ETUDE DE TEXTE Interview de Pascal Ory dans « le Monde »

Je voudrai me servir du très intéressant interview de Pascal Ory paru il y a quelques jours dans « Le Monde » pour tester la grille de lecture que j’ai donné dans les articles précédents. Je ne discuterai pas tout l’article, mais des passages qui font écho au sujet qui m’interpelle. Il ne s’agit ni plus ni moins que de ce que l’on appelle à l’école une étude de cas.

une société tient sur des symboles et se nourrit de mythes – la France comme les Etats-Unis, Israël comme Daech Certes on ne se débarrassera jamais des symboles. Mais dans la configuration vers laquelle nous allons, et dont je me demande si on pourra encore l’appeler société, les mythes continueront certes d’exister, mais la conscience qu’aura la « société » (j’emploie ce terme faute de mieux) sur elle-même fera que l’on tentera de les analyser sans cesse et qu’ils perdront en cela une partie de leur fonction objective. De la même manière qu’un individu analysé en psychanalyse, qui prend conscience du contenu de son subconscient, peut apprendre à le gérer.

En janvier, l'essentiel des valeurs a été posé, exposé : libertés, Etat de droit, Lumières Il faut s’entendre sur le sens de ces valeurs. Ne pas confondre des valeurs imposées qui ramèneraient aux sociétés idéologiques du siècle passé et celles qui, librement acceptées, sont les bases de la « société » nouvelle en création. Ces trois valeurs peuvent être utilisées dans les deux sens.

Je postule que l'individu est une hypothèse historique à prendre en considération à toutes les époques. Reste que notre humanité est parvenue à un stade avancé d'individualisme. Les deux premières phrases sont contradictoires. La montée de la modernité, de l’individualisme fait justement que l’individu n’a pas toujours et n’est pas partout pris en considération. Cela semble nier, ou au moins minimiser, la montée de l’individualisme avec la modernité.

Mais on aura bien vu en 2015 que, dans des conditions particulières de température et de pression, cette agrégation d'individus peut faire masse et, même, collectivité. Cette expression me semble particulièrement importante car c’est peut-être ainsi qu’avec nos individualités libérées on pourra faire « société », on est peut-être en train de faire « société ».

Il faut être très franco-centré pour croire que les symboles nationaux, hymne ou drapeau, sont obsolètes. Allez aux Etats-Unis, allez au Danemark, où ces symboles sont très présents… Toute société a besoin de formes d'identification nationale : emblèmes, monuments, rituels. De même que les trois valeurs : liberté, Etat de droit, Lumières il y a l’ambiguïté, le double sens possible : vers le passé ou vers l’avenir.

''Cette spécificité nationale n'est pas contradictoire avec la mondialisation. Le planétaire est de l'ordre de l'économie et de la culture, mais l'identification politique, elle, peine encore à se vivre mondiale. Le national devient alors une ressource pour les victimes de toutes les crises. Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, c'est au renforcement de ce type d'identité intermédiaire entre le planétaire et l'individuel qu'on a assisté. La force montante en Occident, le populisme, s'accompagne toujours de nationalisme.'' Je pense que le national a encore de beaux jours devant lui dans des fonctions tant traditionnelles que nouvelles. La subsidiarité fait que, y compris pour l’économie et la culture, le national, mais aussi le régional, voire le local a sa raison d’être. Le texte semble assimiler ce nationalisme au populisme. Le populisme c’est la tentative de bloquer la montée de la modernité, voire de revenir vers le passé. Mais le nationalisme a des fonctions utiles (mais n’est pas une valeur en soi) pour aujourd’hui et pour demain, comme chaque échelon de pouvoir.

Dans mon livre, je rejoins la thèse d'Olivier Roy quand il dit qu'il faut raisonner en termes moins de radicalisation de l'islam que d'islamisation du radicalisme. Notre société individualiste libérale mais en crise – économique, donc sociale, donc culturelle – fabrique du radicalisme. Celui-ci cherche, sinon la solution à ses souffrances, du moins un exutoire à sa colère, soit dans le populisme soit dans le totalitarisme dit religieux – qui s'épaulent l'un l'autre. Tout à fait d’accord. C’est en bien mieux ce que j’ai déjà écrit.

On est dans la situation d'examen de conscience qui suit communément les grands traumas collectifs. Ces moments sont une occasion de réviser la hiérarchie des valeurs établies et de se retourner vers ses propres fondamentaux. C’est effectivement un espoir que cette crise serve à faire mûrir la « société » nouvelle. Mais je ne crois pas que celle-ci contrairement aux sociétés anciennes sera autant basée sur une hiérarchie des valeurs, à part la liberté de tous, y compris les libertés sexuelles et l’égalité de tous.

(Les) sciences sociales, … ont pour fonctionnement de déconstruire. … les sociétés ne se contentent jamais d'un jeu de construction dont toutes les pièces seraient par terre. Dans le dos des sciences sociales, elles passent leur temps à reconstruire. C'est un jeu de rôles. Très bonne explication, que même totalement différente, car ayant conscience d’elle-même, y compris de l’existence de zones d’ombre (terra incognita de la connaissance), la « société » nouvelle sera toujours en devenir, que l’Histoire ne sera jamais finie, justement en grande partie à cause de ces zones d’ombre.

Certains seraient moins paralysés s'ils acceptaient de reconnaître que le social se structure aussi à coups de mythologies et d'idéologies, qui sont deux variétés de ce que j'appellerais des fictions utiles : le " mythe " en tant que récit interprétatif qui permet d'identifier tel ou tel groupe social – à ce titre, la Bible ou le Coran sont des mythes très efficaces – et la " valeur " en tant que substitut à l'ancienne transcendance – à ce titre la liberté d'expression ou la tolérance sont des valeurs visiblement toujours mobilisatrices. Quand on en a conscience le mythe se démythifie, au moins partiellement, et dans une « société » d’individus autonomes chacun choisit ses valeurs qui ne sont plus sociales, mais individuelles. Si cela ne change pas tout, cela change quand même beaucoup de choses Après quoi, chacun choisit son camp, en fonction non de ce qu'il " croit " mais de ce qu'il croit être ses intérêts. En général on ne choisit pas son camp en fonction de son intérêt, mais de sa culture, de son inconscient. Marx avait tort en ce sens.