RUSSIE, UNE POSITION JUSTE QUI EVITE LES EXCES DANS LES DEUX SENS

L’incompréhension devant la véritable situation de la Russie et la politique de Poutine est fort grande parmi nos chères élites culturello-médiatiques. Et en conséquence leur position face à elle est pleine d’incohérences.

Il faut commencer par définir en quelques mots la véritable situation de la Russie. Nous ne sommes ni dans un Etat capitaliste, ni dans un pays démocratique. Il s’agit en fait d’un régime mafieux à tous les niveaux. L’Etat de droit (une des conditions préalables essentielle à un régime capitaliste), n’y existe pas. La police, la justice, les administrations sont totalement corrompues du plus bas au plus haut, la propriété privée n’est pas respectée. Dans ces conditions il n’y a aucun développement économique possible. Les seules ressources, certes gigantesques pour l’instant, mais pour combien de temps, sont les ressources pétrolières et gazières. Elles permettent, comme par osmose, une certaine prospérité au pays et l’existence d’une mince couche de très riches (les mafieux et dirigeants) et d’une classe moyenne relativement favorisée et en progression numérique et financière pour l’instant. Nous sommes dans une économie de prédation et de redistribution, mais pas de production. C’est d’ailleurs la même situation économique que l’Algérie, et le malheur de la plupart des pays pétroliers. Les quelques investisseurs étrangers qui se sont risqués en Russie ont vite été dissuadés par la corruption, voire le vol pur et simple de tout ou partie de leurs avoirs. Les Russes qui en ont les moyens ont donc peu de marge possible. Soit ils s’insèrent dans le réseau mafieux (directement ou bien en acceptant en tant que policier, magistrat ou fonctionnaire les pots de vin contre tous les détournements possibles) ou bien ils tentent de vivre en fermant les yeux (et la peur au ventre d’être une future victime de détournement financier voire d’arrestation arbitraire) ou bien ils partent à l’étranger. S’ils n’en ont pas les moyens ils font partie des très nombreux laissés pour compte d’un pays très inégalitaire. La population est en déclin, de plus le déséquilibre entre russes et non russes s’accroit fortement au profit de ces derniers. Poutine organise sciemment une telle politique, qui lui permet, d’une main de fer, de choisir qui il veut favoriser et qui il ruine ou envoie en prison, voire fait assassiner. Il dirige avec l’aide du F.S.B. dont les hommes sont omniprésents à tous les niveaux du pouvoir et des entreprises de corruption. De plus il en tire naturellement des avantages financiers évidents pour lui et ses proches. Sur le plan international il cherche à continuer la traditionnelle politique impérialiste russe. C’est la même géopolitique que les tsars et les soviets. La Russie, pays sans frontières, est un empire parce qu’elle crée autour d’elle un glacis de régions qu’elle incorpore directement à la Russie ou d’Etats tampons satellites. A l’ouest l’Union européenne (encore plus depuis l’explosion de l’U.R.S.S.) la bloque. La Pologne, les Etats Baltes, la Roumanie ont été perdus. D’où l’importance de l’Ukraine. La Biélorussie est une dictature satellite improbable. Au sud la Géorgie a été perdue, mais une partie a été récupérée sous forme de « Républiques » autonomes. Mais l’Arménie maintient sa traditionnelle politique prorusse (intérêt géostratégique majeur pour elle). D’où l’importance du Caucase et la Tchétchénie en particulier, où règnent les pires conditions policières et dictatoriales pour maintenir un pouvoir prorusse. Au sud-est la région des « stans » des autonomies diverses sont apparues sous des régimes dictatoriaux amis ou non de la Russie. Le Kazakhstan reste le plus proche. A l’est la Sibérie reste russe, mais la Chine peu à peu s’y implante et d’ici quelques décennies la région pourrait bien être une semi-colonie chinoise et une source de conflit. La Russie cherche, contre toute réalité, à maintenir son statut de grande puissance nucléaire, membre du Conseil de Sécurité de l’O.N.U…. En fait elle n’a plus, le plus souvent, qu’une force de nuisance. Elle a su avec des alliances, souvent contre nature, avec la Chine ou les grands pays en développement (Brésil, Inde, Afrique du Sud…) bloquer bien des évolutions. Amie de l’Iran elle entrave les projets internationaux de s’opposer à son projet nucléaire militaire. Amie de la Syrie elle entrave toute possibilité d’intervention internationale dans ce pays.

Alors quelle politique avoir vis-à-vis de la Russie. D’abord rappelons que toute politique doit être réalisable et ne pas être une incantation. Le premier point est de dire tout haut quelle est la situation russe et tout le mal que l’on pense de la Russie de Poutine. Que ce soient les gouvernements, mais aussi les médias, les intellectuels, les associations de tous ordres ils doivent dire, chacun avec sa spécificité (un diplomate a bien plus de réserve naturelle par exemple), la réalité sur la situation russe. Les anglo-saxons ont sur ce point une longueur d’avance, surtout par rapport à l’Allemagne qui a trop de mansuétude pour la Russie (sans parler de l’inacceptable attitude de Schroeder). Le deuxième point est de ne pas se faire d’illusions sur la situation économique russe et donc de la traiter comme elle convient. Les seuls échanges actuels sont l’achat de gaz et de pétrole russe. Il faut chercher à les minimiser le plus possible. Et donc avoir une politique qui dépende le moins possible de ces sources d’énergie et diversifier au maximum nos sources d’approvisionnement. Tout investissement en Russie (qui est de toute façon très rare et à haut risque) doit être découragé. Les échanges avec la Russie doivent rester culturels, sportifs (à condition de ne pas tomber dans l’erreur de Sotchi), touristiques, mais sans concessions sur la vérité de l’information. Le troisième point est de considérer que la réalité géostratégique est ce qu’elle est, et que nous devons tenir compte de la Russie sur certains dossiers, qu’on le veuille ou non. C’est pourquoi, sans se faire d’illusion, et sans se taire sur la réalité de la Russie, nous devons chercher un partenariat avec elle pour régler les conflits qui ne peuvent pas l’être sans elle (nucléaire iranien, Syrie, Géorgie, Ukraine…). Une opposition frontale est totalement inefficace. Les sanctions sont impossibles. C’est en grande partie la position d’Obama et elle est juste. Ce ne seront peut être que des compromis plus ou moins boiteux, mais c’est la seule issue possible.

En conclusion je crois qu’il faut d’abord développer la connaissance de la réalité russe et du régime de Poutine et la faire connaître le plus largement possible. Mais il faut en tirer des conclusions efficaces sur le plan politique, comme économique. Limiter les échanges économiques avec elle, mais ne pas l’ignorer là où elle a la clé qui bloque des conflits internationaux.