DON QUICHOTTE ET LE DAO 8 janvier 2010

J’ai découvert récemment dans le dernier numéro de 2009 de la revue « Le Débat » Philippe d’Iribarne et j’ai été très intéressé par son analyse des différences culturelles entre les différents pays, y compris occidentaux, par la tentative d’en chercher la cause dans une sorte d’angoisse collective propre à chacun d’entre eux, et par la manière dont cela se répercute notamment sur l’organisation du travail dans chacun de ses pays. J’ai lu depuis son livre « L’épreuve des différences » dans lequel il analyse notamment comment les règlements du travail ont été adaptés aux mentalités locales dans la société Lafarge en France, aux U.S.A., en Chine et en Jordanie. Pour la France il pense que la crainte principale est l’angoisse de plier devant l’autre par peur ou intérêt et de bénéficier de ses faveurs. Je trouve que cela tend à expliquer tout un tas de comportements qui ont pour fond social une longue histoire, qui pour l’essentiel remonte à avant la Révolution dite de 1789. Nous nous trouvons dans cette analyse au niveau social avec l’équivalent de l’analyse freudienne de l’inconscient, et c’est ce qui m’intéresse particulièrement.


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Si nous remontons à cette société qui dure près d’un millénaire, avec naturellement bien des variations importantes, de la fin de l’Empire romain à la prise de la Bastille, il nous faut penser aux différentes classes de la société de l’ancien régime, et si nous exceptons le petit cercle du pouvoir royal et le clergé : à la noblesse, aux serfs/paysans et à la classe essentiellement urbaine multiforme d’une bourgeoisie en formation (artisans, juristes, banquiers…).

La noblesse au Moyen Age jouissait d’une quasi souveraineté sur son fief, même si la chaîne très complexe des vassaux/suzerains complexifiait le problème, et si l’instabilité d’un monde si souvent en guerre limitait l’assurance de la perpétuation d’un avenir tranquille. Avec la montée en puissance du pouvoir royal, jusqu’à son apogée à la fin de la période aux 17ème et 18ème Siècle, cette autonomie a été de plus en plus entamée. Il ne restait plus à la noblesse pour se consoler que les privilèges et l’autorité sur un domaine et des personnels. D’un autre côté la relation avec les sujets a été ambigüe et diverse, selon les époques, selon la personnalité du noble. On allait du noble, que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de paternaliste soucieux de limiter la misère de ses sujets, à ceux qui les pressuraient au maximum, qu’importe leur misère. Ce qui a façonné je pense la psychologie collective des personnes issues de la noblesse, c’est la lutte sourde menée, et perdue, pour leur autonomie face au pouvoir royal en extension. De cette lutte est résulté je pense un besoin d’autonomie, de valorisation de sa personnalité et de ses actions, une angoisse de se voir reléguer à un rang de subalterne qui doit obéir sans discuter, dont la relégation est achetée par des privilèges accordés selon le bon vouloir de l’autorité supérieure. D’autre part la noblesse a du affronter un monde qui, à partir de la Renaissance, inventait la notion de progrès, d’évolution historique, alors que les fondements de cette classe étaient ceux d’un monde statique, perpétuant la tradition de grands ancêtres. Ce qui n’a pas été sans engendrer des problèmes de psychologie sociale, même si nombre de nobles ont dépassé ce cap et se sont investis personnellement dans le mouvement des lumières qui a été un de ceux qui a le mieux porté ces idées de progrès et d’histoire en évolution. On retrouve naturellement dans les problèmes de la noblesse une des origines de la crainte de plier par peur ou par intérêt, de bénéficier de faveurs dont parle Philippe d’Iribarne.

A l’autre bout de l’échelle sociale la paysannerie, libre ou serve, n’a guère évolué sur le plan matériel (on peut même dire depuis le néolithique), par contre le mouvement des idées n’a pas été sans la pénétrer, même si au fin fond des campagnes l’information circulait de manière très aléatoire et tardive. Cette paysannerie qui dépendait des couches supérieures, et était écrasée d’impôts, à qui était imposé bien des marques de soumission aux classes privilégiées, a naturellement cherché, de manière diverse à trouver son autonomie, même partielle, les moyens de vivre le moins mal possible. Cela s’est traduit par des attitudes qui allaient des révoltes ouvertes, dont les si nombreuses jacqueries, à la soumission servile (le fameux « oui not’ monsieur, oui not’ bon maitre » de Brel). On retrouve, ici aussi, dans l’attitude d’au moins une bonne partie de la paysannerie, une des origines de la crainte de plier par peur ou par intérêt, de bénéficier de faveurs dont parle Philippe d’Iribarne. C’est le besoin d’autonomie d’une classe qui doit au moins psychologiquement refuser la servitude qu’on lui impose, se libérer dans sa tête, comme un prisonnier peut faire effort psychologique pour se sentir libre.

Si l’on considère l’ensemble des couches moyennes, essentiellement urbaines, que constituaient notamment les artisans, les banquiers, les juristes, les intellectuels et artistes de tous ordres le problème est naturellement plus complexe pour ce milieu très composite. Il y a eu une double action. D’une part une lutte pour la reconnaissance de l’autonomie (autonomie des villes, des corporations, des Parlements, des Universités…), lutte depuis le début du Moyen Age contre les ordres supérieurs qui a été souvent très violente. Et il y a eu en même temps des tentatives individuelles de monter dans l’échelle sociale pour atteindre le niveau de la noblesse (la noblesse dite de robe), ces tentatives que moque si fortement Molière par exemple dans son « Bourgeois Gentilhomme ». On retrouve encore ici le besoin d’autonomie, de considération, de refus au moins intériorisé de plier devant les classes supérieures, de voir reconnaître son autonomie, son importance sociale.

On peut donc dire que naturellement dans une classe divisée en de tels ordres, qui ressemble en plus simple aux castes hindoues, on retrouve chez chacun la nécessité de trouver son autonomie, un espace de liberté, une reconnaissance sociale. C’est une sorte de copie par chacune des classes de la position noble. Dans cette société où chacun cherche à créer son trou, à trouver son autonomie, l’initiative personnelle se trouve beaucoup plus réduite que dans les sociétés beaucoup plus égalitaires (je parle du plan psychologique et non pas matériel) comme la société américaine (si on excepte naturellement l’esclavage, qu’à l’époque l’on ne voulait pas voir). Cela explique le retard du démarrage de la révolution industrielle par rapport à l’Angleterre et aussi l’importance de l’Etat, dont tout le monde attend tout. C’est Colbert qui crée les manufactures, qui cherche à développer la marine et non pas le secteur privé.

Pourtant il est évident qu’il faut relativiser, et que tous les apports multiples de vagues d’immigration venues d’ailleurs ont apporté elles aussi leurs cultures différentes, qui se sont mixées à la culture française ancienne. Rien que depuis deux siècles : les Belges, les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, les originaires de l’Est européen, les Maghrébins, les Africains sub-sahariens, les Asiatiques… Pourtant jusqu’à très récemment, jusque vers les années 1970, il semble que les vagues d’immigration se coulaient plus dans la culture française ancienne qu’elles n’apportaient avec elles leurs propres cultures. Ce phénomène semble avoir cessé alors, d’où les questions posées par la société multiculturelle, l’identité nationale, etc… depuis lors. Et encore aujourd’hui il semble bien qu’il existe malgré toutes les difficultés une conception majoritaire de la psychologie sociale française qui se manifeste dans la plupart des domaines de la vie sociale, au travail naturellement, mais aussi en politique pour ne parler que de ces deux secteurs. C’est par exemple le choc ressenti par les salariés face aux tentatives de directions d’entreprise de les faire travailler selon des modèles internationaux importés pour l’essentiel des pays anglo-saxons qui crée la crise actuelle du mal être au travail.


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Sur le plan politique cette psychologie sociale française apporte une conception de double attitude envers l’Etat, comme de tout pouvoir, mais l’Etat est le pouvoir par excellence. Il y a une méfiance, voire un rejet quasi systématique, et en même temps une demande de tout régler. En France on attend du pouvoir qu’il organise tout, qu’il sécurise tout. D’où par exemple l’intérêt français pour les services publics, tous les systèmes d’assurance maladie, retraite, chômage centralisés (ou tout au moins lié à la catégorie professionnelle). D’où également le succès de tout ce qui prône l’étatisme (le communisme de 1920 à 1980 notamment), et à l’inverse la méfiance envers une Europe qui prétend régenter nos habitudes… En même temps le pouvoir est systématiquement contesté et nous sommes aussi le pays des luttes sociales. Si elles semblent moins apparaître aujourd’hui, c’est simplement qu’on ne les reconnaît pas forcément, car elles ont changé de manière d’être, mais elles n’ont pas disparu pour autant. Sous l’ancien régime il y avait les jacqueries, les révoltes des villes, des Parlements, des nobles contre l’extension du pouvoir royal (La Fronde). Pendant deux siècles on a vu des luttes politiques (révolutions de 1830, 1870, La Commune, 1936, la Résistance, 1968), des luttes sociales importantes (certaines des précédentes ayant d’ailleurs le double caractère) et aussi des mouvements comme le mouvement féministe pour le droit de vote, le droit à la contraception, à l’avortement, à l’égalité sociale entière. C’était vraiment la lutte des classes. Depuis les luttes sont devenues multiformes, avec un fort caractère associatif, de réseaux, avec la forte intervention d’Internet et de tous les liens modernes (Act Up, RESF, Médecins Sans Frontières, Amnesty International, comme simples exemples). Le poids des absentions électorales, la difficile syndicalisation, le poids électoral des votes populistes, protestataires, etc… montrent bien que nous sommes toujours dans cette société de critique systématique de tout pouvoir. Je qualifierai la conception française de la lutte de noble, car elle a pour but d’exiger le respect qui nous est dû, autant et sinon plus que pour défendre des intérêts. Elle est très individualiste, même si la lutte est collective, elle s’incarnera le plus souvent dans un héros symbolique, hier un Mandrin aujourd’hui un Bové ou un Besancenot par exemple. Elle se veut aussi partiellement détachée des possibilités de réussite, comme une suprême coquetterie. On en arrive à l’attitude de Don Quichotte, à des attitudes d’autant plus nobles qu’elles sont décalées. Et je ne résiste pas à la version du Quichotte que jouait Brel chantant « Atteindre l’inaccessible étoile, telle est ma quête. Peu m’importe mes chances ». Et si Don Quichotte n’est pas français, c’est que nous avons sûrement beaucoup à partager avec une Espagne restée encore plus longtemps que nous sous la coupe des pouvoirs médiévaux. On retrouve de cette conception dans les attitudes de lutte politique de l’époque de la lutte des classes et j’y ai repensé avec la phrase de Camus envoyée sur notre carte de vœux : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme ». Et cela précédent « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Le choix de Sisyphe comme héros est bien caractéristique de cette attitude. Le choix aussi de la notion « d’absurde » pour qualifier notre condition humaine. On retrouve de cette attitude dans celle de Sarkozy au G20 prétendant seul contre tous refonder le capitalisme ou à Copenhague prétendant convaincre le monde entier de sauver la planète. Evidemment les moulins à vent tournent toujours malgré les assauts médiatiques du petit chevalier.


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  Et face à notre attitude, face au Quichotte, je pense au Dao, à la conception traditionnelle chinoise. Ici il n’est plus question d’individualisme, l’attitude de l’homme n’est que d’aider à faire passer les choses, sans notion de but, d’y participer le plus invisiblement possible. L’individu a cédé la place à l’intérêt collectif d’un cosmos dont l’humanité fait partie, mais n’est pas le tout. La discrétion de l’attitude fait pendant à la discrétion de l’individu. La meilleure action est celle sans effort et invisible, car elle a été lentement préparée. On a fait mûrir les choses suffisamment en temps comme en actions discrètes pour que l’action semble se faire seule. Comme le mur de Berlin est tombé, apparemment tout seul, alors qu’il y avait eu plus de 80 ans d’actions internes et externes contre le totalitarisme communiste pour le préparer. Mais à son temps il est tombé presque tout seul, il a suffi d’une confusion verbale dans une conférence de presse et d’un responsable de poste frontière qui ne voulait pas faire couler le sang.

A l’absurde camusien de la vie le Dao répond par la non réponse. Les choses sont, le mouvement est, l’homme y participe, le but est une non question. En même temps l’attitude de Camus pendant la guerre d’Algérie prend sens en pensant au Dao. Que faire quand l’avenir est bouché, quand toute solution est mauvaise. Camus a un temps agi, mais quand il a vu qu’entre le totalitarisme F.L.N. et la position coloniale dont il dénonçait dés 1937 les horreurs il n’y avait plus d’espace possible ; qu’il n’avait plus qu’à dire qu’il prenait le parti de sa mère et à agir discrètement pour la grâce de condamnés à la peine capitale, lui qui avait pris parti depuis si longtemps contre la peine de mort. Quand la situation n’est pas mûre il faut ne rien faire, sauf indirectement la faire mûrir, si c’est possible, en cherchant à tirer parti du mouvement des choses, et y compris de celui de l’adversaire. Mais pour l’Algérie, hélas, il n’y avait pas de mûrissement possible. L’avenir jusqu’à aujourd’hui n’a fait que confirmer l’impasse dans laquelle s’est enfermé ce pays. Un jour cela changera forcément, quand, comment, on ne peut le savoir. Faire mûrir les choses, c’est dialoguer avec ce peuple, lui dire ce que l’on pense, écouter ce qu’il a à nous dire, sans qu’aucune parole ne veuille dominer l’autre.


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Le dialogue des cultures, la réflexion sur la culture de l’autre permet de mieux comprendre ce que nous sommes, ce qui nous semble si évident et qui ne l’est pas puisqu’on ne le retrouve pas ailleurs, mais aussi de mieux analyser le fond et le pourquoi de nos attitudes, de nos habitudes. Cela ne veut pas dire que nous devons les abandonner, mais simplement comprendre que ce n’est pas universel et que nous devons les garder pas choix, pas par habitude, comme nous pouvons nous inspirer quand nous le souhaitons de l’autre. Cela nous évite aussi tout impérialisme culturel, même si le dialogue peut être vif, comme sur la démocratie et les droits de l’homme (que l’on peut baptiser autrement peut-être pour être mieux compris).