DE L’AMOUR

L’amour est rabâché sans cesse, avec des acceptions très différentes. Il est à la base de tant d’actes des individus, de tant de conduites de vie qu’il est un des aspects essentiels de l’existence humaine. Comment tenter de le cerner. Rappelons quand même qu’il a une existence historique. Il ne semble pas qu’il relevait de la même acception dans les sociétés anciennes, c’est ce que semblent nous montrer tout au moins les peuples injustement appelés premiers. Il n’avait pas la même signification dans le monde gréco-romain, tout au moins jusqu’au tournant de l’ère chrétienne. Les amitiés étaient fortement sexuelles et masculines (quand aux femmes naturellement on n’en parle quasiment pas), les unions matrimoniales semblant plus relever du contrat économique. On assiste à un changement de mentalité vers l’an zéro de notre ère avec des familles qui semblent beaucoup plus partager des sentiments. L’amour courtois, puis la lente maturation de la modernité avec notamment le romantisme amènent, malgré le mariage bourgeois, à la situation du milieu du siècle précédent. Et puis dans l’explosion de l’individualité depuis les années 1960 on assiste à une exacerbation de l’importance des relations amoureuses, enfin de plus en plus libérées des contraintes biologiques et culturelles (contraception, avortement, liberté des mœurs, etc.), tout au moins dans notre Occident (le reste du monde nous regardant avec envie, quoiqu’ils prétendent parfois, en guignant les télés novelas et feuilletons égyptiens, qui disent la même chose que les Occidentaux).

Pour commencer partons de l’individu. Dans la modernité l’homme se libère des contraintes sociales. Auparavant il devait faire avec la morale imposée par le groupe, la religion, sans se poser de question. J’ai tenté de brosser un tableau trop rapide de l’évolution des relations amoureuses dans ces époques, mais il me semble que cette histoire est encore à écrire en large partie. Je ne m’intéresserai pas à ces sociétés fermées ou insuffisamment ouvertes. Je ne parlerai que de nos sociétés libérées (ou largement en voie de l’être), même si ce n’est pas évident dans toutes les têtes. La libération de l’individu est accompagnée par son corolaire, sa solitude. C‘est ce qui cause bien des traumatismes individuels et sociaux. Certes l’homme est un individu social. Ce qui peut sembler contradictoire avec sa solitude. C’est qu’en fait l’incommunicabilité des êtres n’est pas totale. Nous sommes seuls face aux décisions essentielles de la vie si nous nous sommes libérés, nous ne pouvons jamais totalement communiquer avec les autres, mais nous ne sommes pas isolés. C’est un peu comme si nous étions séparés des autres par un rideau semi-transparent. On communique, mais on se comprend de façon très imparfaite. On s’est formé depuis l’époque fœtale dans ces relations souvent mal comprises. La relation amoureuse est essentiellement à envisager de manière intérieure. .Contrairement à ce que l’on prétend tout le temps, c’est en soi-même qu’est la soif d’amour, puis que sont les sentiments amoureux et non pas dans un quelconque échange d’énergies entre deux êtres. La base de la demande amoureuse est bien dans le besoin de briser la solitude qui accompagne la liberté individuelle. C’est pourquoi il est naturel que plus nous avons avancé vers cette libération plus l’exigence amoureuse, plus l’importance de l’amour chez les individus est devenue importante.

Maintenant avançons d’un autre côté. L’amour peut représenter bien des choses totalement différentes. Il y a le fameux amour passion, le coup de foudre. Ce qui semble impliquer si j’ai eu raison au paragraphe précédent, qu’il s’agisse de deux êtres en grand déboussolement face à leur solitude. Il y a aussi l’attirance pour quelqu’un sans raison apparente. Ce qu’a si bien décrit X dans « Les passantes », magnifiquement mis en musique et interprété par Brassens. Cette attirance relève très probablement de la formulation inconsciente d’un potentiel espéré de relation. Il y a naturellement l’attraction sexuelle qui a à voir avec les autres formes d’amour, mais aussi avec nos hormones ainsi qu’avec notre cerveau reptilien. Il y aussi la tendresse qui est, quand l’échange est réussi, un partage du besoin réciproque de communication. Il y a aussi le partage de la vie à deux, avec quelqu’un que l’on connaît le moins mal, avec qui on partage des idées, des goûts, etc.

Ce qui est important, je devrai dire ce qui devrait être important, c’est de bien comprendre nos besoins, c’est de savoir évaluer nos leurres et nos limites dans les échanges. Ce serait de bien comprendre que nous croyons souvent partager ce que chacun vit en fait différemment. C’est dans ces limites mêmes que réside en fait le très riche potentiel de toutes ces formes d’amour. Ce n’est jamais en s’illusionnant que l’on réussit quelque chose. Ce qui peut sembler limité, réducteur est souvent en fait porteur de bien plus de potentiel de réussite et de bonheur, car l’illusion et le mensonge, même involontaire, que l’on se fait à soi-même ne peut qu’entraîner les pires désillusions, les lendemains qui déchantent, parce que le présent, ne chantait pas la chanson que l’on croyait.