LA ROUTE DU TEMPS 19 mars 2013

Il m’a été demandé de donner un avis sur le livre de Philippe GUILLEMANT « La route du temps » ; un avis scientifique, même si je ne prétends pas être un expert en ce domaine, mais aussi un avis quasi philosophique, domaine dans lequel je suis encore moins spécialiste ; puisque cet ouvrage mène une quête qui s’appuyant, en partie mais pas seulement, sur des bases scientifiques, et cherche un chemin de vie, propose des bases de comportement philosophiques fortement marquées par le concept du temps.

J’ai eu beaucoup de mal à entrer dans cet ouvrage, non pas à cause de son contenu (forme et fond ne sont pas très complexes, surtout la première), mais par sa problématique, qui m’est en grande partie étrangère. J’ai été dérouté parce que cette problématique va à contre sens de mes opinions, de mon propre chemin de vie.

Je distinguerai trois domaines essentiels où situer mon désaccord : la singularité de l’être humain, la confusion entre les domaines de la matière et de la psychologie, et la question du temps proprement dite.

Premier domaine, la singularité de l’être humain. Comme la plupart des occidentaux, mais pas seulement eux, Philippe GUILLEMANT partage, de manière intuitive cette conception. Quand il recherche les indices du futur d’un individu, c’est bien d’un individu singulier, c'est-à-dire particulier et donc d’une manière essentielle immuable qu’il s’agit. Or je suis de plus en plus persuadé que c’est une sorte d’illusion « d’optique » dont il s’agit. Nous avons l’impression d’être le même individu depuis notre naissance, car le changement (tant physique que psychologique) est lent. Celui que nous voyons dans la glace le matin, comme le ressenti propre de notre individu semble le même qu’hier. Pourtant, entre celui qui nait (déjà influencé par les gênes de ses géniteurs et sa vie intra-utérine), celui qui peu à peu se développe, l’adulte qui change bien souvent de conceptions, le vieux qui, si le temps lui en est laissé, se décrépit lentement, que de changements physiques, psychologiques au cours de la vie. Certes souvent, mais pas toujours, nous avons quelques fondamentaux du début à la fin, mais cela ne fait pas l’essentiel. Je regardai il y a quelques jours une émission sur Pierre RABHI, et son exemple me sembla particulièrement édifiant. Comment peut-on penser que c’est le même individu qui a été enfant, fils d’un mineur veuf autochtone au fin fond de l’Algérie saharienne, adopté par une famille pied noir qui l’a « occidentalisé », O.S. dans la région parisienne, soixante-huitard parti cultiver une magnanerie sans eau courante et électricité dans la Haute Ardèche, militant et autorité écologique et philosophique recherchée aujourd’hui dans le monde entier, spécialiste de l’agrobiologie et notamment au Sahel. Même la mémoire n’est qu’une recomposition permanente sujette à mille aléas. Faites raconter, quelques années après, une scène, même particulièrement importante pour tous, par ses participants, et vous verrez comment tout est si différent, non seulement dans le ressenti, mais dans les faits eux-mêmes et leur déroulement. C’est cette illusion qui a été illustrée dans les religions par l’âme chez nous, comme par le souffle vital qui se transmet de réincarnation en réincarnation dans l’hindouisme. Les bouddhistes, partiellement, et les chinois ne partagent pas par contre vraiment cette conception et je pense, comme eux, que nous sommes comme l’eau qui passe sans cesse sous un pont. Elle est semblable (d’où l’illusion), mais en réalité toujours différente. C’est pourquoi, par ce premier aspect, il me semble illusoire de rechercher des indices du futur d’un individu qui n’est en fait qu’une illusion sans cesse changeante.

Deuxième domaine, la confusion entre les domaines de la matière et de la psychologie. C’est une erreur courante, dont je donnerai ensuite des exemples, de chercher à tirer de l’étude de la matière, ou de lois basiques, des enseignements qui, par analogie, seraient applicables à la psychologie humaine. Celle-ci fonctionne certes par un, ou des cerveaux, qui sont le sujet de réactions physico-chimique, mais cela n’a rien à voir avec la complexité inimaginable, la liberté, le libre arbitre lié à la conscience. Et je suis même persuadé que bien des animaux ont eux aussi de tels comportements (à leur niveau certes). Comme ils ne nous parlent pas nous avons tendance à les croire (sauf l’animal de compagnie) à un niveau de conscience bien inférieur à leur réalité. C’est cette erreur qui a été faite quand on a voulu, de manières diverses d’ailleurs, adapter la théorie de l’évolution darwinienne à l’évolution des sociétés et groupes humains. Cela a par exemple permis de justifier une prétendue lutte des races humaines qui est à la base des théories de races supérieures, allant jusqu’au nazisme. C’est cette même erreur que l’on retrouve dans les théories de Paul D. Mac Lean que popularise le film d’Alain RESNAIS « Mon oncle d’Amérique », où les comportements humains en sont réduits à quelques stéréotypes en nombre très limités et quasiment biologiquement imposés, réduisant quasiment à néant le libre arbitre. Toute la psychologie se trouve simplifiée à quelques comportements basiques. C’est encore la même erreur qu’ont fait les financiers avant 2007 (et je ne suis pas sur qu’ils en soient guéris, hélas !). Ils ont pensé que l’économie, la finance, les marchés se modélisaient mathématiquement, embauchant à prix d’or les meilleurs mathématiciens (souvent Français d’ailleurs). Ils n’avaient oublié qu’une chose, outre de monstrueuses erreurs purement économiques, c’est que les décideurs ne sont pas des ordinateurs et que là encore le libre arbitre fait la loi et rend les marchés et l’économie instable et que, si loi mathématiques il y a, il vaut mieux s’inspirer des mathématiques du chaos. Je pense que Philippe GUILLEMAND fait la même erreur. Il pense que les lois de la physique, en particulier celles du temps, qui s’appliquent d’ailleurs essentiellement à des échelles différentes de dimensions, j’y reviendrai ensuite, sont adaptables à la psychologie humaine, qui plus est d’un individu dont je pense (comme le l’ai dit au début) qu’il est une illusion.

Troisième domaine, la question du temps. Le temps, vaste sujet tant physique que philosophique. Les « singularités » (par rapport au temps tel que nous le comprenons dans nos expériences de vie quotidienne) que la physique moderne (disons depuis la relativité restreinte d’Einstein et les quanta de Planck de 1900 à 1905) sont nombreuses et évidemment déroutantes. Première singularité, et l’essentielle probablement pour Philippe GUILLEMAND, c’est qu’aucune théorie actuelle n’impose un sens bien déterminé au temps. On peut donc s’amuser à bâtir des théories dans lequel le temps s’écoule à l’envers (il faut changer particules en antiparticules ou quelque chose d’approchant). Ceci étant aucune expérience n’a mis en évidence depuis plus de 100 ans que ces théories existent, la moindre matérialisation d’un temps qui irait à l’envers, même pour une simple particule. Tout semble donc montrer que le temps, comme notre expérience quotidienne le vérifie chaque jour a un sens bien déterminé et qu’on ne peut en aucune façon le remonter, ni aller vers l’avenir et revenir. En tout état de cause il faut voir aussi que la théorie quantique, qui est ici la plus en cause, ne s’applique qu’à des particules extrêmement petites et que les lois à notre échelle sont différentes. La question de la physique depuis plus de 100 ans étant d’arriver à concilier ces lois si différentes d’un domaine d’échelle à l’autre (du très petit à notre échelle, comme de notre échelle à l’échelle de l’univers). La loi de la causalité n’a jamais été mise en défaut. Un évènement ne peut pas avoir lieu avant le temps qu’a mis pour arriver à lui la vitesse de la lumière venant de ce qui l’a causé. Une « singularité » parmi les plus étranges est celle de l’intrication. Il s’agit généralement de deux particules (mais on peut faire plus gros) qui sont crées ainsi. Chacune ayant une propriété opposée à l’autre. Quand on modifie sur une particule cette propriété l’autre se modifie elle aussi toute seule pour qu’elles restent intriquées. Les états intriqués prévus par la mécanique quantique ont, depuis, été observés en laboratoire et leur comportement correspond à celui que prévoit la théorie. Par contre, la mécanique quantique est bien compatible avec la théorie de la relativité, car on démontre que les états intriqués ne peuvent pas être utilisés pour transmettre une information quelconque d'un point à un autre de l'espace-temps plus rapidement qu'avec de la lumière. Par suite, la mécanique quantique est bien également parfaitement compatible avec le principe de causalité et il n’est pas question d’aller à l’envers du temps. C’est à la suite de cette intrication que Schrödinger a exprimé la fameuse théorie de son chat. Il imagine un chat dans une boite fermée qui est tué si une particule est dans un état particulier (elle a deux états possibles). Or comme toute particule, d’après les lois quantiques, est à une combinaison des deux états, tant qu’on ne la détecte pas, le chat doit être à la fois mort et vivant lui aussi. Outre l’impossibilité de réaliser une telle expérience elle montre surtout l’incompatibilité entre le monde microscopique et notre échelle qui sont régis par des lois physiques totalement différentes. Un autre principe, pourtant non dérangeant à notre échelle, est le principe d’incertitude d’Heisenberg qui formule qu’on ne peut connaître exactement la vitesse et la position d’une particule. Plus une donnée est précise, moins l’autre l’est. En fait pour simplifier le produit de l’incertitude de position par celui de l’incertitude sur la quantité de mouvement (produit de la masse par la vitesse) est inférieur à une constante de Planck de l’ordre de 10-34. Ce qui peut faire beaucoup pour une particule, mais pas à notre échelle. Supposons un homme de 100 kg lancé dans une fusée au dixième de la vitesse de la lumière (30 000 km/s) sa quantité de mouvement est de 3.107 J.s/m. Si on connait l’incertitude de la vitesse de la fusée au milliardième soit à 3 cm/s près, sur 30 000 km/s répétons le, alors l’incertitude sur la position de l’homme sera de 3.10-35 m, soit 30 milliardième, de milliardième, de milliardième, de milliardième de mètre. Pour ordre de grandeur le plus petit atome celui d’hydrogène fait

2.10-11 m soit un million de milliard de milliard de fois plus, quand à l’électron de diamètre 10-15 m il est dix milliards de milliards de fois plus grand ! C’est dire que ce principe comme tous les autres ne s’applique pas à notre échelle. Les incertitudes réelles d’appareils de mesure réels sont bien bien plus grandes.

Un autre effet qui peut sembler exotique lui aussi est l’effet tunnel. Il s’agit de la possibilité pour une particule de passer une barrière énergétique qui dans la physique classique l’empêcherait de la franchir. Elle exprime la proportion de particules qui passent cette barrière. Cela a des effets bénéfiques : on fait des microscopiques électroniques à effet tunnel ; et négatifs : on sait qu’en deçà d’une certaine taille les pistes des circuits électroniques de nos microprocesseurs seront poreuses, les électrons allant de l’une à l’autre de manière aléatoire par effet tunnel ou plus exactement étant à la fois sur plusieurs pistes. Mais là encore il s’agit de particules. Même dans les circuits miniaturisés actuels de nos micros ordinateurs l’effet tunnel n’est pas encore gênant (heureusement !). Nous ne sommes donc pas prêts à traverser des murs et à devenir des passe-murailles. Dernier aspect que j’évoquerai la variabilité du passage du temps liée à la théorie de la relativité, calculée et aujourd’hui bien mesurée. C’est vrai que le temps passe plus ou moins vite selon la vitesse acquise, et que certaines expériences, très théoriques encore aujourd’hui, montrent qu’on pourrait faire un voyage et revenir sur terre avec un temps passé très différent de ceux qui seraient restés sur place. Oui, mais on ne remonte pas le temps. On peut le ralentir ou l’accélérer. En fait même pas, car pour soi il est toujours passé de la même manière. Rien dans les théories physiques actuelles ne montre la possibilité de remonter le temps et d’aller chercher des bribes d’avenir. De plus tout ce qui perturbe notre entendement quotidien est lié pour l’essentiel à ce qui se passe à une échelle différente de la nôtre, pour l’essentiel le très petit.

Voilà les trois raisons pour lesquelles je suis sceptique sur les théories de Philippe GUILLEMAUD, qui à moins que je ne l’ai mal lu et compris, me semble faire des confusions fort habituelles pour les trois raisons que j’ai indiqué. Rien ne montre la possibilité de remonter le temps d’une manière ou d’une autre. La psychologie est très différente de la physique. Et l’individu ne me semble pas une réalité si simple. Certes il y a des coïncidences mystérieuses, certes il semble souvent que le temps se répète ou que nous anticipions sur le futur, mais pour moi ce sont des impressions, rien de plus. La nature est si riche, si complexe, si inconnaissable, qu’il ne faut s’étonner d’aucune de ces coïncidences.