MORALE ET VALEURS

Un des points qui pose le plus de question et de déboussollement dans notre modernité est celui de la morale et des valeurs. En effet à partir du moment où les individus se sont très largement autonomisés, se sont libérés des contraintes du passé des sociétés fermées, il n’est plus question d’imposer une morale et des valeurs collectives. Chacun bricole sa morale, ses valeurs. Y compris ceux qui sont restés religieux et qui pour la plupart bricolent leur propre religion personnelle. Nous devons l’accepter, faire avec. Certes cela n’est pas simple. Mais je crois que pour paraphraser Jean Paul II il faut dire « n’ayez pas peur ». L’avenir est inconnu. Nous allons bâtir, nous sommes en train de construire de l’historiquement inédit, dont on ne sait même pas si cela pourra encore s’appeler des sociétés. Nous sommes en train, nous avons déjà en grande partie, réalisé un saut qualitatif inouï. Mais il ne faut pas transiger : la liberté des hommes, leur autonomie, leur égalité doit se réaliser. Il ne faut pas revenir en arrière, mettre des barrières par crainte, qui nous feraient revenir vers le passé. Tous ceux qui cherchent dans les circonstances difficiles que nous vivons à régler les problèmes en tentant d’imposer une morale, des valeurs civiques ont tort. Ils essaient de revenir aux sociétés des idéologies, religions laïques qui ont fait tant de mal au 20ème Siècle, et qui de toute façon ne reviendront pas. Ils sont comme le cheval qui cabre de crainte devant l’obstacle. Certes il semble important, mais nous avons fait le plus grand morceau du chemin. De toute façon l’Histoire ne revient jamais en arrière. Certes la révolution essentielle que nous sommes en train de vivre ne sera pas un chemin semé de roses. Le terrorisme islamique qui nous attaque ne se trompe pas de cible. Il cherche à empêcher notre libération, qui est si contagieuse partout dans le monde, celle des femmes, des mœurs étant au centre du débat. Ils cherchent à nous faire régresser au niveau des sociétés fermées, ne leur faisons pas ce cadeau.

Le problème de la morale et des mœurs est complexe. Car l’homme est un être social qui est en grande partie fait intellectuellement et dans son inconscient par son éducation au sens large, faite par la famille, la société, l’école. Eduquer un être que l’on veut libre et autonome, c’est totalement différent de l’éduquer dans une société fermée, où l’inconscient est esentiel. Pensons par exemple au plus près de nous, à mes grands pères, partis sans rechigner, quoique pas forcément la fleur au fusil, se faire martyriser de 1914 à 1918. Vingt ans après les choses étaient déjà différentes, alors qu’hélas il s’agissait d’Hitler qui était en face. L’éducation au sens large ce doit être d’apprendre à construire un individu libre, à lui apprendre à se construire dans cette difficile liberté/solitude. Il faut lui apprendre que c’est à lui de choisir ses valeurs, sa morale, et à les choisir. Il faut lui apprendre à vivre en société, mais non pas dans la contrainte et les obligations, mais dans l’autonomie. Lui montrer les valeurs positives qui accompagnent cette autonomie, le respect de l’autonomie des autres en quelque sorte, le respect de la liberté et de l’égalité des autres, hommes/femmes en particulier, la liberté sexuelle de chacun, la laïcité au sens du respect des croyances des autres. C’est probablement les valeurs qui restent dans l’ère moderne. Mais on ne doit plus les imposer, on doit seulement apprendre la liberté de choix et l’intérêt de ces valeurs. Le rôle éducatif de la société civile devient de plus en plus grand, par les réseaux de toutes sortes, sociaux notamment, mais pas seulement. Ils sont une aide, de toute façon inévitable, mais à apprendre à manier. Ne nous faisons pas d’illusion, quoiqu’on veuille, on mettra toujours dans le subconscient des nouvelles générations un certain nombre de préjugés, justement parce qu’ils ne nous semblent pas des préjugés, mais des vérités naturelles. L’essentiel est de savoir faire attention à nos actes et d’apprendre la critique de soi aux individus par l’éducation.

Nous vivons un moment difficile, mais essentiel de notre marche vers la modernité. Je le répète il ne faut pas avoir peur. Il faut aller de l’avant. Il faut refuser les reculs. En ce sens le rôle de l’Etat, de la Nation est ambigu. On assiste à un retour des symboles nationaux : le drapeau, la Marseillaise. Autant je crois que l’Etat n’a pas fini son rôle historique pour des raisons multiples. Il est notamment nécessaire de garder une subsidiarité, c'est-à-dire de ne pas prendre une décision à un niveau si elle peut être prise au niveau inférieur. Et pour s’opposer à la manière dont la mondialisation nous est imposée par le capitalisme financier il faut redonner des pouvoirs au politique, et dont aux Etats. De plus l’Etat aura certainement bien d’autres rôles dans l’avenir qui se dévoileront quand l’Histoire s’écrira. Par contre le retour au nationalisme idéologie est une régression, et je crains que la résurrection aujourd'hui du drapeau et de la Marseillaise ait un caractère plus qu’ambigu. C’est pourquoi je ne m’y sens pas à l’aise. Nous ne savons pas comment les sociétés, ou ce qui les remplacera demain, vont se reconfigurer, sont en train de se reconfigurer. Nous allons devoir voir comment une masse critique d’individus autonomes œuvrant dans le même sens fait société, ou un substitut moderne de la société. J’emprunte l’expression masse critique, qui vient de l’énergie nucléaire, à un très intéressant interview de Pascal Ory sur lequel j’essayerai probablement de revenir d’ici peu. Le principe de subsidiarité est important car il permet à l’autonomie de l’individu de mieux s’exprimer. L’Etat y aura sûrement une place, mais aussi les structures internationales, qui ne devront pas déshabiller de leur pouvoir les structures plus locales si on veut que l’autonomie soit respectée. Nous sommes dans un noir politique total. Les trois forces dominantes extrême-droite, droite et gauche de gouvernement entonnent la même antienne. La gauche de la gauche n’arrive pas à se configurer, pire elle explose. Ne désespérons pas, les réformes essentielles se sont souvent accomplies quasiment de manière inopinées quelque soit le gouvernement. Qui aurait dit par exemple que ce sont des gouvernements de droite qui allaient acter la prolongation de la scolarité obligatoire, la contraception, l’avortement. Alors encore une fois ne désespérons pas. Les voies de l’avenir sont impénétrables, mais jusqu’ici elles avancent vers la modernité.