LA VOIE

Je suis en train de parcourir le livre « La Voie » d’Edgar Morin. Ce titre est amusant car la Voie c’est aussi le Tao chinois, qui n’a rien à voir avec ce livre. Edgar Morin donne toutes les réformes qu’il faudrait pour arriver à un monde meilleur, pour conjurer la catastrophe multipolaire qu’il sent venir. Les deux problèmes qui me posent sa lecture sont que d’une part il ne comprend pas les causes profondes de la situation actuelle. Et deuxièmement, contrairement au Tao justement, il ne comprend pas non plus comment et où agir. Ce livre est donc, très malheureusement pour moi une très belle compilation de toutes ces réformes, la plupart totalement irréalisables, qu’il serait très bien de faire. Idéalisme quand tu nous tiens… Ceci étant je comprend très bien les propos d’Edgar Morin ayant bien longtemps erré sur les mêmes chemins pavés de bonnes intentions.

Je voudrai en profiter pour dire que je crois avoir bien cerné maintenant la réalité de la situation actuelle, les problèmes rencontrés, en fait les lignes de force et de fracture en mouvement dans notre monde. Un peu une tectonique des plaques au niveau des sociétés. Il me semble être arrivé enfin à une compréhension assez complète du monde où nous vivons. Je pense avoir enfin fait un saut qualitatif dans la compréhension. Certes, comme toujours, tout sera modifiable, si j’en ai le temps, mais je crois avoir enfin atteint un stade de compréhension des mécanismes fondamentaux qui mettent en mouvement nos sociétés. Mais cela ne va pas être si facile à expliquer simplement. Je vais essayer pourtant.

Je partirai de Marcel Gauchet et Maurice Godelier qui me semblent tous deux avoir bien compris la nature des sociétés avant la modernité, ainsi que pour le premier leur évolution. Ils me semblent essentiels et c’est en grande partie grâce à eux que j’ai compris ce qui me semble l’essence des choses. Car si nous voulons comprendre aujourd’hui et prévoir demain il faut voir d’où nous venons et par quels chemins. Les sociétés anciennes étaient fondées sur le politico-religieux renvoyant à un passé mythique qu’elles cherchaient à faire revivre. Dans ces sociétés fermées, pour faire société justement, les individus étaient assignés à des places bien précises et la conception de la sexualité. Ce que j’appellerai dans ce texte l’inconscient sexuel au sens large c’est le rôle des deux sexes dans le travail, la famille, la vie sociale et politique, les pratiques sexuelles, interdits, obligations et tabous qui est enraciné dans l’inconscient des individus et auxquels il se soumet sans le discuter, parce qu’ils lui parait évident. La modernité, née en Occident, c’est la lente montée de l’individualisme. C’est l’ouverture des sociétés fermées. Cela a permis à partir de la Renaissance, puis avec les Lumières du 18ème, de permettre l’existence des sociétés démocratiques, nées à parti de la fin du 17ème Siècle, en libérant les sociétés du religieux. Libération au sens politique, d’organisation de la société, pas des individus qui peuvent continuer à avoir leurs croyances religieuses dans le domaine privé, autonomie de l’individu encore une fois. La victoire finale, chez nous, de cette modernité c’est la libération des tabous sexuels (libération économique des femmes, contraception, avortement, reconnaissance de toutes les formes de sexualité). La profondeur du subconscient se mesure par ces 225 ans qu’il a fallu pour passer de 1789 à l’adoption du mariage pour tous. Je préciserai que je considère que cette libération de l’individu, même si elle pose bien des questions et problèmes, est un concept universel, qui ne peut qu’être appelé à rayonner partout dans le monde, mais certainement de manière totalement diverse. Ce n’est en rien un concept de culture seulement occidentale. Mais, et je vais y revenir, cela ne peut pas se faire n’importe comment, sans très grands dangers.

Or la plupart des sociétés sur notre planète sont loin d’en être au même point de libération de l’individu que nous. Il ne s’agit pas, précisons le dès l’abord, d’un point sur un axe entre un passé et un avenir, un axe du progrès. Non, le monde est une constellation de sociétés, et toute hiérarchie entre elles est une forme de racisme. Beaucoup de sociétés sont encore, même si des élections y ont lieu, des sociétés où domine le politico-religieux avec un inconscient sexuel au sens large. Le monde n’a jamais été un monde statique. Sans cesse, depuis la Préhistoire, des sociétés se sont opposées les unes aux autres, ont échangé, se sont dissoutes et reconstituées autrement. Le monde a toujours été chamboulé. Pensons par exemple aux les invasions mongoles qui ont plusieurs fois totalement restructuré une grande partie de l’Asie, comme l’avaient fait aussi les invasions arabes (militaires et/ou culturelles). Avec la mondialisation, née justement à la Renaissance, il y a eu un changement dans la nature des phénomènes. Au départ la colonisation de l’Amérique ressemblait aux chamboulements du passé : un ou des peuples vainqueur(s) asservi(ssen)t politiquement, économiquement, culturellement, religieusement un ou des peuples vaincu(s). Il y a imposition d’un nouveau politico-religieux et de nouvelles imprégnations dans le subconscient de conceptions sexuelles. Mais on reste dans le même registre. Le chamboulement est grand, mais pas total. D’autant que cela se termine presque toujours par un métissage. Pensons à la vierge de Guadalupe, métisse de Marie et de la Pachamama. Mais peu à peu les sociétés occidentales colonisatrices se sont ouvertes, l’individu à commencé à y prendre toute son autonomie. Cela a commencé à changer lentement le fond des choses. Pendant longtemps certes cela n’a pas changé la vision raciste portée par la quasi-totalité des colonisateurs, voir notamment la longue histoire de l’esclavage et la liberté politique accordée aux noirs dans le sud des U.S.A. seulement il y a une cinquantaine d’années. Les sociétés colonisées avaient tendance à être remplacées non plus par des sociétés à l’ancienne, basées elles aussi sur le politico-religieux avec un inconscient sexuel au sens large, mais par des sociétés en voie d’ouverture qui en libérant les individus, se libéraient du politico-religieux et finissaient par mettre en cause le plus profond : le subconscient sexuel. Même dans les sociétés où les colonisés étaient les plus sous-traités en races ou classes dominées le chemin a commencé à se faire dans les esprits de tous. En même temps s’est introduit le capitalisme, qui a totalement lui aussi déstructuré toutes les sociétés à travers le monde, introduisant des modes de fonctionnement économiques et sociaux la plupart du temps antagonistes avec les sociétés locales. Le socialisme sous sa version communiste, a aussi apporté une déstructuration, notamment dans les pays nouvellement décolonisés tombés dans l’aire soviétique, mais cela a moins duré. Disons, que contrairement à la vision marxiste des choses, qui donne la priorité à l’économie, c’est le bouleversement du politico-religieux et de l’inconscient sexuel au sens large qui, étant le plus fondamental, a été le plus déstabilisateur.

Ces sociétés dans le monde entier se sont décolonisées. Elles y sont arrivées pour la plupart totalement déstructurées. On n’a pas saisi jusqu’à présent la profondeur de cette déstructuration. Elles ont habillé leur nouveau fonctionnement, quand cela a été possible, sous des formes connues pour les Occidentaux : des partis politiques, des élections. Mais cela ne correspondait en rien à la démocratie que nous connaissons en Occident. Les sociétés, les individus, à part une frange ultra minoritaire de dirigeants politiques, économiques et culturels occidentalisés, étaient dans un état de déstructuration, notamment au niveau de l’inconscient sexuel. On était, et on est encore plus aujourd’hui, je vais y revenir, dans l’état d’un plan d’eau où serait tombé un immense rocher, des vagues immenses le parcourent en tout sens, jusque vers la rive, avant qu’un équilibre nouveau se trouve. Chacune de ces sociétés a cherché sa voie, la cherche toujours, bousculé par les bouleversements dont je vais parler ensuite. Mais bien souvent les nouveaux Etats ne correspondaient pas aux anciennes sociétés qui étaient encore partiellement vivantes, elles en regroupaient plusieurs, en partageaient certaines. Le moule démocratie/capitalisme qui était, et est encore plus aujourd’hui, imposé ne correspondait en rien au fondamental de ces sociétés. Inutile de chercher ailleurs les tendances au repli vers le religieux le plus archaïque de certains. Pour tenter de refaire société, on cherche, comme hier, c'est-à-dire pour eux, comme toujours, dans un passé mythifié des solutions pour vivre aujourd’hui. On cherche à retrouver un inconscient sexuel au sens large, avec malheureusement naturellement, l’oppression des femmes. Inutile de chercher plus loin l’obsession sur la femme dans le monde musulman. Pensons quand même pour relativiser les choses à ce qui se passe chez nous. La tentative sarkozyste de définir l’identité nationale, le retour aux valeurs de Valls et Hollande, ne sont-ils pas aussi des tentatives de revenir à un passé mythifié, celui d’une Troisième République laïque qui n’a jamais existé telle qu’ils la rêvent. La puissance des manifestations de la manif pour tous n’a-t-elle pas montré la prégnance encore dans nombre d’inconscients individuels des vieilles superstitions religieuses. Ca fait combien de temps qu’on ne dit plus en France qu’une femme qui a ses règles fait tourner une mayonnaise ?

Et nous en sommes là. Mais le monde d’aujourd’hui dans lequel toutes les sociétés sont en recomposition est très particulier et ces particularités influenceront l’avancé de ces recompositions. Donnons ces particularités en désordre. L’ultra libéralisme est triomphant. Il a imposé la main mise du capital financier sur l’économie, mais aussi la politique. Depuis le milieu des années 1970 on l’a laissé triompher dans le sillage des Reagan et Thatcher. Tous les politiques de gouvernement, y compris les socialistes lui ont abandonné la direction des affaires mondiales. Il règne en maître avec ses règles de dérégulation, d’imposition de l’austérité, d’atteinte aux conquêtes sociales à la Banque Mondiale, au F.M.I., à la Commission Européenne, etc. Il bloque jusqu’à présent toutes les initiatives des Etats à se libérer de lui. Jusqu’à quand ? Nous faisons face à une crise écologique d’ampleur totale. Epuisement des ressources minières (y compris énergétiques et l’eau), pollution et désertification des sols, déboisements inconsidérés, déversements massifs de produits chimiques sans contrôle (pesticides, perturbateurs endocriniens, etc.), extinctions massives des espèces (tant terrestres, aériennes qu’aquatiques), réchauffement climatique, etc. Et cela alors que la population de l’humanité explose. Certes la plus grande partie des pays connait une transition démographique qui permet de croire pourvoir stabiliser la population mondiale, mais à un niveau très élevé pendant ce siècle. Néanmoins, et je l’ai exprimé dans un autre article, il y a peu, il y a je crois un biais démographique et si certaines populations (africaines subsahariennes notamment) continuent à ne pas connaître cette transition démographique cette stabilisation n’aura pas lieu. Les forces de déstabilisation des sociétés sont très nombreuses. Internet, la télévision, y compris les feuilletons égyptiens ou les films nigérians, envoient presque partout dans le monde des visions occidentales de libération de l’individu, des propagandes de mode de vie de classes moyennes occidentales, impossibles à généraliser partout sur notre planète. Les forces de déstabilisation sont encore bien plus grandes quand les Occidentaux détruisent les structures politiques en Irak, Afghanistan, Lybie sans être capable de rien mette à leur place. L’ingérence humanitaire s’est presque toujours révélée une catastrophe. Car s’il est une leçon de ces dernières décennies, c’est bien qu’on ne change pas une société de l’extérieur sans gros dangers. L’interventionnisme qui au départ semble généreux, au nom des Droits de l’Homme, de la sauvegarde de populations en danger, est presque toujours plus qu’un échec, une régression par rapport au niveau précédent.

Pour conclure je dirai que nous sommes en train de vivre une période unique dans l’histoire de l’humanité. La modernité c'est-à-dire la libération des individus, qui a triomphé en occident, est en train de déstabiliser totalement la plupart des sociétés au niveau mondial. Et ce d’autant que l’ultra libéralisme, la crise écologique et de population, les forces de déstabilisation, y compris militaires sont en œuvre. Le monde se restructure. Pour la première fois nous sommes capables de comprendre et d’analyser ces phénomènes. Nous sommes en quelque sorte sortis de la préhistoire des sociétés pour pleinement entrer dans l’histoire. Mais cette restructuration est souvent douloureuse pour les individus et les sociétés. Au 20ème Siècle cela a crée en Occident, mais aussi au Japon, et Chine et ailleurs des totalitarismes (fascisme, nazisme, stalinisme, maoïsme, etc.) avec leurs cortèges de dizaines de millions de morts avant qu’ils soient éradiqués. Au 21ème Siècle nous vivons la restructuration de bien d’autres sociétés. Cela se fera malheureusement souvent dans la souffrance. C’est la loi de l’histoire et de la dualité de la psychologie humaine (bonté, malveillance). Nous ne pouvons pas savoir comment cela se passera. Mais il faut comprendre que plus les sociétés trouveront en elles mêmes le pouvoir de se restructurer, plus cela sera pacifique, surtout pour l’extérieur. Nous ne sommes pas en dehors des choses. Nos sociétés aussi, Occidentales, la France aussi, sont en restructuration. Car l’histoire n’est jamais finie. Nous vivons des crises tant dues à l’extérieur (pressions économiques, terrorisme, etc.), qu’à nous-mêmes (crise de la démocratie, populisme, etc.). Je pense, et je ne crois pas que c’est un espoir dérisoire, que malgré toutes les difficultés nous finirons par reconstruire des sociétés basées sur la libération des individus. Mais cela sera probablement long et douloureux. Et encore une fois ce ne sera pas la fin de l’Histoire. Comme toujours, mais peut être faut-il l’espérer avec une meilleure conscience des choses les sociétés continueront à évoluer, à s’influencer, à naître et à disparaître. Un problème nouveau qui nous est posé est comment faire société dans la libération la plus grande des individus, quand valeurs et morale ne sont plus que des données personnelles. Nous allons devoir l’inventer. C’est au niveau social le même problème qui est posé à l’individu depuis la mort de Dieu et la connaissance du subconscient. Comment peut-on faire individu maintenant ? L’essentiel me semble de toujours préserver la réflexion, la culture, la liberté d’expression pour pouvoir comprendre, réfléchir et agir ou refuser d’agir sur les situations qui se présenteront. Marx avait tort, la culture est la donnée supérieure à tout.