LA DEMOCRATIE EST-ELLE UNE VALEUR CULTURELLE OCCIDENTALE ? 29 décembre 2012

Les valeurs de Démocratie, comme des Droits de l’Homme sont généralement considérées comme universels dans notre Occident. Par contre elles sont souvent considérées comme des valeurs purement occidentales par d’autres. Ceux-ci estiment que notre tentative de les leur imposer n’est rien d’autre qu’une nouvelle tentative de colonialisme culturel. Je ne veux pas revenir sur ce débat sur lequel j’ai déjà assez souvent écrit. Je voudrai l’interroger à partir d’un livre qui vient de sortir : « AVANT L’HISTOIRE, L’évolution des sociétés de Lascaux à Carnac » d’Alain TESTART.

Il peut paraître à priori très étrange d’interroger l’universalité de la démocratie à partir d’une étude de la préhistoire. Pourtant pour celui qui a lu ce livre c’est beaucoup plus évident. En effet Alain TESTART le termine par la création des systèmes politiques qui marque le passage aux sociétés écrites, et donc celui de la préhistoire dans l’histoire. La dernière partie du dernier chapitre porte même sur « L’Europe politique sur le très long terme ». Pour commencer il convient de dire de quoi traite cet ouvrage. Il cherche à comprendre la nature des sociétés préhistoriques, de Lascaux à Carnac dit le titre. Mais en fait il est plus ambitieux et couvre toute la préhistoire, tout au moins depuis le paléolithique supérieur jusqu’à l’arrivée des systèmes politiques, et donc de l’Histoire, et ceci dans le monde entier. Pour cela il a des techniques d’approche très particulières et originales. Il cherche pour chaque époque, et à l’aide de toute la palette des systèmes existants et possibles, notamment parmi les tribus restées à des stades de développement voisin, quand elles ont rencontrées pour la première fois notre civilisation, quel pouvait être le type de société. Il se sert pour cela le plus possible des données archéologiques et cherche à rester le plus éloigné des spéculations sans preuve. Par contre il s’aide fortement du raisonnement logique.

Pour en venir à la fin de la préhistoire et à la naissance des systèmes politiques Alain TESTART en répertorie trois seuls qui sont représentés dans les données ethnographiques. Le premier qu’il appelle « ploutocratie ostentatoire » est un système très peu hiérarchisé qui existe aussi bien chez les chasseurs cueilleurs que chez les agriculteurs éleveurs, en passant par la palette des intermédiaires. En fait les personnages les plus importants, par leur richesse, toute relative d’ailleurs, n’y ont pas un pouvoir formel. Il n’y a pas dans ces sociétés de propriété privée des moyens de production (pas même la terre chez les agriculteurs). Et donc pas de possibilité de thésauriser de manière importante. Celui qui pour une raison ou une autre a plus de richesses ne peut les dépenser que dans des fêtes ostentatoires qui lui servent à gagner la considération des autres ; ce qui assied son pouvoir, très relatif. Le deuxième système est appelé par TESTART « démocratie primitive ». Il étudie notamment l’exemple des Iroquois qui fonctionnaient en conseil à tous les niveaux de leur peuple (village, tribu, fédération). Dans le village chaque famille envoyait un ancien au conseil qui décidait à l’unanimité. Les villages envoyaient un représentant au conseil de tribu et chaque tribu un représentant au conseil de la fédération. Mais dans la guerre chacun était libre de participer ou non. Le troisième type est l’organisation lignagère essentiellement en Afrique noire (mais aussi semble-t-il au Proche Orient, notamment chez les Bédouins). Chaque lignage se définit par un ancêtre mythique fondateur. Mais si un descendant veut briser la solidarité il peut créer un sous-lignage tout en continuant à se réclamer de l’ancêtre fondateur, mais en refusant les obligations (vendetta notamment) du lignage des ancêtres. Chacun de ces lignages ou sous-lignages ou sous-sous-lignages, etc., a une solidarité obligatoire et le chef du lignage a un pouvoir fort.

Venons en à l’Europe préhistorique à partir de la néolithisation qui partie d’Anatolie vers – 7000 a fini par atteindre les Iles Britaniques vers – 4000. Quand la néolithisation a atteint l’Atlantique s’est développé vers – 5000 la grande époque du mégalithisme avec Carnac comme emblème. Pour TESTART cela rappelle fortement les sociétés de ploutocratie ostentatoire. Mais ce mégalithisme dure peu, devient de moins en moins massif et finit par disparaître pour laisser la place sur la plus grande partie de l’Europe au « rubané ». Dans la plus grande partie de l’Europe le néolithique, notamment le rubané, mais pas seulement lui, se caractérise par un semblant d’unité sociale. Disons que les maisons, les tombes sont semblables et la production artistique, comme les dépôts funéraires sont très limités et très semblables. L’autre apport de l’archéologie vient des enceintes néolithiques (plus de 700 en Europe, des Charentes à la Hongrie et du sud de l’Angleterre au Danemark, essentiellement datées de – 5000 à – 3000). Or ces enceintes ne sont pas toujours défensives et d’autre part elles ne sont semble-t-il pas des lieux d’habitation. Ce ne peuvent donc être que des lieux de rencontre (religieux et/ou politiques). Toute cette archéologie concorde plus avec une démocratie primitive qu’avec les deux autres types. Alain TESTART prend également le problème par l’autre bout, à partir des données culturelles laissées par les peuples européens continentaux et rapportés par les légendes ou les écrits des historiens grecs ou romains notamment. Si l’on considère aussi bien ce que raconte l’Iliade, que ce que l’on a écrit sur les Germains ou les Scythes (et j’ajouterais les Francs) il semble bien que les conseils de guerriers avaient un rôle important. On ne ne situe en rien dans la suite d’un lignage, car la filiation n’a qu’un rôle secondaire. Par contre les assemblées semblent avoir un rôle principal. Il semble donc bien que depuis sept millénaires les peuples qui ont arpenté notre continent, s’y sont mélangés, avaient toujours une tradition de débat et non pas d’obéissance à un chef de lignage et que chacun avait à la fois le droit de donner son avis et de ne pas suivre la décision, une fois celle-ci prise. Les deux premières civilisations étatiques grecques (Minoens et Mycéniens) ne sont en aucun cas des démocraties. Elles sont calquées sur le fonctionnement des Etats orientaux (Babyloniens, etc.). Ce n’est qu’après ce que l’on appelé les âges sombres, après les invasions doriennes venues justement du centre de l’Europe, que dans l’Iliade, puis dans les cités grecques naîtront des traditions démocratiques.

Ainsi, contrairement au Proche Orient et à d’autres régions africaines et asiatiques il semble que l’Europe a vécu la démocratie primitive pendant son long néolithique. Cela a débouché sur la démocratie athénienne, la République romaine. Et même dans le Moyen Age ou dans les Temps Modernes avant la Révolution, on voit sans cesse naître des exigences de participation démocratique : Communes dans les villes, Etats Généraux et Parlements. Ainsi considéré l’aspiration démocratique semble bien correspondre à une tradition multimillénaire en Europe. Si on se penche sur d’autres civilisations. En Afrique, mais aussi dans une partie du Proche Orient il semble bien que la tradition était lignagère. Ici nous avons la reconnaissance du chef de lignage, l’obéissance, mais aussi sa protection. Il n’y a guère de place pour la parole de l'individu lambda. Si l’on pense, troisième exemple, à la Chine la tradition est encore différente. Il y a reconnaissance de l’autorité, à condition que celle-ci soit équitable, sinon elle peut-être rejetée. Et s’il n’y a aucune tradition de débats, de discussions (mais toujours au contraire d’enseignement du maître à ses disciples) il y a quand même un moyen pour l’individu de se faire entendre. Il s’agit de suggérer, le plus discrètement possible, quelque chose qui ressemble à une suggestion, une remarque. Et gare à l’autorité qui ne l’entendrait pas. Elle se délégitimerai.

Quelles conclusions tirer de ce tour d’horizon ? Si ces raisonnements sont exacts il ne semble pas étonnant que nos peuples occidentaux aient ainsi développé l’idée de démocratie qui était inscrite dans leur culture depuis des millénaires. Mais d’autres peuples avaient des traditions voisines, j’ai parlé des Iroquois. Il y avait d’autres peuples américains, ainsi qu’en Ethiopie qui partageaient de telles traditions. Nous ne sommes pas seuls en ce cas. Il est normal que la religion catholique romaine soit la plus proche des idées démocratiques, la religion orthodoxe plus éloignée et la religion musulmane encore plus. Je ne développe pas et pourrai y revenir une autre fois. Et tiens la religion catholique s’est bien intégré en Ethiopie. Hasard ? Il n’est pas non plus anormal que d’autres peuples n’en voient pas la même importance, ou voient la démocratie sous d’autres aspects que nous. Il n’est pas étonnant qu’ils considèrent nos tentatives de la leur imposer sous la forme que nous nous avons développé comme un viol culturel et une tentative néocoloniale. Il n’est pas étonnant non plus que nous ayons du mal à intégrer dans notre espace politique des minorités venues de pays où les traditions culturelles sur ce plan ont toujours été différentes. Tant que nous avons accueilli en France des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Portugais nous n’avons pas eu de problème d’intégration. Mais nous en avons avec les gens originaires de pays arabes, d’Afrique noire ou d’Asie et c’est normal. Nous leur demandons d’abandonner leur bagage culturel. Je ne me prononce pas sur le fait qu’il faille ou non les accueillir, qu’il faille ou non leur demander d’abandonner leur culture. J’en reste au fait brut. Il y a un problème et ne pas le voir ni le dire c’est reculer pour mieux sauter.

De la préhistoire aux problèmes des banlieues le saut semble grand. Peut-être ne l’est-il pas tant que cela.