à Maurice GODELIER

Monsieur,

C’est avec grand plaisir et grand intérêt que j’ai dévoré votre livre « Au fondement des sociétés humaines ».

Je ne suis qu’un lecteur lambda, et en aucun cas un professionnel des sciences humaines, aussi veuillez excuser d’avance mes imprécisions notamment de langage.

Vous démontrez que toutes les sociétés qui se sont développées au fil de l’histoire et la plupart de celles qui sont encore aujourd’hui vivantes sur notre terre ont des fondations politico-religieuses et qu’elles sont en quelque sorte ossifiées en grande partie par les conceptions sexuelles qui sont imprégnées dans l’inconscient des individus. Ce qui donne à chacun une place, des rôles, des modes de comportement permis et d’autres interdits.

Mon interrogation porte non pas sur ces sociétés multiples et évolutives, mais sur nous, notre modernité, j’entends par là l’irruption dans notre Occident de la lente autonomisation des individus depuis la Renaissance, le désenchantement du monde tel que l’analyse Marcel Gauchet, la sortie de la religion, tout au moins au sens d’organisation du politique. Cette avancée de la modernité est arrivée à une sorte d’acmé ces dernières décennies avec la libération sexuelle des individus (liberté et égalité des femmes, droit à la contraception, à l’avortement et maintenant le mariage pour tous). Il nous fallu 225 ans de 1789 au mariage pour tous ! C'est-à-dire que nous avons brisé les tabous et les interdits des sociétés précédentes.

La question que je me pose est : dans ce contexte peut on faire société et si oui comment ? Il n’est plus question de bâtir nos sociétés sur le religieux. Les idéologies, religions civiles, ont été une tentative de prolonger les choses, mais cela a mené aux catastrophes que l’on sait du 20ème Siècle et elles ont échoué. Bien sûr il reste la démocratie, sous toutes ses formes. Mais là encore je m’interroge. Dans un premier temps la libération des individus, qui a permis leur égalité, a été la condition nécessaire à la fondation de la démocratie. Nous sommes passés des sociétés qui regardaient vers un passé mythifié, que l’on tentait de reproduire, à des sociétés qui regardaient vers un avenir qu’elles croyaient prévisible. Mais avec l’autonomisation des individus bien plus complète qui est advenue ces dernières décennies la démocratie est mise en cause. Il n’y a plus de valeurs ni de morale générale qui peuvent être imposées à des individus totalement autonomes. Il n’y a plus que des choix personnels. Chacun doit respecter la loi, c’est tout. Le Droit est la seule barrière. Nous avons perdu toute vue sur l’avenir et nous sommes dans le présentisme. Dans ces conditions qu’est ce qui peut permettre de faire société ? Qu’est ce qui permet de se reconnaître dans une société par rapport aux autres ? Où peut être la clôture qui permet de faire frontière entre nous et les autres, reconnue tant par nous que par eux ?

Maintenant nous comprenons la nature des sociétés, nous avons brisé les tabous sexuels. Nous nous trouvons dans une situation totalement inédite dans l’histoire de l’humanité. Nous pouvons tenter de construire les choses de manière consciente, et en même temps nous avons appris que l’avenir sera toujours différent de ce que l’on croit bâtir, et que les nouvelles connaissances de demain vont forcément, et cela sans cesse, modifier notre compréhension non seulement des réalités du présent, mais aussi du passé.

J’ai l’impression que notre compréhension accrue nous fait avancer de plus en plus dans le noir. Plus on sait, plus on voit toute notre ignorance.

Voilà, juste quelques interrogations liées, peut être d’un peu loin, à votre ouvrage, dont je répète le grand intérêt qu’il a suscité chez moi.

Cordialement.