LES AMERINDIENS DES SOCIETES RECOMPOSEES

On sait bien que la colonisation de l’Amérique a naturellement modifié les sociétés amérindiennes. Mais je pense que l’on a du mal à entrevoir la profondeur de ces modifications, de cette recomposition. Je partirai de deux exemples. Le premier les Apaches, que nos westerns nous ont habitués à voir comme une société pour laquelle le cheval était une composante essentielle. Ce qui était effectivement vrai au 19ème siècle. Mais on oublie souvent que le cheval n’est arrivé en Amérique qu’avec les Européens et donc, qu’avant 1492 les Apaches ignoraient jusqu’à l’existence du cheval. Il a fallu que des chevaux domestiques s’échappent, qu’ils se multiplient en bandes redevenues sauvages, que les Apaches apprennent à les domestiquer pour en arriver à la société apache que nous connaissons. Ce qui a du prendre quand même un peu de temps ! Le second est l’existence des sociétés primaires et reculées d’Amazonie. Il y a certainement eu depuis bien longtemps de telles sociétés en Amazonie, mais il y avait aussi avant 1492 d’autres sociétés importantes d’agriculteurs dont on avait oublié jusqu’à l’existence et les sociétés indiennes actuelles d’Amazonie sont les descendants des deux, dans quelle proportion et comment nul ne le sait. On pense habituellement à l’acculturation imposée aux amérindiens par les Occidentaux. C’est ainsi que se sont formées les sociétés culturellement mixtes que sont par exemple le Mexique et la Bolivie où se mêlent de manière pas toujours contradictoire, mais à l’occasion conflictuelle, les influences occidentales et indigènes. Je pense par exemple à la Vierge de Guadalupe ou à l’école de peinture de Cusco qui mêlent, de manière déguisée, les religions amérindiennes et catholique. Je pense aussi à la redécouverte culturelle par les amérindiens de leurs racines et leurs revendications croissantes avec par exemple les mouvements du Chipas ou Evo Moralès en Bolivie. On connaît aussi la manière dont les amérindiens ont été chassés de leurs terres. Dans les colonies anglaises (U.S.A. et Canada) ils ont été chassés, massacrés, reclus dans des réserves misérables. En Amazonie ils ont été chassés des zones côtières vers l’intérieur de la forêt, où là encore ils ont été souvent pourchassés et massacrés (lire « Rouge Brésil » de Ruffin ou « Le rêve du celte » de Vargas Llosa). On oublie souvent l’immense catastrophe démographique qu’a entraînée la colonisation, avec l’introduction des maladies occidentales, qui ont décimé, estime-t-on aujourd’hui, environ 95 % de la population indienne en un siècle. Cette catastrophe a eu des conséquences dont on a du mal à imaginer la réalité et les conséquences. Elle a du avoir des conséquences de traumatisme important dans la psychologie sociale de ces peuples. Elle a imposé certainement des recompositions totalement inédites, la recréation de nouveaux peuples, avec de nouvelles manières de vivre. Quand il ne restait plus que quelques individus des peuples ont du fusionner, certains ont pu par contre se massacrer, certaines totalement disparaître. On sait aujourd’hui que les sociétés amérindiennes étaient nombreuses et fort peuplées avant 1492 sur la côte brésilienne et les rives de l’Amazone et de ses affluents. On sait qu’il s’agissait de peuples agricoles pour la plupart qui avaient développé des méthodes de culture très développées pour éviter la désertification d’un sol qui ne demande qu’à devenir de la latérite. Ils avaient inventé un enrichissement complexe du sol avec le fumier des quelques animaux qu’ils élevaient, avec du compost, etc. Ces peuples ont été en grande partie exterminés par les épidémies, ils ont du fuir la colonisation. Ils se sont mêlés (de quelle manière : pacifique ou guerrière ? ) avec les peuples de la forêt (qui eux aussi ont été rapidement décimés et affaiblis par les épidémies) et sont devenus forcément une composante de ces peuples de la forêt, le seul endroit où ils pouvaient vivre. Ils ont changé leur mode de vie, pour partie abandonnés leurs traditions agricoles. Quand les ethnologues rencontrent, étudient ces peuples aujourd’hui ils étudient des peuples qui ne sont en rien premiers. Il n’y a jamais eu d’ailleurs de peuples premiers. Ils étudient des peuples qui ont très probablement quelques siècles d’existence au maximum. Y pensent-ils suffisamment ? De l’Alaska à la Terre de Feu les peuples amérindiens d’aujourd’hui, même ceux qui semblent les plus anciens, sont en fait des peuples recomposés. Ils sont très différents de leur réalité précolombienne. L’archéologie ne permet encore que très partiellement d’envisager ce qu’ils étaient en 1492. Mais de toute façon en 1492 ce n’étaient que des peuples en évolution constante, en rien des peuples premiers.