LES MŒURS : APPAREIL DE MESURE DE LA MODERNITE

A la suite des deux articles précédents je voudrai essayer de montrer comment les mœurs, en prenant l’exemple de la France d’aujourd’hui sont le meilleur appareil de mesure, quoique mesure indirecte, de la modernité, et ce que cela nous apprend sur l’état de la France d’aujourd’hui.

Les relations humaines ont totalement changé sur le plan des mœurs ces dernières décennies. La libération des individus en marche a amené à avoir des modes de fonctionnement totalement différents. Liberté sexuelle avant le mariage reconnue, notamment pour les filles, pour les garçons cela n’a jamais beaucoup posé question. Recul du mariage au profit du concubinage, y compris quand on a des enfants. Multiplication des divorces. Des enfants vivant de plus en plus en garde alternée, en familles recomposées. Reconnaissance des couples homosexuels. Exhibitionnisme dans l’habillement des femmes, qui, selon les modes, dénudent le haut de la poitrine, le ventre, cette année les cuisses, au grand plaisir des yeux et des cerveaux des hommes (rappelons-nous qu’il y a cent ans une femme sans chapeau dans un lieu public, on disait une femme en cheveux, était considérée en France comme une prostituée), etc. Et on est loin d’avoir tout vu. Le futur sera probablement très inventif. Rappelons-nous Mitterrand et ses deux familles, les expériences post-soixanthuitardes de vie en communauté, les frères et sœurs qui vivaient jadis en couple dans leur ferme sans que cela se dise. C’est par ce changement qu’on peut le mieux mesurer le niveau où en est arrivée la modernité, c'est-à-dire l’autonomie de l’individu aujourd’hui en France. C’est en cela que l’étude des mœurs en est le meilleur appareil de mesure.

Les relations humaines dans une société de liberté ne sont pas forcément simples. C’est là que l’individu se met le plus en cause, qu’il est le plus nu, face aux autres. Cela ressemble aux marchés économiques : marché du travail entre salariés et employeurs ; marché au sens économique avec ses ventes de produits physiques, du secteur tertiaire ou virtuels. Mais ici on n’a plus de rôle différent (patron/salarié, vendeur/acheteur). On a une égalité théorique (si on considère l’égalité des sexes). Mais pourtant les relations humaines sont bien plus complexes, souvent plus dures que les relations économiques. Car l’individu y met en jeu tout son être et pas seulement sa force de travail ou son argent. Il est seul, corolaire de la liberté. D’où les grandes difficultés, les grandes inégalités, les grands traumatismes et naturellement les grandes joies, les grands bonheurs. Nous sommes dans le domaine des plus grands plaisirs et des plus grandes souffrances. Tout cela l’art : littérature, cinéma, chanson, etc., en fait son domaine. Autant, sinon plus, que les des sciences humaines il nous décrit toutes les réussites et les difficultés des relations, notamment amoureuses. Et l’on voit bien les blessés, les laissés pour compte de ces relations. Notamment tous ceux qu’on appelait jadis vieilles filles et vieux garçons, ces isolés de la vie. Certains l’ont choisi parce qu’ils tenaient plus qu’à tout à leur totale autonomie, mais ce ne sont pas les plus nombreux. D’autres vivent cette solitude après divorce ou veuvage, surtout les femmes âgées, bien plus nombreuses que les hommes. Et il y a tous ceux qui n’ont pas pu ou su bâtir la relation qu’ils auraient souhaité. Et il y a tous ceux qui vivent en couple et qui le vivent bien mal n’osant pas la séparation. Dans ces relations humaines il y a trois niveaux la sexualité proprement dite, l’amour et la tendresse. Je ne sais comment évolue et comment évoluera ce trio avec la montée de l’autonomie des individus. La sexualité, hétérosexuelle s’entend, s’est totalement détachée de son origine animale de faire des enfants. Elle garde son caractère inégal, avec des hommes au désir rapide pouvant assumer très vite leur plaisir, devant s’éduquer pour pouvoir prolonger les relations pour arriver à l’entente avec des femmes dont le désir et le plaisir sont longs à venir. L’amour, et j’ai déjà écrit dessus il y a six mois, est plus complexe. Il me semble relever beaucoup plus d’une demande unilatérale que d’une relation symétrique entre les deux êtres. On aime d’autant plus, que l’on a plus soif d’amour. L’amour ce n’est pas tant la relation avec l’autre, c’est le vide affectif en soi que l’on cherche à combler. Plus on parle d’amour fort, d’amour fou, de coup de foudre, plus cela indique je crois la profondeur de son propre vide affectif. C’est pourquoi je crois, mais peut-être ai-je tort, que l’amour surtout s’il est fort n’est pas un indice de bon équilibre affectif. La tendresse, que l’on place souvent en recul par rapport à l’amour me semble au contraire, en la prenant au sens large, la plus importante de ces trois relations humaines, la plus égalitaire entre les sexes, ou dans le même sexe en cas d’homosexualité.

On mesure la réaction à la modernité dans les milieux qui cherchent à remettre en cause cette évolution des mœurs. Il y a toute la mouvance qui s’est manifestée contre le mariage pour tous, intégristes catholiques en tête. Il y a le communautarisme musulman ou arabe, car, s’il se dit religieux, il est autant culturel, qui prétend rhabiller les femmes de tenues « traditionnelles » (tradition mythiquement recrée). Le foulard étant le symbole le plus important. Ces sujets sont naturellement fondamentaux, car ils touchent à l’essentiel. C’est pourquoi les mœurs sont bien le meilleur appareil de mesure de la modernité. C’est pourquoi il ne peut être question de transiger dessus, dans la France d’aujourd’hui. C’est pourquoi il faut rester totalement ferme sur l’égalité homme/femme et la liberté des femmes, partout en France

Je voudrai conclure sur l’évolution possible de ces mœurs. Qu’est ce qui reste aujourd’hui dans la différence homme/femme qui est lié soit à la génétique (chromosomes X ou Y), à l’épigénétique ou au subconscient qui nous vient des générations précédentes, et qui doit encore être marqué par la différence entre les sexes ? Si je prends par exemple l’exhibitionnisme féminin et son corolaire le voyeurisme masculin, quelle est la part de la génétique, de l’épigénétique et du subconscient. Et si le subconscient continue à se libérer, surtout avec la rapidité où il l’a fait ces dernières années, cela évoluera-t-il et comment ? L’exhibitionnisme féminin reculera-t-il ou sera-t-il égalisé par un exhibitionnisme masculin ? Ou cela restera-t-il en l’état ? De la même manière dans la trilogie : sexualité, amour et tendresse. Comment ces trois composantes vont-elles évoluer. Qui va régresser ? Qui va prendre le dessus ? Je ne serai pas forcément là pour le voir, mais je parierai pour la tendresse.