problèmes à résoudre.

Dans le choix personnel des Occidentaux on a la même prévalence du but sur le chemin. On ne cherche pas tant une manière de vivre. On privilégie le futur, les choix importants qu’on se fixe à obtenir dans notre vie. Il faut se fixer des objectifs. On vit ainsi dans le futur on oublie de vivre le présent. On se retrouve vieux en ayant parfois atteint ses objectifs, mais sans avoir vraiment vécu. La priorité du chemin est au contraire une caractéristique des philosophies orientales, et notamment chinoises. Le Tao, c’est le chemin. Le « but » de l’activité humaine, si l’on peut employer ce mot, c’est de faire avancer la roue de la vie qui ne va justement vers aucun but, et qui ne fait que tourner de manière cyclique. Il faut participer au mouvement des choses.

Nous ne sommes pas près, nous Occidentaux, de vivre dans le présent, dans le chemin de la vie, toujours en quête d’un ou de plusieurs buts qui nous déçoivent presque toujours. Il nous faudrait apprendre simplement à vivre au présent. Outre les dangers que représente la priorité donnée au but sur le chemin.

mercredi 22 mars 2017

LE PIEGE DE L’UNIVERSEL

Nous Occidentaux, et encore plus les Français, avons une prétention à être ouvert aux misères du monde entier. C’est une générosité qui peut être positive, mais elle renferme aussi, si on n’y prête garde d’énormes dangers.

Emmanuel Macron nous a fait à Reims un très beau discours sur la culture française et comme troisième caractéristique il signalait ce goût de l’universel. C’est ce qui fait la particularité de ceux qu’on appelle justement « les frenchs doctors ». La littérature en parle aussi : c’est le « panache » de Cyrano de Bergerac, mais aussi (preuve que ce n’est pas que Français) la caractéristique de Don Quichotte, qui, comme le chantait Brel dans « l’Homme de la Mancha » cherchait à « atteindre l’inaccessible étoile » et « peu m’importe mes chances ».

Cette prétention à s’occuper des autres, parfois au mépris masochiste de nos propres intérêts, est très développée chez nous. Les syndicats enseignants, que j’ai beaucoup fréquentés, ont pour première priorité de défendre la vision idéologique qu’ils ont de l’école, avant les intérêts propres du personnel qui devrait être leur premier souci. A chaque fois que nous, classe moyennes, votons à gauche (et jusqu’il y a peu c’était le votre majoritaire des couches moyennes), nous savons d’avance que nos intérêts ne seront pas la priorité du nouveau gouvernement. Personnellement, à revenu stagnant depuis 10 ans, j’ai vu mes impôts doubler ! Nous avons une vision totalement ouverte du monde, dans tous les sens du terme. C’est ainsi que fonctionnent les règlements européens. C’est ainsi que le premier geste d’Angela Merkel devant l’afflux de réfugiés a été d’ouvrir les bras, sans se poser d’autres questions. C’est ainsi que nos intérêts commerciaux ne sont pas défendus, alors que tous nos partenaires de la Chine aux U.S.A., qui n’ont pas attendu Trump pour cela, pratiquent le protectionnisme quand cela les arrange.

Ce piège de l’universel n’est pas dangereux que pour nous, qui agissons souvent de manière masochiste. Il l’est quand nous pensons détenir la vérité universelle, et avoir la mission de sauver le monde. C’est ainsi que l’on a justifié la colonisation (qui du temps de Jules Ferry était de gauche), que l’on a mis le feu à nombre de pays arabes, de l’Afghanistan à la Lybie.

Alors, sans donner raison à la politique rance et de division du Front National, il faut savoir tourner beaucoup de fois sa langue dans sa bouche ou son arme dans les mains, comme dit Brassens, avant de dire ou de faire n’importe quoi. Les « frenchs doctors », le souci des autres d’accord, mais attention à ne pas aggraver la situation. Sachons aussi défendre nos intérêts, sans égoïsme, et soyons modestes. Quand on parle ou agit à l’extérieur, la parole de tous les autochtones est prioritaire, et pas seulement celle des quelques ceux qu’il nous arrange d’écouter.

samedi 14 janvier 2017

LE PERPETUEL COMBAT DES LUMIERES CONTRE L’OBSCURANTISME

Je suis de plus en plus persuadé de l’importance primordiale des idées, des idéologies (sans leur donner la définition restrictive des idéologies qui ont amené aux totalitarismes au siècle dernier, simplement des systèmes d’idées ouverts) comme moteur des changements des sociétés. Et sans vouloir être simpliste et manichéen je suis persuadé que le combat que je définirai, comme celui des Lumières contre l’obscurantisme est essentiel. Certes il en est d’autres, mais celui-ci traverse les siècles et se renouvelle sans cesse. Le dernier livre de Salman RUSHDIE « 2 ans, 8 mois et 28 nuits » ne raconte pas autre chose à sa manière poétique. Le combat d’Ibn Rushd, allias Averroès, et des ses successeurs intellectuels contre El Ghazali et ses successeurs intellectuels.

Quand je dis les Lumières, c’est pour faire court et simple. Car Averroès justement c’est 5 siècles avant Voltaire et il n’était pas le premier sur ce long chemin. Il s’agit des idées de libération de l’individu de toute domination intellectuelle en premier lieu, mais sociale également. Il s’agit du droit des individus qu’égrènent de manière fort proches toutes les Déclarations des Droits depuis celle des Etats Unis au 18ème Siècle. Il s’agit aussi en allant plus au fond de la libération de l’homme de l’emprise religieuse. Ce que Rushdie nomme en faisant parler Averroès par périphrase « les choses… qu’il est défendu de penser ou d’entendre », tout au moins dans son siècle et son milieu. Et sans cesse le renouvellement de la pensée et des réalités du monde retisse de nouvelles formes de l’obscurantisme, qui montent à l’assaut contre les Lumières. Ces formes de l’obscurantisme qui tentent de freiner, voire faire revenir en arrière sur les Droits à l’autonomie des individus. Généralement ils sont liés à des tentatives de revenir, de manière individuelle et sociale, à une religion ou à un succédané laïc qui en tient lieu. Presque toujours il s’agit de restreindre les droits des femmes, de les rabaisser.

Aujourd’hui, mais es-ce vraiment plus qu’à d’autres moments, nous assistons à des assauts obscurantistes de nombreux côtés. Je ne veux pas les hiérarchiser, simplement les citer dans le désordre, et j’en oublierai beaucoup. On peut penser aux climato-sceptiques qui, pour des raisons idéologues ou des intérêts personnels rejettent la réalité largement prouvé scientifiquement. On peut penser naturellement à tous les extrémistes religieux, et chaque religion en a, même les religions laïques, comme justement la laïcité pensée non comme une liberté de toutes les croyances, mais comme une contrainte sur toutes ou certaines croyances. On peut penser à la multiplication par Internet des toutes les théories du complot, qui sont devenues des manipulations par la diffusion permanente des mensonges les plus éhontés. La vitesse avec laquelle ils sont renouvelés gênant leur invalidation. Trump est passé champion en la matière. « Le Monde » de mercredi dernier citait Jean-Claude Michéa, nouveau gourou d’une pensée conservatrice qui fédère autour de lui un amalgame divers et nauséeux, qui se veut socialiste (Hitler et Mussolini aussi se prétendaient socialistes), mais aussi écologiste radical, qui se bat contre la libération des mœurs et proche de la manif pour tous, qui, au moins pour certains, se battent contre l’avortement et la contraception. On peut aussi penser aux radicaux d’extrême droite ou d’extrême gauche. Du Front National d’un côté et Mélenchon de l’autre saluant Castro et Chavez… Ah, la nostalgie du Che sur les tee-shirts des analphabètes politiques !

Contre toutes ces idées obscurantistes le combat est toujours celui de Voltaire et de son rire dévastateur, celui d’Averroès. C’est le combat de la culture, de l’intelligence, du débat, de la logique, de l’ouverture d’esprit, aux autres, qu’il faut mener en permanence.

samedi 31 décembre 2016

L’EGOISME ET LA NECESSITE

Je suis en train de remettre à jour de façon importante des points de vue sur des domaines qui me hantent depuis longtemps et auxquels il me semble que j’avais jusqu’ici mal répondu. C’est du moins l’opinion que j’en ai actuellement.

Je suis persuadé depuis pas mal de temps que la montée de la modernité, qui se traduit par l’autonomisation croissante des individus est le facteur qui caractérise le mieux l’avancée humaine depuis des siècles. Cette avancée, sans cesse remise en cause, variable selon les pays, progresse fortement depuis quelques décennies.

Elle est multiforme et ne saurait être confondue avec la forme qu’elle prend en Occident, même si c’est là qu’elle a démarré pour des raisons historiques. Sinon on tombe dans une nouvelle forme de néo-colonialisme culturel. Cette avancée se manifeste par la sortie de la religion au sens de la société (et pas forcément des individus), en ce sens que ce n’est plus la religion qui dicte les us, coutumes et mœurs sociales et politiques. On sort des sociétés fermées pour entrer dans des sociétés ouvertes où tout un chacun est libre de vivre sa vie, sa religion ou son absence, ses mœurs. Une société qui se manifeste par la liberté de penser, de s’éduquer, de s’informer, de communiquer. Qui se manifeste aussi par le droit de chacun à prendre sa part à la gestion de la société, c'est-à-dire la démocratie, même si celle-ci ne doit pas être forcément confondue à la démocratie élective par délégation que nous connaissons. Cela peut être plus ou moins complexe, différent. La meilleure mesure de l’avancée de la modernité est le plus souvent la place de la femme dans la société concernée, car c’est quasiment toujours par un inconscient sexuel (qui donne une place particulière aux femmes) que se caractérisent les sociétés anciennes.

Le combat pour la modernité et donc l’autonomisation de l’individu est loin d’être terminé, même si en Occident, et particulièrement en France il est allé très loin. Les poussées traditionnalistes de toutes les religions nous le montrent tous les jours. Pendant longtemps il a fallu batailler ferme pour ce combat pour la liberté. Au nom de l’égalité notamment, on a souvent voulu limiter la liberté. C’est la Terreur robespierriste contre la liberté révolutionnaire. C’est le combat du communisme, contre le socialisme. Et si le communisme réel était très loin d’être égalitaire, il s’en vantait tout au moins. Et donc quasiment jusqu’à aujourd’hui la combat pour la liberté était prioritaire, même si la social-démocratie en faisant triompher en Occident l’Etat providence n’a pas oublié l’égalité. Ce qui nous a caché les problèmes auxquels nous devons faire face aujourd’hui. Aujourd’hui au moins en Occident nous sommes arrivés tellement loin dans la modernité que nous en percevons des dangers, sinon insoupçonnés, car ils avaient été évalués par certains, mais tout au moins minimisés. Tocqueville notamment les percevait très bien. Ce danger c’est de pousser l’autonomisation de l’individu jusqu’à l’égoïsme, c'est-à-dire au refus de considérer l’intérêt de l’autre (autre pris au sens large, je vais y revenir). En ce sens notre autonomie n’en est qu’à un stade infantile.

Jusqu’ici, je ne voyais pas de moyens de sortie de ce dilemme. Car si on veut vraiment la libération de l’individu il est être laissé libre de choisir ses valeurs, ou leur absence, sa morale ou son absence, et en ce sens tous les discours de « revenir » à des valeurs civiques sont, au sens premier, réactionnaires. Ce que j’oubliais c’est de penser que l’individu ne se forme, n’existe qu’en tant qu’être social. Sans les autres il resterait un enfant sauvage, sans culture et donc sans autonomie. Et pour vivre, nous devons faire société. Certes nous devons obéir aux lois, auxquelles en démocratie nous contribuons. Mais pas seulement. Il ne s’agit pas simplement d’un cadre juridique, le seul que je voyais jusqu’ici comme garde fou de l’égoïsme des individus. En fait je pense maintenant que la liberté et l’autonomie d’un individu n’est réelle et totale que s’il arrive à se débarrasser de son égoïsme. Sans cela il ne peut pas parvenir à réaliser réellement son autonomisation. C’est pourquoi je me dis que nous avons encore bien du chemin à parcourir pour arriver à la modernité. Comme toute avancée, à chaque progrès on s’aperçoit que ce qu’on croyait le bout du chemin n’est qu’une étape et qu’il y a encore une route qui se dresse devant nous. Nous sommes parvenus à une autonomie quasi complète des individus, mais dans un sens seulement, car cela nous a amené à des individus en factions égoïstes, chacune défendant ses « privilèges », même s’il ne faut pas se tromper et suivre aveuglément les faux prophètes qui prêchent en fait l’abandon de l’Etat providence, sous couvert d’abandonner des rentes de situation. Et nous arrivons au blocage actuel de la société. Pour en sortir on ne peut le faire que par le haut, à moins de revenir en arrière, comme nous le proposent bien des réactionnaires, fussent-ils déguisés en hommes d’ultra gauche. Et en fait nous y sommes obligés, c’est une nécessité. D’une manière ou d’une autre, plus ou moins tard, plus ou moins douloureusement, nous le ferons. Par le haut cela veut dire savoir conjuguer la poursuite de l’autonomisation des individus avec l’avancée des deux autres valeurs de notre triptyque républicain « égalité et fraternité ». Le chemin est étroit, car il ne s’agit surtout pas de retomber dans le retour aux valeurs civiques antérieures, comme celles des hussards noirs de la République, qui ont fait triompher les valeurs de la République, mais ont aussi mené aux abattoirs de 1914-18. Ces valeurs alors étaient imposées, pas librement proposées, nous n’étions pas vraiment sortis de la société fermée. Il s’agit bien d’un combat des idées, d’un combat tant idéologique que politique, car on n’avance que par le débat. Il s’agit de faire triompher une société de collaboration des individus à la construction du lendemain. Il faut en même temps faire prendre conscience de la nécessité de cette collaboration, et donc d’abandon de l’égoïsme, premier stade de l’autonomie, et mettre en mouvement une société de participation des individus, sous les formes les plus variées, à la construction de l’avenir commun. Je pense qu’il faut relire « Le contrat social » de Rousseau, qui m’a semblé fort utopique quand je l’ai lu il y a quelques années. Il y a quelque chose de ce contrat social à construire. Cela va poser bien des problèmes. En premier lieu il ne faut pas abandonner la lutte pour l’autonomie des individus, ici et ailleurs. Les tentatives de retour en arrière que ce soit ailleurs avec l’Etat islamique, ou ici où dans certains quartiers on tente d’imposer l’absence publique des femmes, sont à combattre avec la plus grande fermeté (on en revient toujours aux femmes…). Cela pose aussi, mais de manière différente qu’hier, la notion d’accueil des populations étrangères. Rousseau l’explique bien, un contrat social n’est possible que dans de petites sociétés, qui ensuite peuvent s’agglomérer les unes aux autres, mais en gardant leur autonomie. S’il ne s’agit pas d’imposer des valeurs d’insertion aux étrangers arrivant en France, il s’agit tout de même de pouvoir digérer tranquillement des populations qui ont une culture riche, mais différente de la nôtre, qui ne sont pas au même niveau d’autonomie de l’individu, sans les brusquer. Il s’agit bien d’avoir une véritable politique d’insertion. La place de la femme, encore une fois est un critère décisif. Mais au-delà il s’agit de comprendre l’erreur du multiculturalisme, qui ne permet que de maintenir des différentiels de libération des individus sur le territoire national. On peut tous par contre s’enrichir de la culture des autres, comme, par exemple les cultures juive, pied noir ont su le faire. Nous pouvons tous nous enrichir des cultures arabes, africaines, asiatiques. Mais dans l’autonomie des individus et dans la recherche de la participation de tous à l’avancée de la société. Quand on dit égalité, il est bien certain que les inégalités sociales, salariales notamment, qui se sont développées ces dernières décennies doivent être combattues. Même si cela ne représente pas forcément des sommes si importantes au niveau de la société, les très hauts salaires sont un facteur de pourrissement du consensus social qui seul peut remettre la société en marche. Un plafonnement des salaires (tous avantages compris) à des niveaux qui pourraient être de 10 fois le SMIC par exemple seraient nécessaires. On en est très loin aujourd’hui. De la même manière, et ce n’est qu’un exemple, j’ai toujours considéré comme profondément immoral, et contraire au consensus social l’existence de revenus complémentaires, comme les dépassements médicaux. Comme toujours c’est l’idéologie qui mène la danse des changements sociaux. C’est donc d’une bataille d’idée qu’il s’agit pour qu’enfin on puisse avancer, dans le débat inévitable, vers une fraternité, la bien oubliée aujourd’hui de nos trois devises républicaines. Il s’agit de débloquer notre société. Enfin je perçois un bout possible, et même certainement inévitable, du tunnel !

dimanche 27 novembre 2016

DES DROITS DES ANIMAUX : en revenir à Gaïa.

On parle de plus en plus des Droits des animaux au moment où ils sont leur situation est la pire. Il y a d’un côté la gigantesque et ultra rapide extinction des espèces que produit l’homme depuis quelques décennies avec l’atteinte concomitante à la biodiversité. Il y a aussi la situation des animaux d’élevage dans les élevages industriels.

Un récent reportage sur Arte regardé par hasard montrait, sans commentaire, cette situation dans les élevages industriels bovins. L’animal n’y est plus vu que comme une machine que l’on cherche à améliorer de toutes les manières possibles, soit pour faire plus de lait, soit plus de viande, soit même de manière encore expérimentale pour produire des médicaments. Toutes les conditions de vie des animaux sont totalement industrialisées jusque dans leur reproduction artificielle. Ils ne sont plus considérés comme des êtres vivants, mais comme des machines. Le pire en l’affaire est la manière dont on a trompé les éleveurs. Ils ont pris le virage vers l’élevage industriel pour gagner plus d’argent, mais le capitalisme s’en est servi pour abaisser sans cesse les prix d’achat aux producteurs, si bien qu’aujourd’hui leur production laitière ou bovine n’est souvent plus rentable.

En fait je crois qu’il faut aller en la matière au fond des choses. Nous arrivons au bout de la logique philosophique occidentale qui place l’homme au centre du monde, détaché de lui. C’est la face noire de la philosophie humaniste. L’autre face étant la libération des individus de toutes les servitudes du passé.

Il ne faut pas jeter l’enfant avec l’eau du bain. Tout ce qui va dans le sens de la libération de l’individu est à poursuivre et on est loin d’en avoir fini. Mais il faut promouvoir en parallèle d’autres aspects philosophiques et c’est ce que je veux dire en disant de manière abrupte d’en revenir à Gaïa, c'est-à-dire à la terre. Je pense aux philosophies de bien d’autres peuples, que l’on appelait jadis primitifs, mais aussi aux philosophies de l’Inde. Toutes qui considèrent la terre comme une globalité à protéger. Je pense à Bruno Latour qui montre bien que les interactions multiples entre tous les systèmes vivants et non vivants sont en prendre en compte. Ils sont si complexes et nombreux qu’on ne peut espérer les modéliser, ni donc prévoir le résultat de nos actions. En ce qui concerne particulièrement les animaux il faut considérer non pas la rupture entre eux et l’homme qui serait selon notre philosophie occidentale comme sorti de l’évolution et très au dessus de tous les autres êtres vivants, mais au contraire considérer la continuité entre l’homme et les animaux, espèces vivantes, souffrantes comme nous, capables de modes de « pensées » différents de nous, et donc des êtres à respecter. Ce qui condamne notamment tout élevage industriel.

27 novembre 2016

jeudi 8 septembre 2016

AU SUJET DE : « RECONSTRUIRE EN PHILOSOPHIE » DE JOHN DEWEY

Ce livre publié pour la première fois en 1920 est à fois daté et de pleine actualité.

Pour le côté daté il est écrit au moment où la modernité triomphante développe, au moins dans les pays occidentaux, les sciences, les techniques, commence à sortir les masses de la misère, où la notion de progrès est largement partagée. C’est ainsi que la « nature » est considérée alors comme un champ où l’homme peut agir à sa guise. Ainsi John Dewey écrit : « L’environnement physique n’offre aucune barrière insurmontable » ; « diriger les forces de la nature par la connaissance » ; « la nature est soumise aux projets humains » ; il parle « d’un possible sans limites », etc. Il nous fait le récit de la venue de la modernité, c'est-à-dire de la lente montée de l’autonomie de l’être humain, dans des chapitres qui annoncent, sous un autre point de vue, les classiques que sont : «La société ouverte et ses ennemis » de Karl Popper et «Le désenchantement du monde » de Marcel Gauchet, qui seront écrits bien plus tard. On peut toujours ergoter sur le caractère un peu dépassé de certaines visions, mais sur l’essentiel, sur le mouvement général, il est dans la vision actuelle de cette autonomisation. Il est aussi indirectement daté, car 1920, c’est la fin de 1ère guerre mondiale, c’est encore la guerre civile en Russie, avant la construction de l’URSS. C’est un moment où les idéologies (nationalisme, racisme, communisme) sont triomphantes en passe de devenir totalitarismes. Mais John Dewey, lui, prend le contrepied de cette tendance. Il est totalement opposé à la vision d’un système global d’explication du monde, et en cela il est bien, comme d’autres, minoritaires à l’époque, en avance sur son époque. On pourrait dire qu’il annonce ces démocrates ou sociaux démocrates qui feront finalement triompher la démocratie en lien avec le développement social en Occident, dans le New Deal ainsi que dans le triomphe des Etats Providences entre 1945 et 1975. Il est aussi daté par le quasi trou noir que constitue son silence sur la grande partie du monde alors colonisé. Il a juste une phrase ou deux sur ces sociétés primitives à qui l’on doit permettre, pour lui, un développement autonome, vision là encore actuelle, mais plus que rapide.

Depuis le milieu des années 70 du siècle dernier la modernité est en crise. Je ne veux pas y revenir trop longtemps. D’abord crise n’est pas forcément pessimiste. Une crise c’est le passage d’un moment historique à un autre, qui est forcément à construire et inconnu. Nous sommes probablement déjà passé, au moins partiellement, dans un autre moment historique, mais sans avoir pour l’instant réussi à le conceptualiser. Cette crise a plusieurs aspects donnés sans ordre. Il y a crise écologique au sens où l’épuisement des ressources naturelles est en vue. Avec la dégradation de l’environnement, le réchauffement de la planète cela nécessite de passer à un autre mode de développement économique. Il y a crise démocratique avec le triomphe de l’individualisme, qui abolit l’obligation morale, ne laissant que l’obligation législative et entraîne à l’égoïsme. Il y a crise du capitalisme avec le triomphe du capitalisme financier internationalisé sur le capitalisme industriel qui a réduit le pouvoir politique (autre cause de la crise démocratique) et dont les profits sont déconnectés des intérêts de la population, contrairement au fordisme (payer bien les ouvriers pour qu’ils puissent acheter) et à la cogestion à l’allemande. Il y a crise des valeurs, avec la fin des idéologies, la fin du règne de la notion de progrès. Il n’y a plus de système global explicatif, même pas en sciences. Le changement avec la crise, se fait sans voir l’avenir et développe l’angoisse.

L’interrogation de John Dewey reste d’actualité dans la crise de la modernité. Il met bien l’accent sur le fait que la modernité (matérielle, scientifique, technique) n’a pas été accompagné du même progrès dans les sciences humaines et évidemment la guerre qui vient de se terminer en est l’exemple évident. Il dit que la modernité n’est que « par incidence, par intermittence et de l’extérieur utile au bien être général ». Mais pour lui il n’y a pas de système global d’explication, qui serait une nouvelle idéologie. Il faut expérimenter au cas par cas, avancer au pas à pas, et rectifier les actions en fonction des résultats, dans les sciences sociales, comme dans les sciences et techniques. C’est cela la nouvelle philosophie, ancrée dans la réalité. Cela est évidement très actuel. Le sens des actions à entreprendre doit être la recherche du bien être général des individus, et s’il ne parle pas de développement durable, c’est tout à fait compatible. L’actualité a apporté l’intérêt des populations futures et des manières d’agir plus précautionneuses, sans brider toute action. Je retrouve là, dit autrement, les écrits de Bruno Latour, qui est certes plus radical, notamment dans « Face à Gaïa », sur deux idées essentielles et actuelles. D’une part que comme l’a montré dit Darwin l’être vivant s’adapte à son environnement. Mais Dewey ajoute qu’en même temps il le modifie. « Même un coquillage agit sur l’environnement et le modifie dans une certaine mesure » ; « en retour les changements produits sur l’environnement réagissent sur l’organisme et ses activités ». C’est aussi une des principales idées de départ de Bruno Latour. D’autre part sa conception décentrée du monde correspond aux boucles multiples et multiformes d’actions et de réactions entre tous les êtres et phénomènes qui est la vision du monde qu’a Bruno Latour.

Pour terminer je trouve que sa vision de l’éducation est fondamentale. Une éducation qui est permanente et non pas cantonnée à l’enfance et une éducation qui doit être expérimentale et active.

mardi 16 août 2016

Au sujet de « FACE A GAIA » de Bruno LATOUR

Je viens de terminer « Face à Gaïa » de Bruno LATOUR. Je n’ai pas tout suivi, ni ne suis pas sûr de ne pas faire de contresens sur ce que veut dire l’auteur. Je vais essayer, en toute modestie, et avec toutes les précautions possibles tenter de résumer ce que j’en ai tiré. C’est un ouvrage qui me semble très intéressant et très important, car il brasse le problème à tous les niveaux, même s’il a été pour moi difficile à lire. Je m’y suis accroché.

Le point de départ est que nous sommes arrivés à un Nouveau Régime Climatique. Que les impacts de l’homme sur la terre sont tels que beaucoup de scientifiques considèrent que nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique dite Anthropocène parce que c’est l’homme qui aujourd’hui est l’acteur majeur des changements, y compris géologiques.

Comme un certain nombre d’autres chercheurs Bruno Latour appelle Gaïa le système global constitué par l’interaction des êtres vivants, dont naturellement l’homme et de tous les phénomènes dits « naturels », en fait de plus en plus influencés par l’homme, mais aussi les océans, l’atmosphère, les roches, etc. Ce système ne doit pas être vu, pour lui, comme un Système avec une majuscule qui serait totalisable, comme on parlait hier de Nature pour l’opposer à la Culture. Le mot Gaïa, pour lui, est souvent utilisé comme un nom pluriel, pour bien montrer la multiplicité des phénomènes. C’est l’ensemble des boucles d’interaction entre tous les êtres et les phénomènes, etc., boucles dont on ne connaît toujours qu’une faible partie.

Bruno Latour, comme beaucoup d’autres, revient donc sur la séparation des Modernes, Descartes en tête, entre Culture, privilège de l’homme et Nature inanimée et vouée à être dominée et utilisée à sa guise par l’homme, séparation qui a crée la notion de Culture en Occident, contrairement à d’autres civilisations, qui a permis le progrès scientifique, technique, des derniers siècles, mais nous amène à l’impasse actuelle de l’Anthropocène.

Bruno Latour insiste beaucoup sur le danger de maintenir l’idée de systèmes qui seraient possibles de gérer d’en haut, de globaliser. Par exemple, contre l’idée d’une Science qui prétendrait se faire une, il défend l’idée des sciences multiples, chacune dans leur domaine, interagissant les unes sur les autres et sur le réel. Cela vaut aussi bien au niveau politique, il voit l’incapacité croissante du politique à gérer le monde, car vu d’en haut et les solutions vu comme uniquement solutionnables par la politique. Il voit donc aussi cette Gaïa plurielle comme absolument pas unifiée, mais pleine de contradictions, d’aspects les plus divers. Bruno Latour cherche pourquoi face aux risques évidents du Nouveau Régime Climatique nous ne faisons rien, alors que dès que se pose un risque économique ou géopolitique quelconque tout est aussitôt mis en branle. Il voit là une incapacité des Modernes à affronter un changement global, parce que pour eux le changement aurait déjà eu lieu, justement avec l’avènement de la modernité. Et lui voit cet avènement, comme beaucoup aujourd’hui, comme la poursuite, sous une autre forme, sécularisée, des religions anciennes, que les Modernes croyaient avoir dépassé.

Bruno Latour n’apporte pas de solutions toutes faites. Mais pour lui la solution, si j’ai bien compris, est d’une part de faire prendre conscience de la fausse solution qu’était la Modernité, qui n’était qu’une fausse sortie de la religion. D’autre part face au défi multiforme et à la non globalisation des problèmes, et donc des solutions, il faut en passer par des actions multiformes, elles aussi non globalisables décidées par des acteurs des sciences, de la politique, des chercheurs des sciences humaines, des représentants de la société civile, mais aussi faire participer aux décisions des hommes qui représenteraient l’intérêt des non humains et des phénomènes divers : des représentants de l’eau, des forêts, etc.

vendredi 24 juin 2016

LES HEROS ONT UN CôTE NOIR … HEUREUSEMENT !

Je suis frappé par l’insistance qu’ont certains pour chercher à minimiser l’importance de gens qui ont eu des comportements soit héroïques, soit ont été de grands savants ou intellectuels en recherchant leur(s) côté(s) noir(s). Dernièrement il s’agissait de Coluche qui est plus complexe que ce qui semblait. On a ainsi aussi parlé des faiblesses de Freud, de L’Abbé Pierre, de Gandi, de Martin Luther King et j’en passe. Mais ne peut-on pas seulement se satisfaire que Coluche nous ait mis ironiquement face à notre réalité et ait co-crée les restau du Cœur ; que Freud ait exploré l’inconscient humain ; que L’Abbé Pierre ait fait la Résistance, crée Emmaus et co-crée les Restau du Cœur ; que Gandi ait cherché à obtenir la décolonisation du sous-continent indien par la moindre violence ; que Martin Luther King ait cherché à faire abolir sans violence les discriminations raciales ? Qu’ils aient eu d’autres faces, qu’en quelque sorte ils n’aient pas été des Dieux, mais de simples hommes cela n’est-il pas au contraire rassurant. Heureusement ils étaient des hommes !

24 juin 2016

vendredi 20 mai 2016

LA VIOLENCE

Il me semble que nous assistons à une montée de la violence au sens large. La barbarie de l’Etat Islamique, les casseurs d’extrême gauche dans les récentes manifestations françaises (qui sont finalement les mêmes), mais aussi au plus large un mécontentement généralisé et hargneux, des minorités extrémistes dans toutes les confessions religieuses, mais aussi laïques (y compris l’écologie, la laïcité et les Droits de l’Homme), sans oublier une politique de certains patrons de total mépris pour leurs salariés.

La violence n’est pas nouvelle. La barbarie, son extrême, non plus. S’il n’existe plus qu’une race humaine sur terre c’est que, plus que probablement, les autres races parallèles (Néanderthal, Florès, Dénisova et probablement bien d’autres) n’ont pas disparu naturellement par hasard juste au moment de l’arrivée chez eux de nos ancêtres homo sapiens sapiens. Ensuite l’histoire nous raconte les massacres de Gengis Khan, les guerres de religion, la guerre de 30 ans, le génocide avant la lettre des Indiens d’Amérique, puis dans notre 20ème siècle les génocides arméniens, juif et ruandais, enfin les totalitarismes nazi et communistes.

Il n’est donc pas question de parler d’une montée exceptionnelle de violence, mais simplement d’une tendance actuelle à y recourir systématiquement pour beaucoup de monde au lieu d’agir de manière purement pacifique. Je ne veux pas faire un listing de toutes les violences actuelles, simplement en signaler là où elles ne sont pas évidemment visibles. Et ensuite, peut être, chercher des pistes pour expliquer cela. Les mouvements sociaux ont tendance à sortir du cadre classique policé (ce qui n’est pas non plus totalement une nouveauté). Les routiers, agriculteurs, taxis et autres manifestent de manière souvent violente. Toutes les religions ont en elles des minorités extrémistes, les musulmans, mais même aussi des intégristes bouddhistes ou hindouistes qui massacrent d’autres minorités religieuses. On voit bien que l’écologie peut dériver en violence avec les zadistes, comme à Notre Dame des Landes. Les intégristes de la laïcité prétendent interdire aux religions une partie de leur droit d’expression. Ceux des Droits de l’Homme réclament à grand cri l’intervention dite humanitaire dans les pays en crise. On voit où cela nous mène de L’Irak à la Lybie en passant par l’Ukraine et l’Afghanistan. Quand au patronat de plus en plus détaché des salariés, obéissant au monde financier il manifeste une tendance (pas générale heureusement) à pressurer au maximum les salariés en les mettant sous pression et en concurrence constante, en pratiquant le harcèlement moral permanent et en rejetant sans aucun complexe tous les salariés et toutes les entreprises, non seulement si cela ne rapporte pas assez, mais si le licenciement est source financière.

Quelles pistes peuvent expliquer cette tendance généralisée à avoir des comportements violents. Je pense que le premier indice est dans la montée de l’individualisme (victoire de la modernité, mais qui a aussi sa face sombre). Il me semble qu’il y a en premier lieu la montée du chacun pour soi, pour ses propres intérêts, la fin des solidarités collectives (autres que des solidarités limitées à une corporation ou un intérêt catégoriel précis), collective au sens le plus large de l’intérêt de tous et non pas du quelques uns contre les autres. L’autre explication est à chercher à mon sens dans l’incapacité que ressentent les individus d’avoir une prise démocratique sur leur avenir. J’y suis déjà largement revenu en tentant d’analyser la crise politique et démocratique actuelle. Une de ses caractéristiques est l’éloignement des centres de décision et le report des centres de décisions majeures hors de portée des citoyens, donc de la démocratie, y compris des Etats. La violence se manifeste le plus souvent quand on ne voit pas de moyen de faire autrement, c’est la réponse face à l’impuissance. La violence est souvent un aveu de faiblesse.

Mais ces pistes, ces tentatives de compréhension ne sont en rien des justificatifs. Je reste profondément attaché à la non violence et à la négociation pacifique dans tous les rapports humains, tant qu’on le peut. Contre Hitler ou L’Etat Islamique on n’a pas forcément le choix, mais c’est un cas extrême, donc une exception. Mais l’action même contre eux ne doit se faire qu’avec le minimum de violence. S’il y a donc des actions à entreprendre elles ne doivent en aucun cas être entachées de violence. Et pour ma part je refuse de participer à toute action qui justifierait le moins du monde cette violence. Car la non violence, c’est le seul moyen de bâtir un avenir. Toute solution de conflit obtenue par la violence aura son avenir forcément entaché de cette violence. La non violence pour nous cela rappelle Gandhi ou Martin Luther King, c’est je crois beaucoup plus que cela. Car ces deux grands leaders ont développé leur non violence pour s’opposer aux tendances violentes des partisans qui les entouraient. On a bien vu les massacres à la partition de l’Inde en 1947 ou les mouvements noirs violents comme les Blacks Panthers. Mais la politique de ces deux leaders n’était pas sans sous entendu. Ils savaient qu’ils allaient déclencher la violence de leurs adversaires et que cela allait les servir. Je crois par contre qu’une véritable non violence c’est celle qui oblige l’adversaire à agir lui aussi de manière non violente, ce qui permet la résolution sereine du conflit. En cela le Tao chinois a je pense beaucoup à nous apporter. Je conclurai en disant que pour ma part je crois qu’il faut refuser toute participation à des mouvements entachés de violence et qu’il faut d’abord préalablement agir sur soi. Apprendre à réguler ses émotions, atteindre la tranquillité, même dans les moments difficiles, surtout dans les moments difficiles. Apprendre à désarmer la violence de l’autre par son propre calme. C’est un chemin intérieur difficile, jamais terminé.

mardi 19 avril 2016

DU VOILE ISLAMIQUE A L’EXHIBITIONNISME FEMININ … MEME DOMINATION MASCULINE ?

DU VOILE ISLAMIQUE A L’EXHIBITIONNISME FEMININ … MEME DOMINATION MASCULINE ?

Le port du voile islamique est souvent vu dans notre Occident, comme une obligation faire par les hommes aux femmes : une injonction à être invisible ou tout au moins non désirable. On entend beaucoup de femmes qui le portent insister, en sens contraire, sur la liberté que ces tenues leur donnent en ne se sentant pas agressées par les regards masculins concupiscents. En fait je pense qu’il s’agit bien d’une domination masculine, mais que, comme dans la plupart des sociétés, elle passe par l’inconscient des individus. Les femmes, comme les hommes, intègrent dans leur inconscient les rôles et les comportements que doivent avoir les deux sexes. L’inconscient ici fait que les femmes ont intégré le refus de se faire désirer. Mais si maintenant on regarde chez nous on s’aperçoit que ce que beaucoup appellent la liberté des femmes se traduit par des modes exhibitionnistes qui selon les années dénude le haut des poitrines, les ventres, les jambes et bien plus sur nos plages. N’y a-t-il pas là tout autant un indice de domination masculine ? N’y a-t-il pas intégré dans le subconscient des femmes occidentales la nécessité de plaire pour être reconnue, intégrée dans la société, une injonction qui n’est pas faite aux hommes. Une injonction opposée à celle des sociétés musulmanes, mais de même nature. La situation des femmes est toujours le critère qui permet de comprendre l’état d’une société. La différence de comportement entre hommes et femmes sur le plan vestimentaire dans nos sociétés est aussi grande, même si elle est à l’opposé, que dans les sociétés musulmanes. Et cela n’est pas génétique !

19 avril 2016.

dimanche 17 janvier 2016

ETUDE DE TEXTE Interview de Pascal Ory dans « le Monde »

ETUDE DE TEXTE Interview de Pascal Ory dans « le Monde »

Je voudrai me servir du très intéressant interview de Pascal Ory paru il y a quelques jours dans « Le Monde » pour tester la grille de lecture que j’ai donné dans les articles précédents. Je ne discuterai pas tout l’article, mais des passages qui font écho au sujet qui m’interpelle. Il ne s’agit ni plus ni moins que de ce que l’on appelle à l’école une étude de cas.

une société tient sur des symboles et se nourrit de mythes – la France comme les Etats-Unis, Israël comme Daech Certes on ne se débarrassera jamais des symboles. Mais dans la configuration vers laquelle nous allons, et dont je me demande si on pourra encore l’appeler société, les mythes continueront certes d’exister, mais la conscience qu’aura la « société » (j’emploie ce terme faute de mieux) sur elle-même fera que l’on tentera de les analyser sans cesse et qu’ils perdront en cela une partie de leur fonction objective. De la même manière qu’un individu analysé en psychanalyse, qui prend conscience du contenu de son subconscient, peut apprendre à le gérer.

En janvier, l'essentiel des valeurs a été posé, exposé : libertés, Etat de droit, Lumières Il faut s’entendre sur le sens de ces valeurs. Ne pas confondre des valeurs imposées qui ramèneraient aux sociétés idéologiques du siècle passé et celles qui, librement acceptées, sont les bases de la « société » nouvelle en création. Ces trois valeurs peuvent être utilisées dans les deux sens.

Je postule que l'individu est une hypothèse historique à prendre en considération à toutes les époques. Reste que notre humanité est parvenue à un stade avancé d'individualisme. Les deux premières phrases sont contradictoires. La montée de la modernité, de l’individualisme fait justement que l’individu n’a pas toujours et n’est pas partout pris en considération. Cela semble nier, ou au moins minimiser, la montée de l’individualisme avec la modernité.

Mais on aura bien vu en 2015 que, dans des conditions particulières de température et de pression, cette agrégation d'individus peut faire masse et, même, collectivité. Cette expression me semble particulièrement importante car c’est peut-être ainsi qu’avec nos individualités libérées on pourra faire « société », on est peut-être en train de faire « société ».

Il faut être très franco-centré pour croire que les symboles nationaux, hymne ou drapeau, sont obsolètes. Allez aux Etats-Unis, allez au Danemark, où ces symboles sont très présents… Toute société a besoin de formes d'identification nationale : emblèmes, monuments, rituels. De même que les trois valeurs : liberté, Etat de droit, Lumières il y a l’ambiguïté, le double sens possible : vers le passé ou vers l’avenir.

''Cette spécificité nationale n'est pas contradictoire avec la mondialisation. Le planétaire est de l'ordre de l'économie et de la culture, mais l'identification politique, elle, peine encore à se vivre mondiale. Le national devient alors une ressource pour les victimes de toutes les crises. Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, c'est au renforcement de ce type d'identité intermédiaire entre le planétaire et l'individuel qu'on a assisté. La force montante en Occident, le populisme, s'accompagne toujours de nationalisme.'' Je pense que le national a encore de beaux jours devant lui dans des fonctions tant traditionnelles que nouvelles. La subsidiarité fait que, y compris pour l’économie et la culture, le national, mais aussi le régional, voire le local a sa raison d’être. Le texte semble assimiler ce nationalisme au populisme. Le populisme c’est la tentative de bloquer la montée de la modernité, voire de revenir vers le passé. Mais le nationalisme a des fonctions utiles (mais n’est pas une valeur en soi) pour aujourd’hui et pour demain, comme chaque échelon de pouvoir.

Dans mon livre, je rejoins la thèse d'Olivier Roy quand il dit qu'il faut raisonner en termes moins de radicalisation de l'islam que d'islamisation du radicalisme. Notre société individualiste libérale mais en crise – économique, donc sociale, donc culturelle – fabrique du radicalisme. Celui-ci cherche, sinon la solution à ses souffrances, du moins un exutoire à sa colère, soit dans le populisme soit dans le totalitarisme dit religieux – qui s'épaulent l'un l'autre. Tout à fait d’accord. C’est en bien mieux ce que j’ai déjà écrit.

On est dans la situation d'examen de conscience qui suit communément les grands traumas collectifs. Ces moments sont une occasion de réviser la hiérarchie des valeurs établies et de se retourner vers ses propres fondamentaux. C’est effectivement un espoir que cette crise serve à faire mûrir la « société » nouvelle. Mais je ne crois pas que celle-ci contrairement aux sociétés anciennes sera autant basée sur une hiérarchie des valeurs, à part la liberté de tous, y compris les libertés sexuelles et l’égalité de tous.

(Les) sciences sociales, … ont pour fonctionnement de déconstruire. … les sociétés ne se contentent jamais d'un jeu de construction dont toutes les pièces seraient par terre. Dans le dos des sciences sociales, elles passent leur temps à reconstruire. C'est un jeu de rôles. Très bonne explication, que même totalement différente, car ayant conscience d’elle-même, y compris de l’existence de zones d’ombre (terra incognita de la connaissance), la « société » nouvelle sera toujours en devenir, que l’Histoire ne sera jamais finie, justement en grande partie à cause de ces zones d’ombre.

Certains seraient moins paralysés s'ils acceptaient de reconnaître que le social se structure aussi à coups de mythologies et d'idéologies, qui sont deux variétés de ce que j'appellerais des fictions utiles : le " mythe " en tant que récit interprétatif qui permet d'identifier tel ou tel groupe social – à ce titre, la Bible ou le Coran sont des mythes très efficaces – et la " valeur " en tant que substitut à l'ancienne transcendance – à ce titre la liberté d'expression ou la tolérance sont des valeurs visiblement toujours mobilisatrices. Quand on en a conscience le mythe se démythifie, au moins partiellement, et dans une « société » d’individus autonomes chacun choisit ses valeurs qui ne sont plus sociales, mais individuelles. Si cela ne change pas tout, cela change quand même beaucoup de choses Après quoi, chacun choisit son camp, en fonction non de ce qu'il " croit " mais de ce qu'il croit être ses intérêts. En général on ne choisit pas son camp en fonction de son intérêt, mais de sa culture, de son inconscient. Marx avait tort en ce sens.

vendredi 15 janvier 2016

MORALE ET VALEURS

MORALE ET VALEURS

Un des points qui pose le plus de question et de déboussollement dans notre modernité est celui de la morale et des valeurs. En effet à partir du moment où les individus se sont très largement autonomisés, se sont libérés des contraintes du passé des sociétés fermées, il n’est plus question d’imposer une morale et des valeurs collectives. Chacun bricole sa morale, ses valeurs. Y compris ceux qui sont restés religieux et qui pour la plupart bricolent leur propre religion personnelle. Nous devons l’accepter, faire avec. Certes cela n’est pas simple. Mais je crois que pour paraphraser Jean Paul II il faut dire « n’ayez pas peur ». L’avenir est inconnu. Nous allons bâtir, nous sommes en train de construire de l’historiquement inédit, dont on ne sait même pas si cela pourra encore s’appeler des sociétés. Nous sommes en train, nous avons déjà en grande partie, réalisé un saut qualitatif inouï. Mais il ne faut pas transiger : la liberté des hommes, leur autonomie, leur égalité doit se réaliser. Il ne faut pas revenir en arrière, mettre des barrières par crainte, qui nous feraient revenir vers le passé. Tous ceux qui cherchent dans les circonstances difficiles que nous vivons à régler les problèmes en tentant d’imposer une morale, des valeurs civiques ont tort. Ils essaient de revenir aux sociétés des idéologies, religions laïques qui ont fait tant de mal au 20ème Siècle, et qui de toute façon ne reviendront pas. Ils sont comme le cheval qui cabre de crainte devant l’obstacle. Certes il semble important, mais nous avons fait le plus grand morceau du chemin. De toute façon l’Histoire ne revient jamais en arrière. Certes la révolution essentielle que nous sommes en train de vivre ne sera pas un chemin semé de roses. Le terrorisme islamique qui nous attaque ne se trompe pas de cible. Il cherche à empêcher notre libération, qui est si contagieuse partout dans le monde, celle des femmes, des mœurs étant au centre du débat. Ils cherchent à nous faire régresser au niveau des sociétés fermées, ne leur faisons pas ce cadeau.

Le problème de la morale et des mœurs est complexe. Car l’homme est un être social qui est en grande partie fait intellectuellement et dans son inconscient par son éducation au sens large, faite par la famille, la société, l’école. Eduquer un être que l’on veut libre et autonome, c’est totalement différent de l’éduquer dans une société fermée, où l’inconscient est esentiel. Pensons par exemple au plus près de nous, à mes grands pères, partis sans rechigner, quoique pas forcément la fleur au fusil, se faire martyriser de 1914 à 1918. Vingt ans après les choses étaient déjà différentes, alors qu’hélas il s’agissait d’Hitler qui était en face. L’éducation au sens large ce doit être d’apprendre à construire un individu libre, à lui apprendre à se construire dans cette difficile liberté/solitude. Il faut lui apprendre que c’est à lui de choisir ses valeurs, sa morale, et à les choisir. Il faut lui apprendre à vivre en société, mais non pas dans la contrainte et les obligations, mais dans l’autonomie. Lui montrer les valeurs positives qui accompagnent cette autonomie, le respect de l’autonomie des autres en quelque sorte, le respect de la liberté et de l’égalité des autres, hommes/femmes en particulier, la liberté sexuelle de chacun, la laïcité au sens du respect des croyances des autres. C’est probablement les valeurs qui restent dans l’ère moderne. Mais on ne doit plus les imposer, on doit seulement apprendre la liberté de choix et l’intérêt de ces valeurs. Le rôle éducatif de la société civile devient de plus en plus grand, par les réseaux de toutes sortes, sociaux notamment, mais pas seulement. Ils sont une aide, de toute façon inévitable, mais à apprendre à manier. Ne nous faisons pas d’illusion, quoiqu’on veuille, on mettra toujours dans le subconscient des nouvelles générations un certain nombre de préjugés, justement parce qu’ils ne nous semblent pas des préjugés, mais des vérités naturelles. L’essentiel est de savoir faire attention à nos actes et d’apprendre la critique de soi aux individus par l’éducation.

Nous vivons un moment difficile, mais essentiel de notre marche vers la modernité. Je le répète il ne faut pas avoir peur. Il faut aller de l’avant. Il faut refuser les reculs. En ce sens le rôle de l’Etat, de la Nation est ambigu. On assiste à un retour des symboles nationaux : le drapeau, la Marseillaise. Autant je crois que l’Etat n’a pas fini son rôle historique pour des raisons multiples. Il est notamment nécessaire de garder une subsidiarité, c'est-à-dire de ne pas prendre une décision à un niveau si elle peut être prise au niveau inférieur. Et pour s’opposer à la manière dont la mondialisation nous est imposée par le capitalisme financier il faut redonner des pouvoirs au politique, et dont aux Etats. De plus l’Etat aura certainement bien d’autres rôles dans l’avenir qui se dévoileront quand l’Histoire s’écrira. Par contre le retour au nationalisme idéologie est une régression, et je crains que la résurrection aujourd'hui du drapeau et de la Marseillaise ait un caractère plus qu’ambigu. C’est pourquoi je ne m’y sens pas à l’aise. Nous ne savons pas comment les sociétés, ou ce qui les remplacera demain, vont se reconfigurer, sont en train de se reconfigurer. Nous allons devoir voir comment une masse critique d’individus autonomes œuvrant dans le même sens fait société, ou un substitut moderne de la société. J’emprunte l’expression masse critique, qui vient de l’énergie nucléaire, à un très intéressant interview de Pascal Ory sur lequel j’essayerai probablement de revenir d’ici peu. Le principe de subsidiarité est important car il permet à l’autonomie de l’individu de mieux s’exprimer. L’Etat y aura sûrement une place, mais aussi les structures internationales, qui ne devront pas déshabiller de leur pouvoir les structures plus locales si on veut que l’autonomie soit respectée. Nous sommes dans un noir politique total. Les trois forces dominantes extrême-droite, droite et gauche de gouvernement entonnent la même antienne. La gauche de la gauche n’arrive pas à se configurer, pire elle explose. Ne désespérons pas, les réformes essentielles se sont souvent accomplies quasiment de manière inopinées quelque soit le gouvernement. Qui aurait dit par exemple que ce sont des gouvernements de droite qui allaient acter la prolongation de la scolarité obligatoire, la contraception, l’avortement. Alors encore une fois ne désespérons pas. Les voies de l’avenir sont impénétrables, mais jusqu’ici elles avancent vers la modernité.

mardi 12 janvier 2016

LES MŒURS : APPAREIL DE MESURE DE LA MODERNITE

LES MŒURS : APPAREIL DE MESURE DE LA MODERNITE

A la suite des deux articles précédents je voudrai essayer de montrer comment les mœurs, en prenant l’exemple de la France d’aujourd’hui sont le meilleur appareil de mesure, quoique mesure indirecte, de la modernité, et ce que cela nous apprend sur l’état de la France d’aujourd’hui.

Les relations humaines ont totalement changé sur le plan des mœurs ces dernières décennies. La libération des individus en marche a amené à avoir des modes de fonctionnement totalement différents. Liberté sexuelle avant le mariage reconnue, notamment pour les filles, pour les garçons cela n’a jamais beaucoup posé question. Recul du mariage au profit du concubinage, y compris quand on a des enfants. Multiplication des divorces. Des enfants vivant de plus en plus en garde alternée, en familles recomposées. Reconnaissance des couples homosexuels. Exhibitionnisme dans l’habillement des femmes, qui, selon les modes, dénudent le haut de la poitrine, le ventre, cette année les cuisses, au grand plaisir des yeux et des cerveaux des hommes (rappelons-nous qu’il y a cent ans une femme sans chapeau dans un lieu public, on disait une femme en cheveux, était considérée en France comme une prostituée), etc. Et on est loin d’avoir tout vu. Le futur sera probablement très inventif. Rappelons-nous Mitterrand et ses deux familles, les expériences post-soixanthuitardes de vie en communauté, les frères et sœurs qui vivaient jadis en couple dans leur ferme sans que cela se dise. C’est par ce changement qu’on peut le mieux mesurer le niveau où en est arrivée la modernité, c'est-à-dire l’autonomie de l’individu aujourd’hui en France. C’est en cela que l’étude des mœurs en est le meilleur appareil de mesure.

Les relations humaines dans une société de liberté ne sont pas forcément simples. C’est là que l’individu se met le plus en cause, qu’il est le plus nu, face aux autres. Cela ressemble aux marchés économiques : marché du travail entre salariés et employeurs ; marché au sens économique avec ses ventes de produits physiques, du secteur tertiaire ou virtuels. Mais ici on n’a plus de rôle différent (patron/salarié, vendeur/acheteur). On a une égalité théorique (si on considère l’égalité des sexes). Mais pourtant les relations humaines sont bien plus complexes, souvent plus dures que les relations économiques. Car l’individu y met en jeu tout son être et pas seulement sa force de travail ou son argent. Il est seul, corolaire de la liberté. D’où les grandes difficultés, les grandes inégalités, les grands traumatismes et naturellement les grandes joies, les grands bonheurs. Nous sommes dans le domaine des plus grands plaisirs et des plus grandes souffrances. Tout cela l’art : littérature, cinéma, chanson, etc., en fait son domaine. Autant, sinon plus, que les des sciences humaines il nous décrit toutes les réussites et les difficultés des relations, notamment amoureuses. Et l’on voit bien les blessés, les laissés pour compte de ces relations. Notamment tous ceux qu’on appelait jadis vieilles filles et vieux garçons, ces isolés de la vie. Certains l’ont choisi parce qu’ils tenaient plus qu’à tout à leur totale autonomie, mais ce ne sont pas les plus nombreux. D’autres vivent cette solitude après divorce ou veuvage, surtout les femmes âgées, bien plus nombreuses que les hommes. Et il y a tous ceux qui n’ont pas pu ou su bâtir la relation qu’ils auraient souhaité. Et il y a tous ceux qui vivent en couple et qui le vivent bien mal n’osant pas la séparation. Dans ces relations humaines il y a trois niveaux la sexualité proprement dite, l’amour et la tendresse. Je ne sais comment évolue et comment évoluera ce trio avec la montée de l’autonomie des individus. La sexualité, hétérosexuelle s’entend, s’est totalement détachée de son origine animale de faire des enfants. Elle garde son caractère inégal, avec des hommes au désir rapide pouvant assumer très vite leur plaisir, devant s’éduquer pour pouvoir prolonger les relations pour arriver à l’entente avec des femmes dont le désir et le plaisir sont longs à venir. L’amour, et j’ai déjà écrit dessus il y a six mois, est plus complexe. Il me semble relever beaucoup plus d’une demande unilatérale que d’une relation symétrique entre les deux êtres. On aime d’autant plus, que l’on a plus soif d’amour. L’amour ce n’est pas tant la relation avec l’autre, c’est le vide affectif en soi que l’on cherche à combler. Plus on parle d’amour fort, d’amour fou, de coup de foudre, plus cela indique je crois la profondeur de son propre vide affectif. C’est pourquoi je crois, mais peut-être ai-je tort, que l’amour surtout s’il est fort n’est pas un indice de bon équilibre affectif. La tendresse, que l’on place souvent en recul par rapport à l’amour me semble au contraire, en la prenant au sens large, la plus importante de ces trois relations humaines, la plus égalitaire entre les sexes, ou dans le même sexe en cas d’homosexualité.

On mesure la réaction à la modernité dans les milieux qui cherchent à remettre en cause cette évolution des mœurs. Il y a toute la mouvance qui s’est manifestée contre le mariage pour tous, intégristes catholiques en tête. Il y a le communautarisme musulman ou arabe, car, s’il se dit religieux, il est autant culturel, qui prétend rhabiller les femmes de tenues « traditionnelles » (tradition mythiquement recrée). Le foulard étant le symbole le plus important. Ces sujets sont naturellement fondamentaux, car ils touchent à l’essentiel. C’est pourquoi les mœurs sont bien le meilleur appareil de mesure de la modernité. C’est pourquoi il ne peut être question de transiger dessus, dans la France d’aujourd’hui. C’est pourquoi il faut rester totalement ferme sur l’égalité homme/femme et la liberté des femmes, partout en France

Je voudrai conclure sur l’évolution possible de ces mœurs. Qu’est ce qui reste aujourd’hui dans la différence homme/femme qui est lié soit à la génétique (chromosomes X ou Y), à l’épigénétique ou au subconscient qui nous vient des générations précédentes, et qui doit encore être marqué par la différence entre les sexes ? Si je prends par exemple l’exhibitionnisme féminin et son corolaire le voyeurisme masculin, quelle est la part de la génétique, de l’épigénétique et du subconscient. Et si le subconscient continue à se libérer, surtout avec la rapidité où il l’a fait ces dernières années, cela évoluera-t-il et comment ? L’exhibitionnisme féminin reculera-t-il ou sera-t-il égalisé par un exhibitionnisme masculin ? Ou cela restera-t-il en l’état ? De la même manière dans la trilogie : sexualité, amour et tendresse. Comment ces trois composantes vont-elles évoluer. Qui va régresser ? Qui va prendre le dessus ? Je ne serai pas forcément là pour le voir, mais je parierai pour la tendresse.

mardi 6 octobre 2015

L’ABSURDE DE LA VIE

L’ABSURDE DE LA VIE

J’écoutais hier soir le dernier bonus de « HOME » de Yann Arthus BERTRAND. Il commence par poser la question du sens de la vie, sans la solutionner d’ailleurs, en passant assez vite à autre chose.

Pour moi la vie n’a aucun sens. Elle est née d’une contingence naturelle, ainsi que le pensent aujourd’hui les scientifiques du Big Bang et de l’évolution. Elle n’est qu’un hasard. Je me donne naturellement le droit d’avoir tort. En tout cas son sens n’est en aucun cas dans les religions qui sont des constructions humaines. Est-elle dans une déité à la Einstein, ou un être suprême à la Robespierre ? Je n’y crois pas non plus. Ce qui signifie qu’il n’y a rien d’imposé à l’homme, ni obligations, ni morale. C’est en cela que je parle d’absurde. Il me semble, mais je ne suis pas assez compétent pour en être sûr, que cela a à voir avec l’absurde de Camus.

Naturellement ensuite il faut vivre et faire des choix de vie. A moins, chose exceptionnelle, qu’on refuse ce monde. C’est alors le choix du suicide philosophique. Faire des choix de vie c’est se fixer, si on le souhaite des buts, des modes de vie. C’est là qu’on peut choisir une morale, personnelle ou collective, mais elle n’est qu’un choix personnel, en aucun cas une obligation. Chacun pense, choisit, agit en fonction de sa personnalité. Pour moi cela a été des choix qui peu à peu se sont imposés. J’ai toujours apprécié la solitude. Enfant unique, je jouais souvent seul quand mon père dormait (il travaillait les nuits et faisait la sieste dans l’après midi) avec des mécanos, je lisais… Je ne me suis jamais ennuyé. Même si j’aimais retrouver l’école et les copains, les vacances avec mes cousins. La solitude, je n’en avais pas alors conscience, était mon domaine préféré, mon domaine pour penser, méditer, être moi-même. C’est pour cela que je n’ai pas été traumatisé quand je me suis aperçu que la liberté humaine, qui est mienne, et que je revendique, entraîne nécessairement une solitude fondamentale. Certes on partage avec d’autres des moments les plus divers, des échanges d’idée à la tendresse en passant par l’amusement. Mais l’essentiel est dans la réalité de la solitude.

Le problème essentiel de la vie, c’est la mort. On prend peu à peu conscience au fil des ans de ce que cela signifie. Finalement il faut admettre que naître c’est aussi être condamné à mort. Les deux seules questions qui demeurent sont quand et comment. Quand on l’a admis pour soi, quand on en a chassé l’angoisse, et pour moi cela a été relativement facile, on peut l’affronter pour les autres. Ce n’est pas être sans cœur, c’est avoir admis que la mort fait partie de la vie. C’est une position philosophique. Et là on regarde comment chacun l’affronte pour lui et pour les autres. Et l’on est tant étonné de la désolation qu’elle entraîne, preuve que peu l’ont domestiqué. Car pour la mort, comme pour le fait d’être né quelque part, comme dit la chanson, c’est question de chance. Plus tôt, plus douloureux, on ne choisit pas. De toute façon c’est inéluctable, un peu plus tardive ou un peu moins douloureuse c’est tout ce que l’on peut espérer.

Alors il faut faire des choix de vie. Pour moi j’ai essayé de me fixer une morale de respect des autres, de la nature. Même si je ne me fais pas d’illusion sur la manière de la respecter vraiment. J’ai aussi fait le choix de l’être sur l’avoir. J’éprouve une attraction et un véritable plaisir dans la frugalité. Camus en parle bien. Dans « Home » également, Pepe Mujica, l’ex président de l’Uruguay, en parle aussi bien mieux que moi. Décider d’avoir un minimum d’affaires de toutes sortes, de ne rien gaspiller, de choisir la sobriété. Je me suis aussi aperçu que cela allait avec ce que j’appellerai des rites, pour faire l’analogie avec la religion. C'est-à-dire d’avoir des actions, des gestes, des horaires fixes, limités eux aussi que l’on accompli la plupart du temps. Par ce rituel j’atteins à une certaine sérénité. Je crois que c’est cela qui fait le succès des rituels religieux. Cela va avec le choix d’un certain nombre d’activités, à la retraite on peut choisir, limitées qu’on va d’autant mieux investir intensément. J’ai la chance d’être facilement enclin au bonheur. Tout à l’heure je suis sorti à pied faire des courses en ville, autant pour les cinq courses que j’avais à faire, que pour faire mon heure minimale quotidienne d’activité physique. La pluie venait de laisser la place à des rayons de soleil entre les merveilleux nuages qu’aime l’Etranger de Baudelaire. L’air soufflait sur mon visage, juste assez fort et frais pour rappeler l’air marin. Le soleil, quand il sortait me chauffait le cou, mes vieux os. Les arbres ont encore beaucoup de vert, mais prennent déjà leurs teintes jaune, marron et rouge et d’automne. J’ai ressenti une sensation merveilleuse pendant ce trajet. Je gonflais mes poumons de cet air. Je ressentais comme une douce griserie, comme après une bière. C’est cela pour moi le bonheur. C’est une sensation, en aucune manière un sens à la vie. Je pensais à la chanson de Souchon. « La vie ne vaut rien … mais rien ne vaut la vie ». Je pense depuis longtemps qu’il y a bien plus de profondeur philosophique dans certaines poésies et chansons que dans bien des textes officiellement philosophiques. Car finalement cette chanson dit à la fois l’absurde fondamental de la vie, mais aussi son merveilleux totalement inexplicable. Quand je lisais récemment Jean Claude Ameisen, c’était un plaisir tant intellectuel que physique de voir comment la nature est si riche, inventive, diverse, magnifique. Quand dans un voyage on arrive à vraiment dialoguer avec un pays, ce n’est pas toujours le cas, c’est un bonheur merveilleux. Quand je découvre un auteur qui m’ouvre un point de vue nouveau sur le monde, sur l’histoire, j’en suis enthousiasmé, même si ses positions sont discutables, c’est le plaisir du questionnement scientifique.

Alors oui, tout cela à un sens pour moi, mais ce n’est pas le sens de la vie, qui n’en a pas.

- page 1 de 3