DE L'IMPORTANCE DE ROUSSEAU 14 août 2012

Rousseau a un rôle à part dans la philosophie, et un rôle particulièrement important, complexe, parfois contradictoire, mais particulièrement riche et précurseur dans bien des domaines. Le tricentenaire de sa naissance cette année est bien peu marqué, alors qu'il mérite beaucoup plus que bien d'autres.

Rousseau c'est la complexité : pas vraiment simple philosophe, musicien tout autant, autodidacte, homme du peuple, à part des autres de son temps, qui se fâchera avec tous. Mais pourtant, s'il semble contradictoire, il y a en lui bien des lignes fondamentales et une grande unité. Et quand on fait le bilan de son apport on voit que c'est probablement le plus important des philosophes de son siècle.

Le plus important est certainement chez lui la notion de Contrat Social, ce Contrat qui permet de fonder une vraie société, nous dirions aujourd'hui démocratique (même si la notion de Rousseau est plus riche), à partir des sociétés corrompues du passé qu'il côtoie. Je crois qu'il est particulièrement fondamental, aujourd'hui, avec la crise de nos sociétés démocratiques, de revenir sur ce principe de Contrat Social et tout ce que cela nécessite. Pour qu'il y ait société il faut que les hommes passent entre eux ce Contrat. Or aujourd'hui où en sommes nous quand l'abstentionnisme, le populisme, les extrémismes de tous bords sont tellement importants ? Peut-on dire que ce Contrat est toujours passé ? Ne faut-il pas chercher le moyen de le refonder ? De plus, ce Contrat nécessite une démocratie directe et donc de petites unités démocratiques qui se fédèrent pour acquérir une force nécessaire. Alors qu'aujourd'hui les communes élues démocratiquement (mais la représentation électorale n'est même pas une démocratie directe) sont dépossédées de leur pouvoir par les communautés de commune ! Alors que la Région, que les citoyens ne sont pas arrivés à s'approprier (voir les résultats des élections régionales qui ne dépendent pas de considérations régionales, mais du plus ou moins grand contentement des citoyens vis-à-vis du gouvernement national), prennent de plus en plus de pouvoir ! Alors que l'Etat que les citoyens, malgré sa taille, considèrent comme un deux maillons (avec la commune) démocratiques essentiels, perd de ses pouvoirs par rapport à une Europe trop lointaine, à des institutions internationales opaques et surtout à un pouvoir du capital financier omnipuissant (j'y reviendrai plus loin). La démocratie américaine est-elle encore telle quand pour être élu à quelque poste que ce soit l'argent est primordial ?

Deuxième aspect essentiel de Rousseau la fusion de l'homme et de la nature. Contrairement à la conception cartésienne occidentale, et finalement assez proche des conceptions orientales (Inde notamment), Rousseau insère l'homme dans la nature. L'homme n'est pas l'aboutissement, le dominateur de celle-ci, il en est un maillon, certes important. En cela il est un annonciateur de la remise en cause de l'occidentalo-centrisme (et notamment du mouvement écologique) de ces dernières décennies.

De la même manière Rousseau ne met pas la priorité sur l'intellect, la Raison, mais sur ce qu'il appelle le cœur. Il est encore là encore proche des conceptions orientales. Et en parallèle il relativise fortement le côté soit disant positif des sciences et des techniques. Il apparaît même parfois comme fortement opposé à elles, pas dans le sens de leur utilité, mais de la corruption qu'elles entraînent sur le cœur humain. Quelle actualité ! Il est dans le même sens un opposé à la vision positiviste des Lumières de son temps, d'où son désaccord avec la plupart des philosophes de son siècle.

Enfin dernier aspect, qui transparaît tant dans son œuvre, que dans sa conduite personnelle le rejet du luxe et de la richesse. Le luxe et la richesse corrompent tant ce qui les possèdent, que ceux qu'ils plongent dans la misère. De plus le Contrat Social est impossible dans une société qui contient des riches et des misérables. On retrouve là l'analyse d'Hannah Arendt expliquant pourquoi la Révolution américaine avait réussi et pas la Révolution française parce que dans la première il n'y avait pas d'inégalités sociales (sauf les esclaves, mais on n'en était pas là alors historiquement) trop importantes, contrairement à la société française, où le besoin d'égalité sociale avait étouffé l'essentialité de la liberté. Cela nous interroge évidemment pour aujourd'hui aussi, en France et ailleurs. Personnellement Rousseau a refusé les pensions royales. Il a décidé de vivre comme copiste de partitions de musique, pour ne pas tomber dans un système qu'il refusait. C'est un choix de la frugalité qui n'est pas sans rappeler ce qu'en dira Camus bien plus tard.

Pour tout cet apport essentiel il me semble bien que Rousseau est le plus riche et le plus important des philosophes de son temps. Il nous éclaire toujours. Si nous devons, en historien, prendre en compte les apports ultérieurs, nous devons avec lui revenir aux fondamentaux : Contrat Social, l'homme non séparé de la nature, la liaison entre le cœur et la Raison, le caractère néfaste du luxe.