LE PASSAGE AU NEOLITHIQUE

Le passage au néolithique est un évènement majeur de l’histoire de l’humanité. Il a pris des formes diverses, beaucoup de temps et probablement de retours en arrière. Non écrit il est difficile à décrypter. Pourtant grâce aux études historiques et anthropologiques il permet d’être sondé.

Tous les auteurs ne sont pas d’accord sur tout. Jared Diamond considère que peu d’espèces animales et végétales sont domesticables. Il pense que les principaux ancêtres des animaux de la domestication occidentale (ovin, bovin, cheval) étaient disponibles pour les deux premiers dans le croissant fertile (probablement en Anatolie), le troisième plus au Nord dans les steppes eurasiennes. De la même manière que les ancêtres des principales céréales occidentales (blé et autres céréales notamment). Pour lui, peu d’espèces sont domesticables. Le cheval par exemple, et pas le zèbre, etc… Pour lui, l’évolution de l’homme, qui s’est faite en Eurasie à côté des ancêtres des animaux domestiques a permis que ceux-ci apprennent à se protéger, et donc à survivre en tant qu’espèce, au fur et à mesure que l’homme devenait meilleur chasseur. La chance des habitants du croissant fertile, qui vont inventer la néolithisation, est d’avoir encore autour d’eux, survivantes, des rares espèces domesticables. Pour lui, par contre, quand l’homme a colonisé d’autres territoires isolés, comme certaines îles, l’Australie, l’Amérique il était déjà un chasseur accompli et le gros gibier, qui aurait peut-être pu être éventuellement domesticable a été massacré, l’homme était bon chasseur et le gros gibier n’avait pas appris à se méfier de lui. Cette explication est probablement un morceau de vérité, mais elle n’explique pas pourquoi le lama, qui sera quasiment la seule espèce domestiqué en Amérique a survécu, ni le bison non plus. Elle pose aussi la question de la gestion des ressources naturelles qui est au cœur de la conception des sociétés animistes ou totémiques de ces chasseurs cueilleurs. Ils ont dans leur pratique quotidienne un souci de préserver l’équilibre naturel de la nature, notamment grâce à leur inconscient qui attribue une intelligence aux animaux (comme aux plantes le plus souvent d’ailleurs). Pourquoi auraient-ils agi autrement avec ces nouveaux animaux rencontrés lors de leur conquête des nouveaux territoires vierges ? Parce qu’ils étaient inconnus ? Parce que lors d’une telle conquête les sociétés ne sont pas solidifiées ou en transformation, mentales en particulier ? Philippe Descola, lui, semble poser moins de limites aux espèces domesticables. Il semble penser que c’est essentiellement l’inconscient des sociétés totémiques ou animistes qui les a empêchées, mentalement, de pouvoir domestiquer les espèces existant autour d’elles.

Toujours est-il que c’est un pas mental extrêmement important qui a du être franchi pour passer des sociétés de chasseurs cueilleurs animistes ou totémistes à une société néolithique. Ces sociétés considèrent que les animaux, comme les plantes, pour la plupart d’entre eux ont une intelligence de même nature que l’homme. Pour passer à la néolithisation il faut changer d’identification pour reprendre le mot de Philippe Descola et passer à ce qu’il appelle une société analogique dans laquelle l’homme considère les intelligences de tous les existants (hommes, animaux, plantes, esprits, mais aussi rivières, montagnes, etc…) différentes, comme leurs physiques. C’est un changement énorme, qui demande beaucoup de temps, ou des circonstances très particulières (effondrement des sociétés pour des raisons diverses : massacres, épidémies, changement climatique brusque, etc…) déstructurant le mental des sociétés. L’exemple que donne Philippe Descola de passage géographique des sociétés animistes et totémiques d’Amérique du Nord à des sociétés pratiquant de plus en plus l’élevage en passant par l’extrême Nord Est de la Sibérie pour arriver plus au sud à de véritables sociétés d’éleveurs permet-il d’imaginer un passage historique du même genre ? N’empêche qu’il a fallu bien commencer et que ceux qui commencent le fassent d’abord dans leur tête, dans leur inconscient. Il a du y avoir bien des avancées et recul successifs, des tentatives de domestication avortées, tant des plantes que des animaux. Il ne faut pas non plus penser ce très long processus de néolithisation comme une avancée consciente, c’est le hasard qui a fait les choses. Peut-être qu’au départ il y a eu, avant même l’avancée importante de la domestication des plantes et des animaux, un changement mental permis par une concentration humaine plus importante, par une sédentarisation relative, un début proto-urbain dans des régions (Palestine, Anatolie ?) qui avaient des ressources suffisantes pour nourrir une telle population ? Une évolution vers une société analogique qui aurait permis de pouvoir concevoir la domestication. Ce même phénomène a du se passer en Chine, comme en Amérique centrale et du sud pour expliquer là encore l’invention du néolithique.

Il est assez caractéristique de voir que dès le début du néolithique nous sommes entrés dans des sociétés qui ont les caractéristiques que Philippe Descola donne des sociétés analogiques. Nous trouvons les premières villes comme Jéricho ou Çatal Höyük. Des villes, c'est-à-dire la division du travail, au moins partielle, des dirigeants, une religion. Dès l’arrivée de la néolithisation sur la côte atlantique on constate le phénomène mégalithique qui nécessite là encore des sociétés importantes avec les mêmes caractéristiques correspondant bien à des sociétés analogiques. Le changement d’identification a eu lieu par rapport aux chasseur cueilleurs animistes ou totémistes.

Si l’on suit Philippe Descola, et sur ce point je suis prêt à le suivre, le passage au néolithique est le premier changement essentiel dans l’histoire de l’humanité (dans sa préhistoire). Avant les sociétés étaient toutes des sociétés animistes ou totémiques. Il a fallu longtemps pour ce passage à des sociétés analogiques : il a fallu briser bien des barrières mentales, changer totalement de paradigme, en particulier dans la conception que l’on avait des autres existants vivants : plantes et animaux. Ce qui a bouleversé jusqu’à la conception que l’on avait des autres humains, qui se sont mis eux aussi à se différencier permettant l’esclavage, la domination des uns sur les autres, par la distinction de classes sociales. Mais cela a aussi bouleversé les autres, ceux qui vivaient à côté, restaient dans des sociétés animistes ou totémiques. Je pense que c’est, en plus long, plus complexe, quelque chose qui ressemble à notre modernisation actuelle, qui semble finalement le deuxième changement historique majeur de l’histoire humaine, après la néolithisation. Les soubresauts du monde d’aujourd’hui avec l’attraction/répulsion de la modernité, de l’égalité et de la liberté des individus, et notamment des femmes, qui bouleverse toutes les sociétés aujourd’hui, qui les déstabilise, en recherche d’un nouvel équilibre dynamique, dont nous récupérons les éclaboussures avec notamment le terrorisme, sont probablement du même genre de ce qu’a du vivre le monde quand la néolithisation a peu à peu progressé.

Pour conclure je dirai simplement qu’il m’a toujours semblé que le mythe du Paradis Terrestre est, pour moi, celui de la nostalgie des sociétés anciennes de chasseurs cueilleurs, et que la sortie du Paradis correspond, pour moi encore, à l’inscription dans la mémoire des populations des changements vécus lors de la néolithisation. Car avec la néolithisation il y a eu l’invention du travail (un paysan éleveur passe beaucoup plus de temps pour se nourrir qu’un chasseur cueilleur), les épidémies qui se propagent avec la concentration humaine bien plus grande et les animaux domestiqués, les disettes et famines dues aux mauvaises années agricoles et aux épidémies animales. Une société qui a aussi perdu le contact avec la nature, même si ce concept n’est pas encore inventé, en tout cas une société qui considérant tout existant différent catégorie les hommes et permet notamment l’invention de l’esclavage, de classes dirigeantes, qui demande pour comprendre le monde de définir beaucoup de liens entre les existants.