REFLEXIONS SUR « Vers une nouvelle condition historique » de François HARTOG

Dans le dernier numéro du « Debat » François Hartog pose le problème des changements dans la manière de concevoir l’histoire. Dans sa conclusion il dit notamment que « dans cette nouvelle « condition numérique », qui est aussi une nouvelle condition historique, articuler passé, présent et futur devient plus problématique que jamais, mais apparaît d’autant plus nécessaire… ». N’étant qu’un non spécialiste autodidacte je ne saisis peut-être pas toute la profondeur de la crise que ressent François Hartog. Pourtant vu donc d’une personne autant extérieure à la discipline, que toujours attentive et concernée par l’histoire, il me semble que la crise de l’histoire est en voie d’être dépassée, et comme toujours par le haut. Cela rappelle à un scientifique la manière dont se solutionnent habituellement les crises dans ces disciplines. La manière dont au début du 20ème siècle Einstein avec ses théories de la relativité a dépassé la crise de la physique d’alors, non pas en désavouant la mécanique newtonienne, mais en montrant qu’elle n’était qu’une approximation pour des vitesses faibles par rapport à celle de la lumière. La crise que nous vivons aujourd’hui en cosmologie en cherchant, vainement jusqu’à présent, masse noire et énergie noire se résoudra-t-elle de la même manière ?

Nous avons vécu pendant longtemps en regardant le passé, en inventant notre roman national. Les Turcs qui rejettent toujours le génocide arménien et qui considèrent que les massacres de populations grecques et arméniennes autour des années 1910-1920 n’étaient que des ripostes limitées aux attaques de ces deux peuples, en sont restés à ce roman national. Comme les Algériens qui ne voient leur guerre de libération que sous l’angle des exactions françaises, fermant les yeux sur les massacres des autres partisans algériens non FLN, les massacres des Harkis, etc… Les Israéliens qui érigent la Shoah en acte unique qui justifie pour eux la création de leur Etat et le retour de tous les juifs du monde et refusent de poser le problème de l’expulsion des populations palestiniennes et leur colonisation tient aussi du roman national. De la même manière pendant plus de deux décennies nous avons vécu dans l’affirmation officielle d’une France en grande partie résistante opposée aux collaborateurs pétainistes minoritaires. La tentative avortée de Nicolas Sarkozy sur l’identité nationale allait dans le même sens. Avec les « subaltern studies », mais pas seulement avec elles, le roman national a été contesté. La face noire du passé est apparue. La colonisation n’a pas été qu’une œuvre généreuse, nombre de Français se sont enrichis de l’esclavage, Pétain n’a pas été majoritairement détesté, loin de là, etc… Alors certes il y a eu la tendance de certains à tout peindre en noir après la rassurante épopée du roman national. Dans le récent téléfilm (ce n’est qu’un téléfilm pas de l’histoire, mais il résume bien pour moi le problème) « The book of Negroes » on a tout l’intérêt de voir l’esclavage raconté du côté des esclaves : des rapt en Afrique jusqu’aux plantations américaines, comme l’indépendance américaine, ainsi que la suppression anglaise de la traite. Mais on ne voit pas la plume d’un indien dans tout ce téléfilm et il faut chercher loin pour voir le moindre noir antipathique. Le débat historique est là pour établir un équilibre, certes toujours mouvant, d’autant que l’histoire est écrite par les acteurs d’aujourd’hui. Et il me semble justement que les « subaltern studies », comme l’histoire globale, ont permis une ouverture, un débat, qui permet de voir plus large, plus haut, plus divers aussi. Certes, avec la modernité nous avons cessé de voir le passé comme un temps, qui était mythique, à imiter. Mais justement cela permet enfin de le voir sous ses aspects les plus divers. Jamais tout blanc ou tout noir, mais riche de contradictions.

L’échec de la période des grandes idéologies, définitive après la chute du mur, la montée de la crise écologique, ont entraîné une perte de foi dans l’avenir que ces idéologies, et la croyance en la toute puissance de l’homme et de la science qui avaient envahies le champ des croyances. Et face à un passé trop dénigré et un avenir qui apparait inconnu, ou même pire plein de dangers, le présentisme est devenu un mode de vie. C’est difficile de sortir de décennies où l’on croyait aux lendemains qui chantent. C’est difficile d’admettre que aujourd’hui, comme hier, et probablement comme demain, le monde est plein de contrastes. Pourtant là encore, comme pour le passé l’échec des visions d’avenir enchantées, que véhiculaient la toute puissance de l’homme et de la science et les grandes idéologies est un bienfait. Nous devons apprendre, si nous sommes suffisamment intelligents, à avoir face à l’avenir une sorte de principe de précaution, de responsabilité, qui est tout sauf le « on ne peut rien faire ».

Il me semble enfin que nous avons appris à mieux nous situer historiquement, grâce à des chercheurs qui ont déchiffré la nature de notre présent, de son advenue, à partir du passé. Et si naturellement tout ce qu’ils ont dit et écrit sera redit et réécrit autrement par les générations de demain, leur enseignement critique nous est une boussole, une grille de lecture irremplaçable. Marcel Gauchet nous montré la nature de la modernité que nous vivons dans notre Occident depuis la Renaissance (et même plus avant). Ce désenchantement du monde, qui a permis par l’autonomie croissante de l’individu de créer le développement scientifique, le capitalisme, la démocratie, etc… Maurice Godelier, sur le même plan nous montre que toutes les sociétés sont basées sur un politico-religieux qui est permis par un inconscient sexuel mis dans la tête des individus. Un inconscient sexuel qui fixe aux deux sexes leur place dans la société, qui fixe tabous et obligations sexuelles. D’autres prennent le même problème par d’autres éclairages. Philippe Descola classe les sociétés en quatre identifications. La modernité correspondant pour lui au passage à ce qu’il appelle le naturalisme. Tous nous montrent la très grande difficulté de changer une société, et donc combien le passage à la modernité que nous vivons est très difficile. Il a fallu 250 ans pour passer de 1789 au mariage pour tous. La globalisation actuelle est donc naturellement une perturbation mondiale sans précédent de toutes les sociétés. Elle est une perturbation de tout l’inconscient des individus. Nous avons jeté un immense rocher dans l’eau et les vagues ne sont pas prêtes de s’arrêter. D’autres encore tentent d’éclairer par différents autres côtés cette modernité. Dans ce même numéro du « Débat », Alexis Dirakis, cite Helmuth Plessner et sa théorie des frontières, etc…

Il me semble que pour le passé, comme pour l’avenir, la crise de l’histoire nous a appris que tous les phénomènes sont complexes, qu’ils ont différents aspects, différentes facettes, que rien n’est ni tout noir, ni tout blanc. Il me semble que nous avons en plus de cela des grilles de lecture pour comprendre le présent et tenter de cerner des avenirs possibles. Nous avons appris notamment le rôle central de l’autonomie de l’individu, de son égalité, et particulièrement le problème partout symptomatique et crucial des femmes.

Avec cela il me semble que nous avons les outils nécessaires pour comprendre les problèmes d’aujourd’hui, pour nous orienter dans le présent. Nous comprenons aussi bien les réticences face au mariage pour tous, que le problème du voile dit islamique. Nous comprenons cette attirance/répulsion de la modernité que représente L’Etat Islamique comme les tentatives communautaristes ici en France. Avec cela nous pouvons décrypter les combats pour la laïcité entre les intégristes antireligieux et les « bisounours » qui excusent tout retour en arrière de la modernité vers le communautarisme. Avec cela, personnellement au moins, je me sens une boussole pour chercher vers l’avenir en gardant à l’esprit l’essentiel l’égalité des individus, leur liberté et le problème toujours central de la femme. Mais peut-être cela n’est-il que la vision superficielle d’un simple amoureux de l’histoire ? Pour moi j’ai l’impression d’une sortie, par le haut, de la crise de l’histoire.

Le présentisme actuel de toute façon n’est qu’une fuite en avant, comme le temps d’ailleurs que l’on n’arrête pas. Car le présent n’existe pas, il est sans cesse rejeté dans le passé. Il n’est qu’une illusion et les présentistes en fait regardent sans cesse un futur proche.