L’excellent film « Le labyrinthe du silence » raconte le procès de Francfort des bourreaux d’Auschwitz au tournant de 1960 en Allemagne. Le premier et plus grand procès d’Allemands jugeant des crimes nazis. C’est le début de la prise de conscience publique allemande des crimes et de la responsabilité allemande dans ceux-ci. Ce qui n’est pas typiquement allemand puisque, même jusque là en Israël, on ne voulait pas entendre l’histoire de la Shoah, qui n’a pris son nom et sa réalité dans l’Histoire, qu’à partir du procès Eichmann, que l’on voit justement enlevé en même temps que se prépare le procès de Francfort. En France, comme partout ailleurs, la situation était identique. La déportation était pensée comme essentiellement celle des politiques et on ne faisait pas de distinction entre les camps de concentration et ceux d’extermination. Le faible nombre de rescapés de ces derniers (2 à 3 %) contre 50 pour les camps de concentration explique en partie seulement ce phénomène. Ils n’étaient certes pas nombreux revenus pour témoigner, mais ce n’est qu’une explication partielle, je vais y revenir. Jean Ferrat en décembre 1963 crée sa célèbre et excellente chanson « Nuit et Brouillard », dans laquelle il dit notamment : « Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux ». C'est-à-dire qu’il les considère comme des Résistants, ne voyant pas que l’essentiel des morts a été celui de ceux qui n’ont pas lutté, mais ont été massacrés simplement pour leur « race », nationalité, religion... Et pourtant le père de Ferrat, juif, fait partie des morts de la Shoah !

La première réflexion sur ce temps de latence (une vingtaine d’années) est qu’il est probablement dû, au moins partiellement, à la difficulté à voir en face un phénomène tellement traumatique. D’autant que les Allemands avaient un pays à totalement reconstruire et les Israéliens à créer. Rappelons quand même que, contre exemple, au moins pour la partie de la population informée, le génocide arménien a été rapidement reconnu comme tel, même si le nom n’avait pas encore été inventé. On peut se poser la question de la latence d’autres moments d’histoire. Je prendrai deux exemples : la guerre de 1914-1948 et la Révolution Française. La guerre de 1914-1918 a été certes dès le début dénoncée comme une boucherie inutile, mais par une fraction très faible de la population à l’époque : notamment l’extrême gauche avec Lénine, Liebknecht et Rosa Luxembourg par exemple, ainsi que des intellectuels ouverts à une mondialisation comme Stephan Zweig. Ensuite elle l’a été par des mouvements pacifistes plus ou moins diffus dans la société, et par des intellectuels comme Henri Barbusse. Mais il a fallu attendre en gros la mort des derniers poilus, il y a peu, pour que l’on ait sur cette guerre une autre vision, pour que l’on passe des célébrations de la Victoire à celles des souffrances des soldats. L’Histoire de la Révolution Française a été pendant deux siècles un enjeu politique majeur, et pas seulement en France. Cette histoire pendant ces deux siècles n’a jamais été neutre. Il y avait le clan des pro-Révolutionnaires, voire pro-Robespierristes avec notamment les communistes et la droite qui est passée au fil des décennies de l’anti-Révolution à une acceptation de celle-ci sous une forme apaisée, au moins de la Révolution des Girondins. Ce n’est que vers le bicentenaire en 1989, qui par hasard a correspondu à la chute du mur de Berlin et de l’ère des idéologies, qu’une vision enfin historique a pu enfin être possible. On pourrait en dire autant de la longue durée entre 1944 et les années 1960 pour qu’enfin l’histoire de la Résistance et de l’Occupation sortent du Roman National pour entrer dans une Histoire enfin dépassionnée. La latence est donc importante, entre l’évènement et sa prise en compte dépassionnée, et donc historique.

Mais justement cette latence, forcément nécessaire pour dépasser le traumatisme, prendre un minimum de recul, ne me semble pas seule en cause. Il me semble que plus fondamentalement il y a la vision même de ce qu’est l’Histoire qui vient seulement d’accoucher de deux siècles d’enfance, pour atteindre enfin sa majorité. L’Histoire c’est tout simplement la compréhension du passé, en refusant tout jugement. Nous savons pourtant, et c’est aussi relativement récent, que ce n’est que par des yeux partiaux, marqués par notre conception historique, géographique et sociale, que nous l’analysons. Et donc la conception que nous avons de chaque moment d’Histoire est marquée par celui qui l’analyse, même s’il fait le maximum d’effort pour atteindre à la neutralité la plus grande. Par rapport au passé, néanmoins, le fait de savoir cela aide à éviter de trop faire pencher la balance vers une conception politique de l’Histoire, c'est-à-dire marquée par notre conception propre. Il me semble qu’il a fallu que la société abandonne les idéologies des 19ème et 20ème Siècle pour qu’enfin cette conception puisse triompher. C'est-à-dire arriver presque à la fin du 20ème Siècle. Néanmoins nous ne sommes pas débarrassés totalement de ces visions idéologiques de l’Histoire. Les gender studies et autres écoles qui cherchent à abandonner notre vieille vision occidento-centrée ne sont souvent pas exemptes de biais idéologiques, en cherchant à tout prix à tout expliquer par la guerre des sexes ou en cherchant à culpabiliser systématiquement l’Occident. On a tendance à retomber d’un extrême dans l’autre.

A l’heure où le monde se multi polarise économiquement, et évidemment culturellement, où la démocratie est loin de suivre le mouvement à la même vitesse, le débat est difficile. On voit bien tout près de chez nous l’incapacité de la Turquie ou de l’Algérie par exemple à accepter d’analyser sereinement leur Histoire, ne parlons pas de la Chine… Il est évident que si c’est difficile, c’est donc un combat d’autant plus important que celui d’une Histoire enfin débarrassée de toute idéologie, de toute tentative de l’entraîner dans le jugement du passé.