L’EUROPE ET SES VALEURS VIENNENT DE LOIN 20 novembre 2013

Dans la revue « Le Débat » de septembre-octobre un article d’Herbert Lüthy m’interpelle. C’est un article de 1964 qui tente d’expliquer le déclenchement du conflit mondial en 1914. Il est extrêmement intéressant et absolument pas dépassé par la recherche historique depuis. Il montre, mais ce n’est pas le sujet direct de cet article, comment la déflagration du conflit n’était en rien inévitable, et comment l’inconséquence de quelques dirigeants politiques a mené au pire. Ceci, entre parenthèse, pose question sur l’évolution possible de l’Europe et du monde si ce conflit avait pu être évité, à condition qu’il n’éclate pas quelques mois ou années plus tard sous un autre prétexte. Comment cela aurait été si ce conflit avait été réglé comme les nombreux précédents, au niveau international, en restant un conflit géographiquement limité entre l’Empire austro-hongrois et la Serbie. L’effondrement des trois grands empires orientaux (Russie, Empire austro-hongrois, Empire Ottoman) n’aurait pas eu lieu ou au moins aussi brutalement. Il n’y aurait pas eu cette brutalisation, ni cette imprégnation des esprits qui a permis aux idéologies ultra minoritaires en 1914 (communistes et raciales) de prendre le pouvoir avec Lénine-Staline et Hitler. Il n’y aurait pas eu ce totalitarisme. Où en serions-nous ?

C’est pourquoi il est intéressant de voir comment était l’Europe en 1914. Il est bien de se rappeler qu’alors les couches supérieures et intellectuelles de toute l’Europe (y compris la Russie) voyageaient dans tout le continent, partageaient des valeurs communes. Les romans de cette époque nous racontent cette vie à Paris, dans les villes d’eau. L’art était européen : l’impressionnisme, l’Art Nouveau, le Cubisme par exemple, avec des variantes locales irradiaient dans toute l’Europe. Certes la majorité, rurale alors, de la population était en dehors de ce mouvement. Pourtant grâce aux progrès de la lecture devenant générale sur la plus grande partie du continent, des journaux, cette culture commençait à se répandre partout en Europe jusque dans les couches les plus populaires. Et ce mouvement venait de loin. Rappelons-nous les confréries religieuses, vraiment internationales au Moyen Age, les arts (Romans, Gothiques, la Renaissance…) qui furent, avec là encore des nuances régionales enrichissantes, un mouvement européen. Rappelons-nous des voyages de Montaigne, dans une Europe culturellement sans frontière. En fait en 1945 nous n’avons fait que reprendre le fil d’une histoire arrêtée bêtement et criminellement 27 ans plus tôt. Nous avons réussi à prolonger jusque dans les couches les plus populaires ce sentiment culturel unifié européen jusqu’à son acmé dans les années 1980 quand la gauche l’a totalement repris à son compte. L’objectif Europe remplace la lutte des classes pour Mitterrand au moment du tournant de la rigueur. Le Parti Communiste déclinant n’a plus d’influence néfaste en ce domaine. Le gaullisme nationaliste est remplacé par une droite chiraquienne libérale et donc européenne. Depuis il y a eu la crise et j’y reviendrai.

Ce mouvement unitaire européen est à la fois de sentiment et de valeur. Il y a la sensation que bien qu’appartenant à notre propre nation nous avons des valeurs communes de l’Atlantique à l’Oural. Certes la grande guerre a attisé le nationalisme et nous continuons à en porter des séquelles d’autant que la crise actuelle, comme les erreurs de la construction européenne, ont rendu plus nécessaire que jamais l’échelon national. Mais nous nous déplaçons de plus en plus à travers le continent, nous recevons de plus en plus d’Européens chez nous et nous sentons bien cette appartenance commune. Il est de mauvais ton de parler de valeurs nationales, il serait de même de parler de valeurs européennes. Pourtant elles existent. Un sentiment d’attachement à la liberté de penser, de s’informer, de parler, de se déplacer (la démocratie dans ses fondements), un sentiment de justice sociale (nous avons inventé le concept de classes sociales et de lutte des classes, nous avons eu Marx), un sentiment de pacifisme qui a mis du temps à cheminer à travers le continent : dès 1914 en Italie, en 1918 en France, en 1945 en Allemagne par exemple. Un sentiment d’attachement aux Droits de l’Homme et des minorités.

Pourtant ce sentiment et ces valeurs n’ont jamais été toutes partagées. Il y a eu dans les milieux populaires, mais aussi intellectuels des opposants, par nationalisme surtout. Mais dans les années 1980 la bataille semblait très majoritairement gagnée. Il a fallu deux faits pour la remettre en cause. Le premier est du aux erreurs de la construction européenne, toute orientée vers une économie ultra libérale, vers des abandons de souveraineté nationale vers des structures qui nous déshabillent au lieu de nous protéger. Alors qu’en parallèle la construction politique n’avance pas rendant l’Europe un nain géopolitique. Et puis il y a eu la crise depuis 2007 qui a révélé les erreurs précédentes et ravivé non seulement le nationalisme et les craintes, mais une crise et une situation de danger et de misère réelle pour des millions d’individus. Certes le sentiment d’être toujours sur le même continent avec les mêmes valeurs perdure, et c’est l’essentiel. Il pourrait même permettre de construire une internationale des victimes. Mais la construction européenne est en panne. Il semble même probable que, par raison d’efficacité, il soit utile d’en détricoter quelques mailles dans les années à venir, si la raison politique triomphe, ce qui n’est pas si courant. Après tout l’essentiel n’est pas d’unifier tout ce continent sous les mêmes règles, souvent aussi strictes qu’inutiles. Il est de développer les échanges humains et culturels et ça je crois que c’est globalement gagné.