L’EMPATHIE ET LA DISTANCIATION

Nous vivons, pour des raisons culturelles, dans une civilisation qui confond l’empathie et la prise en charge émotionnelle des problèmes. Cela se traduit dans tous les domaines autant au niveau historique, que géopolitique ou culturel.

En histoire les spécialistes ont le plus grand mal à tenter, souvent en vain, de faire comprendre que l’histoire n’est rien d’autre que l’étude des phénomènes passés, sans jeter le moindre jugement sur les acteurs et leurs actes. Tout au plus s’agit-il de chercher à comprendre pourquoi et comment la mentalité de l’époque permet de les expliquer. Il ne s’agit pas de chercher des victimes ou des coupables, d’autant que les normes de victimisation et de culpabilisation n’avaient rien à voir avec les nôtres, d’autant plus que l’on s’éloigne de nous tant historiquement tant que géographiquement. C’est ainsi qu’on nous abreuve actuellement d’un « documentaire » sur la première guerre mondiale, colorisé et sonorisé, pour mieux comprendre la vie de l’époque. En fait on obtient l’effet inverse : le sentimentalisme, qui est d’ailleurs ouvertement recherché, fait obstacle à la distanciation nécessaire pour la compréhension historique. Les anglo-saxons, probablement la meilleure école historique actuelle, sont eux sur des bases bien plus scientifiques. En géopolitique on cherche à expliquer la politique internationale au nom de principes, certes fort généreux, comme les Droits de l’Homme, le Droit d’ingérence humanitaire, etc. Sauf que le but de la politique internationale est en premier lieu de défendre l’intérêt national, voire européen, sous toutes ses formes et notamment dans le domaine de la défense militaire et dans celui de l’économie. Cette attitude est typiquement européenne. Elle est totalement contre productive. Nous abandonnons les intérêts nationaux et européens pour des principes mondiaux, généreux à première vue, nous nous autoproclamons les garants et les sauveurs du monde. Comme les autres, y compris les U.S.A., n’ont pas la même attitude nous sommes comme des agneaux qui se mettent volontairement le cou sur le billot. Sur le plan culturel, en particulier les romans, le théâtre, les films, les émissions télévisées on ne tient pas compte, la plupart du temps, du principe de distanciation de Brecht ; ce principe qui dit que pour comprendre un phénomène il faut le décrire sans sentimentalisme, d’en dessus en quelque sorte. Je pense, et écrit cela, après avoir vu « Ida », un magnifique film polonais. Ce film qui, je l’ai au moins ressenti ainsi, a une distanciation certaine. Mais là s’ajoute l’œil du spectateur, c'est-à-dire globalement notre culture. Car beaucoup le ressentent comme un film dur, c'est-à-dire qu’ils s’impliquent personnellement dans les problèmes des personnages.

Je pense que la base de notre comportement culturel est en grande partie du à notre rapport à la mort. Dans nos sociétés occidentales nous n’avons pas réussi à avoir un rapport apaisé avec elle, bien plus nous la fuyons de plus en plus. Nous avons cherché à le résoudre par la croyance chrétienne en la vie éternelle (au paradis tant qu’à faire). Nous avons cherché ensuite à le résoudre, mais de manière sociale, mais non plus individuelle, dans nos religions laïques, dont le communisme, ou le fascisme ont représenté les plus excessifs exemples. Nous n’avons plus rien aujourd’hui pour le résoudre, surtout en France pays du maximum d’incroyance religieuse. Et la base de tous nos problèmes sociaux et culturels n’est pas à chercher ailleurs. L’individualisme triomphant ne peut que craindre la mort qui en est la négation absolue. Même les américains ont un rapport plus apaisé avec la mort. D’abord ils sont dans une croyance religieuse très importante et ensuite ils ont une culture de la mort différente, aux causes desquelles je n’ai jamais vraiment réfléchi. Quelques exemples le marquent aisément. Partons de la culture pionnière du 19ème siècle pendant laquelle la mort avait une importance secondaire. Passons par la peine de mort et la culture d’autodéfense (avec les armes à feux chez chacun) acceptées par des parties importantes de la population. Parlons aussi de l’habitude de se projeter dans des opérations guerrières à l’étranger (derniers exemples l’Irak et l’Afghanistan).

Dans les civilisations asiatiques ce rapport est aussi très différent. Le taoïsme, le bouddhisme ont intégré, jusque dans la culture populaire, la mort à la vie, comme deux formes complémentaires, indissolublement liées l’une à l’autre. Les indiens d’Amérique, qui influencent fortement la culture hispanique au sud du Rio Grande, avaient eux aussi une vision de la mort bien plus apaisée. On critique souvent le comportement des Chinois, comme indifférent aux autres, c’est en grande partie vrai, mais c’est l’autre face de la même pièce.

Alors certes cela ne signifie pas qu’il ne faut pas avoir d’empathie et de politique d’entraide aux déshérités du monde, ici et ailleurs. Mais sans que le sentimentalisme prenne le dessus. Sans que nous ayons un sentiment perpétuel de quasi culpabilité permanente. Nous n’arrêtons pas de faire des déclarations ridicules de repentances perpétuelles pour les soit disant fautes de nos ancêtres, des croisades à l’esclavagisme. Mais j’attends toujours l’étude, ou l’œuvre artistique critique, du totalitarisme F.L.N. venant d’Algérie, de l’esclavagisme arabe venant du moyen orient, de l’esclavagisme noir venant des pays sub-sahariens, des massacres de Gengis Khan et de Tamerlan venant des pays qui les revendiquent aujourd’hui comme héros nationaux. Nous avons à défendre, au niveau individuel, comme collectif, nos intérêts en premier lieu, sans écraser quiconque naturellement. Ensuite vient l’empathie aux autres. Je ne sais pas comment on pourrait avancer culturellement chez nous pour trouver un rapport plus apaisé à la mort dans notre individualisme triomphant qui ouvre crise sur crise. C’est une question ouverte !