L’ABSURDE DE LA VIE

J’écoutais hier soir le dernier bonus de « HOME » de Yann Arthus BERTRAND. Il commence par poser la question du sens de la vie, sans la solutionner d’ailleurs, en passant assez vite à autre chose.

Pour moi la vie n’a aucun sens. Elle est née d’une contingence naturelle, ainsi que le pensent aujourd’hui les scientifiques du Big Bang et de l’évolution. Elle n’est qu’un hasard. Je me donne naturellement le droit d’avoir tort. En tout cas son sens n’est en aucun cas dans les religions qui sont des constructions humaines. Est-elle dans une déité à la Einstein, ou un être suprême à la Robespierre ? Je n’y crois pas non plus. Ce qui signifie qu’il n’y a rien d’imposé à l’homme, ni obligations, ni morale. C’est en cela que je parle d’absurde. Il me semble, mais je ne suis pas assez compétent pour en être sûr, que cela a à voir avec l’absurde de Camus.

Naturellement ensuite il faut vivre et faire des choix de vie. A moins, chose exceptionnelle, qu’on refuse ce monde. C’est alors le choix du suicide philosophique. Faire des choix de vie c’est se fixer, si on le souhaite des buts, des modes de vie. C’est là qu’on peut choisir une morale, personnelle ou collective, mais elle n’est qu’un choix personnel, en aucun cas une obligation. Chacun pense, choisit, agit en fonction de sa personnalité. Pour moi cela a été des choix qui peu à peu se sont imposés. J’ai toujours apprécié la solitude. Enfant unique, je jouais souvent seul quand mon père dormait (il travaillait les nuits et faisait la sieste dans l’après midi) avec des mécanos, je lisais… Je ne me suis jamais ennuyé. Même si j’aimais retrouver l’école et les copains, les vacances avec mes cousins. La solitude, je n’en avais pas alors conscience, était mon domaine préféré, mon domaine pour penser, méditer, être moi-même. C’est pour cela que je n’ai pas été traumatisé quand je me suis aperçu que la liberté humaine, qui est mienne, et que je revendique, entraîne nécessairement une solitude fondamentale. Certes on partage avec d’autres des moments les plus divers, des échanges d’idée à la tendresse en passant par l’amusement. Mais l’essentiel est dans la réalité de la solitude.

Le problème essentiel de la vie, c’est la mort. On prend peu à peu conscience au fil des ans de ce que cela signifie. Finalement il faut admettre que naître c’est aussi être condamné à mort. Les deux seules questions qui demeurent sont quand et comment. Quand on l’a admis pour soi, quand on en a chassé l’angoisse, et pour moi cela a été relativement facile, on peut l’affronter pour les autres. Ce n’est pas être sans cœur, c’est avoir admis que la mort fait partie de la vie. C’est une position philosophique. Et là on regarde comment chacun l’affronte pour lui et pour les autres. Et l’on est tant étonné de la désolation qu’elle entraîne, preuve que peu l’ont domestiqué. Car pour la mort, comme pour le fait d’être né quelque part, comme dit la chanson, c’est question de chance. Plus tôt, plus douloureux, on ne choisit pas. De toute façon c’est inéluctable, un peu plus tardive ou un peu moins douloureuse c’est tout ce que l’on peut espérer.

Alors il faut faire des choix de vie. Pour moi j’ai essayé de me fixer une morale de respect des autres, de la nature. Même si je ne me fais pas d’illusion sur la manière de la respecter vraiment. J’ai aussi fait le choix de l’être sur l’avoir. J’éprouve une attraction et un véritable plaisir dans la frugalité. Camus en parle bien. Dans « Home » également, Pepe Mujica, l’ex président de l’Uruguay, en parle aussi bien mieux que moi. Décider d’avoir un minimum d’affaires de toutes sortes, de ne rien gaspiller, de choisir la sobriété. Je me suis aussi aperçu que cela allait avec ce que j’appellerai des rites, pour faire l’analogie avec la religion. C'est-à-dire d’avoir des actions, des gestes, des horaires fixes, limités eux aussi que l’on accompli la plupart du temps. Par ce rituel j’atteins à une certaine sérénité. Je crois que c’est cela qui fait le succès des rituels religieux. Cela va avec le choix d’un certain nombre d’activités, à la retraite on peut choisir, limitées qu’on va d’autant mieux investir intensément. J’ai la chance d’être facilement enclin au bonheur. Tout à l’heure je suis sorti à pied faire des courses en ville, autant pour les cinq courses que j’avais à faire, que pour faire mon heure minimale quotidienne d’activité physique. La pluie venait de laisser la place à des rayons de soleil entre les merveilleux nuages qu’aime l’Etranger de Baudelaire. L’air soufflait sur mon visage, juste assez fort et frais pour rappeler l’air marin. Le soleil, quand il sortait me chauffait le cou, mes vieux os. Les arbres ont encore beaucoup de vert, mais prennent déjà leurs teintes jaune, marron et rouge et d’automne. J’ai ressenti une sensation merveilleuse pendant ce trajet. Je gonflais mes poumons de cet air. Je ressentais comme une douce griserie, comme après une bière. C’est cela pour moi le bonheur. C’est une sensation, en aucune manière un sens à la vie. Je pensais à la chanson de Souchon. « La vie ne vaut rien … mais rien ne vaut la vie ». Je pense depuis longtemps qu’il y a bien plus de profondeur philosophique dans certaines poésies et chansons que dans bien des textes officiellement philosophiques. Car finalement cette chanson dit à la fois l’absurde fondamental de la vie, mais aussi son merveilleux totalement inexplicable. Quand je lisais récemment Jean Claude Ameisen, c’était un plaisir tant intellectuel que physique de voir comment la nature est si riche, inventive, diverse, magnifique. Quand dans un voyage on arrive à vraiment dialoguer avec un pays, ce n’est pas toujours le cas, c’est un bonheur merveilleux. Quand je découvre un auteur qui m’ouvre un point de vue nouveau sur le monde, sur l’histoire, j’en suis enthousiasmé, même si ses positions sont discutables, c’est le plaisir du questionnement scientifique.

Alors oui, tout cela à un sens pour moi, mais ce n’est pas le sens de la vie, qui n’en a pas.