NOBODY

Le spectacle « Nobody » m’a semblé extrêmement intéressant. Il y a d’abord la forme, le plan technique, cette performance théâtrale et filmique en direct. Un essai vraiment réussi. Mais c’est surtout du fond que je voudrai parler. On ne sait, pas exactement de quels textes de Falk Richter la pièce a été tirée. C’est dommage, car il serait intéressant de les relire après coup. Passons sur le seul aspect qui m’a semblé un peu négatif, le caractère répétitif de certaines répliques. Ce qui, moi m’a interpellé, c’est la manière si claire par laquelle il est ici traité d’un problème récurent, au-delà du « benchmarking » lui-même, certaines nouvelles méthodes de travail. Le spectacle vérifie une fois de plus que, de manière artistique, on peut analyser un problème important aussi bien que par des analyses scientifiques (sociologique, politique, économique…). La démonstration est ici limpide. Ces méthodes de travail ne sont rien de moins qu’un nouveau totalitarisme qui cherche à s’implanter. Un totalitarisme de deux manières. D’abord sur les individus eux-mêmes. On leur demande d’abandonner tout au profit de l’entreprise. On les vide littéralement de toute substance de vie, de toute affectivité, de toute vie personnelle. Et on leur reproche en plus de ne pas avoir de vie personnelle ! Ces êtres humains sont vidés de toute affectivité. Il n’y a plus que des tentatives de relation dérisoires, mais à chaque fois il ne passe plus rien entre les êtres. Il reste des masturbations compulsives, qui sont de l’ennui. Les rapports sexuels sont même devenus impossibles dans la scène finale. Il n’y a même plus le désir de vivre autre chose. Et ensuite, ils sont virés les uns après les autres. Et s’ils ne le sont pas à 35 ans ils doivent comprendre que le temps est venu qu’ils aillent sur une voie de garage. Le langage est important. Il est celui d’un jargon, souvent difficilement compréhensible, qui tend à cacher la platitude, voire l’absence des idées elles-mêmes, mais aussi l’obligation de passer par cette langue nouvelle. Le rôle du langage est particulièrement important. Il renvoie à la novlangue d’Orwell dans « 1984 ». Il renvoie aussi aux études de Victor Klemperer sur la langue que les nazis ont cherché à imposer. La culture elle-même est fortement mise en cause. Les seuls aspects qui restent sont les jeux télévisés, les beuveries. Le spectacle préparé est une récréation, car le peuple aime à être distrait, qui en conclusion cherchera à montrer l’importance de s’insérer dans cette société. La lecture qui reste est celle des livres d’économie. L’autre manière du totalitarisme est plus directement politique. C’est l’aspiration de ces structures consultantes à prendre carrément le pouvoir, car la démocratie est en crise et est incapable de résoudre les problèmes essentiels de la société. On arriverait ainsi à une société qui ne serait plus dans tous les domaines gérés que par des « consultants », experts autoproclamés. Quand on pense que la finance a pris le pas sur la politique, en grande partie par abandon des politiques, on ne peut que sentir l’importance du sujet. En fait, tout rappelle « 1984». On a ici la description artistique, mais combien fine et réaliste, de la manière dont une conception de la société, notamment par les méthodes de travail amène à un risque totalitaire et déshumanisant.