VIVRE L’AVANCEE DE LA MODERNITE

Je reregardais hier à la télévision le très beau film d’Elia KAZAN « LA FIEVRE DANS LE SANG » et j’ai vu comment ce film montre, en grande partie de manière non voulue, l’avancée de la modernité, de l’autonomie de l’individu.

Il me renvoyait à mon vécu personnel des mêmes phénomènes. Kazan situe son film autour de 1929. La société américaine était sur certains points un peu plus en avance que la nôtre, notamment, quand à la massification de l’enseignement supérieur. On voit des lycéens y accéder en grand nombre (une fraction importante seulement, mais c’est déjà beaucoup) de la même manière que moi je l’ai vécu dans les années 1960 en France. Ces jeunes prennent une autonomie à la fois par le départ du milieu familial et culturel relativement fermé dans lequel ils vivaient et par l’autorité que leur culture supérieure à celle de leurs ainés leur confère. Le premier point n’est qu’une étape. Les américains étaient des fils d’immigrants qui avaient rompu le lien avec leur origine européenne, mais ils reformé aux U.S.A. une société relativement fermée, comme le montre bien le film de Kazan. De la même manière la génération de mes grands parents a quitté le lieu d’origine, d’un côté Ganges, pour devenir institutrice et cadre des P.T.T. et de l’autre les Causses pour la vallée de l’Hérault. Mais au moins au Pouget la société villageoise restait traditionnelle. Mes parents ont continué à s’affranchir du lien local en allant travailler à Montpellier, puis en courant la France d’un bureau de poste à l’autre. Le deuxième point je l’ai bien ressenti. Quand j’ai eu mon concours à l’Ecole Normale, puis le bac, puis les diplômes d’études universitaires j’ai ressenti qu’on me traitait dans la famille comme une quasi personnalité, plus du tout comme un enfant qui doit obéissance. On ressent bien dans le film que finalement les deux qui se comportent le plus en adultes, les plus responsables, ce sont les deux jeunes qui ont entre 17 et 20 ans.

Un autre aspect important du film, et il est important de signaler qu’il a été tourné dans les années 60, c’est le surgissement de la jeunesse comme catégorie sociale majeure. Ce surgissement n’a été le fait que d’une génération la mienne. Auparavant on devenait adulte tôt, voire très tôt. Je prendrai juste l’exemple que je connais le mieux des instituteurs et institutrices. Ils commençaient à exercer à 19, 20 ans. Tout était fait pour qu’ils se marient à leur nomination, pour qu’ils obtiennent à la campagne un poste dit double, qui allait les fixer pour un temps assez long. Ils héritaient souvent dès cet âge du secrétariat de Mairie, c'est-à-dire dans nombre de communes d’une part non négligeable de la gestion locale. Très nombreux étaient ceux qui quittaient l’école avec le certificat d’étude à 14 ans pour travailler. L’adolescence n’existait donc pas ou presque pas, car la catégorie jeune se fondait tout de suite dans l’âge adulte sans s’individualiser. Par contre ma génération avec une certaine massification des études supérieures a pu s’autonomiser. On était entre deux mondes, dans une modernité en train d’avancer. Le rejet des blocages du passé, même s’il n’était pas perçu clairement, s’est manifesté et a amené au changement social décisif des années suivantes. Brusquement on a vu arriver sur la scène sociale la jeunesse. Cela s’est manifesté de toutes les manières. Dans la chanson avec la vague dite « yeah yeah », des jeunes de 16, 17 ans qui en masse devenaient d’un jour à l’autre célèbres et qui sont nombreux à l’être restés (Halliday, Mitchell, Vartan, Hardy, Dutronc…), les Beatles et les Stones en Grande Bretagne… Dans la politique avec le mouvement 68 au sens large (de l’opposition à la guerre du Vietnam aux U.S.A., au mouvement parisien, en passant par Prague qui serait incompréhensible sans la participation massive de la jeunesse. Ce mouvement a eu des retombées sociales importantes qui peuvent se résumer par l’arrivée définitive de la modernité, c'est-à-dire de l’autonomie de l’individu. Droits des femmes (égalité, contraception, avortement), droit à une sexualité libre (homosexuels notamment), liberté de l’information (avec les radios, puis télés libres, qui se terminera avec les réseaux sociaux), etc… Mais ce pouvoir de la jeunesse qui s’est manifesté pendant cette génération n’a pas pu se continuer, car les générations suivantes se sont vues retarder l’entrée dans l’emploi et donc dans le monde adulte, justement par la généralisation de la prolongation des études. L’indice évident en est le retard de la première maternité qui passe quasiment de 20 à 30 ans. Une seule génération jeune charnière a eu les possibilités d’avoir un tel pouvoir. Parce qu’elle était déjà en train de s’engager dans l’autonomie, comme les générations futures, et parce qu’elle était déjà considérée comme adulte très tôt, comme les générations précédentes.

C’est tout cela que je sentais dans le film de Kazan. Et s’il n’a plus que probablement pas voulu le montrer, cela n’enlève rien au contraire à ce qu’il montre vraiment.