AU SUJET DU NUMERO 174 DU « DEBAT »

Dans ce numéro encore quelques articles qui simulent la réflexion.

Stephane PERRIER : « L’universel ou le néant ».

Stéphane PERRIER analyse l’idélogie dominante actuelle comme une conséquence du nazisme. Pour lui nous aurions construit cette idéologie en reprenant à l’identique l’idéologie nazie, mais en en inversant les valeurs. Ce serait une conséquence, un traumatisme de psychologie sociale en quelque sorte, suite au nazisme. Je ne suis pas du tout sûr de cette analyse, mais par contre si les causes ne me semblent pas évidentes, l’analyse qu’il fait de cette idéologie dominante est pour moi on ne peut plus exacte.

Le premier et principal concept de cette idéologie est le métissage (qui s’oppose à la pureté raciale nazie). Le métis est l’homme nouveau et ceci est un principe explicatif global. Il s’agit, sans s’en rendre compte et au nom d’un prétendu antiracisme de faire revenir par la fenêtre un nouveau racisme. La blancheur, l’entre soi, le petit blanc (même si le terme n’est pas dit il est largement sous entendu) est dénigré. Le métissage serait un besoin vital de la race blanche si elle ne veut pas décliner. Qu’est ce cela sinon une nouvelle hiérarchie des races ?

Le racisme est vu comme une tare de la race blanche qui a notamment mené au nazisme et au colonialisme. Tous les racismes et horreurs des autres peuples sont passés sous silence. Il s’agit en fait d’un racisme antiblanc camouflé. En parallèle on nie la réalité du Français de souche et même du peuple français.

La liberté perpétuellement prônée s’oppose à l’enracinement. Car l’homme nouveau doit être mobile et nomade. C’est le culte de l’ouverture intégrale qui s’oppose à l’autarcie. Ce sont les fameuses libertés de circulation des hommes, des marchandises, des capitaux et des services, et c’est par là qu’en partant soit disant de gauche on fait entrer l’hyperlibéralisme économique.

Le passé historique français est systématiquement déprécié. On n’en garde que les images « négatives » du colonialime, des guerres, du racisme et on plaide sans cesse la repentance. Cette vision est historiquement fausse à deux raisons. D’abord parce qu’on ne juge jamais un passé qui a été vécu avec une toute autre psychologie sociale que la nôtre. Et puis le passé historique français est bien plus riche que cela. Mais c’est le passé lui-même qui en tant que tel est gênant pour cette idéologie. En effet il est vu comme une entrave à l’ouverture aux autres cultures. Et on en arrive aux réformes et errances de certaines nouvelles théories historiques. L’histoire de France n’est plus enseignée que par bribes décousues rassemblant le plus souvent les côtés négatifs déjà cités. L’histoire globale, qui est une avancée par son ouverture au monde en sortant de l’occidentalo-centrisme, glisse facilement pour certains à une histoire qui n’est plus que celle des minorités.

L’identité nationale est contestée. On ne la voit que comme une juxtaposition de molécules hétérogènes et en redéfinition perpétuelle. L’opposition à tout enracinement est opposition à tout sentiment d’appartenance.

En fait cela va jusqu’à l’exaltation de l’autre et en parallèle à la dépréciation et détestation de soi (ce qui est bien l’exact opposé du nazisme). L’universel dont on parle se dissoud en fait dans le néant. Le métissage, n’est même pas mélange des cultures, mais absorbtion de l’autre pour se laver des pêchés historiques occidentaux, en s’oubliant soi-même.

Comme cette idéologie est prônée par les élites politique, intellectuelle, économique et les médias et même si elle n’est pas partagée par tous, c’est l’idéologie officielle. Elle est la cause d’une crise politico-sociale de grande ampleur qui divise notre société. Une grande partie du peuple se sent, à juste titre, dénigré, oublié par cette idéologie, d’autant qu’il est relégué loin des centres urbains, que sa survie économique est menacée. Cette France rejettée, méprisée, qui est majoritaire en nombre, nourrit le populisme, essentiellement d’extrême droite, qui est naturellement l’adversaire naturel de ces élites, mais qui est surtout le seul à s’opposer aux sornettes de cette idéologie. C’est là le grand danger de cette idéologie. Tant que de gauche on n’aura pas une critique de cette idéologie, et une critique d’ampleur, avec un véritable projet politique cohérent, on en restera là dans un jeu de dupes. On en est à nous demander de choisir entre deux maux : une fausse idéologie qui divise et affaiblit le pays (car elle est aussi au pouvoir) ou le populisme d’extrême droite.

Michel GUENAIRE : « Libéralisme et néo-libéralisme : continuité ou rupture ? » Il y a deux libéralismes. Le libéralisme politique qui s’intéresse à la séparation des pouvoirs, au mandat représentatif, à la liberté des citoyens. Le libéralisme économique qui parle de la la valeur de l’échange et de la contribution de chacun à la richesse de la société.

Le libéralisme politique est né le premier à la fin du 17ème Siècle et pendant le 18ème avec Locke, Montesquieu, Fénelon, Voltaire… Le libéralisme économique est né ensuite au milieu du 18ème Siècle avec Adam Smith, Malthus, Ricardo… S’ils sont apparus successivement ces deux libéralismes ont néanmoins entre eux une forte solidarité basée sur un projet commun de l’homme. Deux écoles anglaises et françaises se sont distinguées. Les Anglais qui ne connaissaient pas le même absolutisme que les Français et se sont révélés plus pragmatiques, moins théoriciens que les Français. Après la Révolution Française le libéralisme politique et le libéralisme économique ont triomphé pendant la première moitié du 19ème Siècle.

La révolution industrielle est venue donner le premier émoi à ce libéralisme jusqu’alors triomphant. Elle a montré que la richesse crée par la société libérale était captée par une minorité et laissait les autres dans la misère. L’augmentation des inégalités sociales est une contradiction pour le libéralisme. Il entraîne la naissance du marxisme, grand rival du libéralisme. Le libéralisme économique mis en défaut a toujours été bien moins théorisé que le libéralisme politique.

Nous avons un siècle d’éclipse du libéralisme avec la nécessité des Etats suite à la crise de 1929 et aux deux guerres mondiales qui exigent de reconstruire les nations.

C’est avec Friedrich HAYEK en 1944 et « La route de la servitude » que le libéralisme repointe le bout de son nez. HAYEK jette un cri d’alarme en disant qu’on n’abandonne pas seulement le libéralisme des 18ème et 19ème Siècle, mais aussi l’individualisme de la Renaissance et de l’antiquité, Erasme, Montaigne, Tacite et Périclès. Milton Friedman et l’école de Chicago développent des théories de libéralisme économique. C’est avec Raegan, Thatcher et la chute du mur de Berlin que le libéralisme va de nouveau triompher. Mais ce néo-libéralisme met l’accent sur la finance et s’oppose au prérogatives des Etats. Dans ce néo-libéralisme le libéralisme économique évince le libéralisme politique. De plus ce néo-libéralisme a abandonnée l’éducation et la vision de l’homme à la base des deux libéralismes qui exigeaient des valeurs, des devoirs à chacun vis-à-vis de la société. Dans les pays émergents en forte croissance notamment la Chine, la Russie, la Turquie, le libéralisme économique est seul. Le libéralisme politique est oublié. Les élites occidentales vivent toujours sur le mythe de ce néo-libéralisme hostile à l’Etat, même après la crise de 2007.

Pourtant les Etats devraient revenir au premier plan à la fois pour corriger les erreurs du marché et pour protéger les peuples. En fait il faudrait rééquilibrer les deux libéralismes et redonner du pouvoir au libéralisme politique. Il faudrait aussi revenir à une éducation des valeurs à la base du libéralisme et des devoirs qu’ils demandent à chacun.

Jacques OULD AOUDIA : « Captation ou création de richesse ? Une convergence inattendue entre Nord et Sud.

Pour simplifier Jacques OULD AOUDIA ne garde que les deux modes d’accès essentiels aux richesses : le « prendre » ancestral et le « créer » du modernisme.

Le prendre est fait par les puissants. C’est un déplacement de richesses. Le statut permet de situer chacun dans ses possibilités de disposer des richesses. Le travail est dévalorisé. La plupart des pays du Sud sont encore dans ce fonctionnement, même sous l’habillage moderniste d’un Etat. La redistribution informelle des richesses est bien plus importante que les services sociaux. Le clientélisme règne.

Pour créer il faut au contraire une égalité de droits. Le travail est valorisé. C’est une société de contrats. C’est la naissance du capitalisme avec la mondialisation.

Mais l’actuelle mondialisation a modifié ce fonctionnement. De nouveaux acteurs sont venus du Sud, mais ils sont encore pauvres par tête d’habitant et se considèrent comme des pays pauvres par rapport à l’Occident. La finance a pris le pouvoir. Or c’est une puissance virtuelle qui ne crée pas, sauf virtuellement. Elle règne tant que tous acceptent son fonctionnement. Il y a déplacement de richesse plus que création. Les limites écologiques du monde commencent à se faire sentir. On assiste à un déplacement de la création de richesses et d’innovations vers le Sud.

Dans les pays occidentaux on assiste à une augmentation des inégalités, à un ressurgissement du statut qui permet d’avoir des droits différents. L’économie occidentale est de plus une économie d’exploitation de droits. La distribution l’emporte sur la production. Les libertés sont menacées. En effet l’élite veut maintenir son pouvoir alors qu’elle a ejecté dans la misère et la précarité les couches populaires et qu’elle s’attaque maintenant aux couches moyennes. C’est le bourrage de crânes du « il n’y a pas d’alternatives ». Les partis de gouvernement de droite comme de gauche se disent impuissants. La défiance sociale est grande. On en revient aux boucs émissaires, étrangers comme toujours. Le système tend à devenir de plus en plus autoritaire sur les libertés politiques et en même temps il devient de plus en plus permissif sur les mœurs. Les Etats qui ont abandonné leurs pouvoirs aux financiers sont capturés.

On assiste finalement à une convergence nouvelle. Au Nord les contrats, la valorisation du travail, l’égalité devant la loi, le respect des libertés, le poids des classes moyennes sont en recul alors que globalement ils progressent au Sud.

Cet article trop court et sans perspectives donne envie de poursuivre une étude fort intéressante. Il laisse sur sa faim. Il faudra prolonger.

D’autres articles interressants

Un débat sur le projet actuel de marché transatlantique avec des points de vue divers.

Philippe COHEN qui analyse essentiellement sur deux exemples : la fracture sociale chiraquienne et la division sociale d’aujourd’hui entre urbains et ruraux, comment la politique vampirise les idées nouvelles. Et j’ajouterai les utilise pendant les campagnes électorales pour les abandonner aussitôt au pouvoir.

Alain GUERY qui analyse le conflit des bonnets rouges sur l’écotaxe, et surtout celle-ci, en montrant comment selon lui elle déroge à la tradition républicaine en en revenant à des pratiques de l’ancien régime ; et comment de plus étant inefficace sur le but assigné (diminuer la pollution des transports routiers) elle n’est qu’un impôt supplémentaire.

Clément de MAILLARD fait l’historique d’une nouvelle doctrine policière née dans les pays anglo-saxons celle de l’intelligence-led policing. Une nouvelle doctrine qui se base sur le renseignement. Elle abandonne le traditionnel suivi des affaires au cas par cas pour identifier les causes des problèmes posés dans ce domaine, chercher des solutions adaptées et analyser les résultats pour modifier les actions. Elle se sert d’informations et d’informateurs de terrain. Abandonnant le cas par cas elle abandonne aussi le modèle social avec réhabilitation. Cette politique, avec des variantes très diverses, a donné selon l’auteur des résultats tangibles et elle est aujourd’hui mise en place et/ou en cours de réflexion au niveau européen et dans différents pays de notre continent. La France, pour des raisons politiques et de tradition, étant la plus réticente en ce domaine.

Paul COLLIER réfléchit, essentiellement sur l’exemple anglais, mais il est en grande partie transférable ailleurs, aux avantages et aux coûts de la diversité. Il en demande une quantification. Pour lui il faut se poser la question jusqu’à quand une immigration est profitable. Il insiste sur le rôle des diasporas qui attirent les migrants (qui peuvent y être acqueillis). Il donne comme facteur clé la rapidité d’absorbtion dans la société. Or plus l’écart culturel et de revenu est grand, plus l’intégration est lente. Une diaspora importante est aussi un facteur qui diminue la rapidité d’intégration. Il insiste aussi sur la variabilité selon les couches sociales des coûts et avantages de la diversité. L’immigration au Royaume Uni a profité jusque là globalement à la société anglaise. Mais, si elle a profité aux couches supérieures et moyennes, elle a pénalisé les plus pauvres en concurrence directe pour le travail, le logement avec ces nouveaux arrivants. En conclusion il dit que la diversité au-delà d’un seuil (qu’il demande de déterminer) menace l’entente sociale.

Jacques CHAPOUTOT et Olivier JOUANJAN analysent le droit nazi, une découverte pour moi. Ils montrent que c’est une véritable constuction, en opposition avec le droit tel que le conçoit le monde démocratique. Le principe de base est de considérer que le droit nazi doit servir le peuple aryen et pour cela obéïr aux ordres (ou directives) du Fuhrer. Il est à en rechercher les bases dans l’antiquité la plus ancienne des peuples germains.

Quelques réflexions sur la division sociale actuelle urbains-ruraux

A la suite de ces articles je lance ces réflexions personnelles au sujet de la grande discussion à la mode sur la division actuelle entre urbains et ruraux. Je me demande si, au-delà de la véritable inégalité entre ces deux mondes, il n’y a pas un problème de traumatisme social dû aux changements induits par la modernité.

En effet la vie en ville, avec tous les avantages, mais aussi les phantasmes pour ceux qui n’y vivent pas, est devenue de plus en plus attirante. Les besoins d’aujourd’hui de vie sociale n’ont plus rien à voir avec ceux d’il y a quelques dizaines d’années. Il n’y a qu’à traverser ces villes petites et moyennes éloignées des métropoles pour ressentir une tristesse et un abandon, un manque de vie en quelque sorte. Il y a un mal vivre ressenti par beaucoup qui n’ont pas la possibilité (ou le courage) de partir ou revenir vers les métropoles. Cette aigreur sociale, une sorte de jalousie vis-à-vis des métropolitains, est peut-être une cause de la crise politique. D’autant que les métropolitains ce sont les élites, les couches moyennes (vu pas si à tort que cela comme les bobos) et les immigrés ou issus de l’immigration. N’y a-t-il pas la même aigreur aux U.S.A. aussi, où l’immensité du territoire aggrave encore ce sentiment de solitude et d’abandon ? Et le Tea Party, entre autres, n’en fait-il pas ses choux gras ? Nuançons quand même. Ce sentiment n’est pas général. Certains sont volontairement restés dans ces zones rurales où il se sentent bien, d’autres y reviennent ou y sont même revenus pour les mêmes raisons. Beaucoup de ceux qui éprouvent ce sentiment ne l’expriment pas, par fierté ou parce que cela les déstabiliserait encore plus. Et aussi il faut quand même voir que derrière le vide des rues il y a presque partout des réseaux sociaux, associatifs, de connaissances qui se tissent et créent une vie sociale souvent riche.