LA FIN DE LA CLASSE OUVRIERE ?

Le documentaire en trois parties « Nous ouvriers » qui vient de passer sur France 3 est particulièrement intéressant. Serait-ce faire de la théorie du complot de dire qu’il a été relégué à une heure hors des grandes écoutes populaires et que si les médias avaient fait son éloge pour le premier numéro il avait même disparu des programmes les deux semaines suivantes. Etonnant ! Pour l’enregistrer il fallait le faire sous un autre nom ! Avec cela on peut penser que presque personne en milieu populaire ne l’a vu, alors qu’il était politiquement explosif pour ce milieu.

Pour l’essentiel il s’agit d’une cinquantaine d’ouvrières et ouvriers qui racontent leur vie de 1945 (pour les plus vieux) à nos jours. Il y a trois époques. La première, très brève, aussitôt la Libération, correspond à la conjonction très particulière de l’union nationale suite à la Résistance alors que les ordres de Moscou au P.C.F. lui demandaient d’y participer. C’est le fameux « retroussons les manches » de Maurice Thorez. Le Parti Communiste écrit l’Histoire, se présentant comme parti de la Résistance, avec la classe ouvrière, classe de la Résistance. Le mineur devient le symbole du patriote. C’est la période de plus grande fierté et de pleine réalisation de la classe ouvrière. L’autre écriture officielle de l’Histoire, qui tiendra jusqu’aux années 1970-1980, sera celle gaulliste d’une France globalement Résistante, non contradictoire avec l’Histoire communiste. La deuxième époque commence quand Moscou demande aux Partis Communistes (vers 1947) de se mettre dans l’opposition avec le début de la guerre froide. Cela commence avec les grèves quasiment insurrectionnelles dans les mines notamment. Cette période ira jusqu’au milieu des années 1970. La classe ouvrière reste structurée, consciente d’elle-même. Elle est toujours fière d’elle-même et elle est de tous les combats politiques et sociaux, en tant que telle. Elle se regroupe essentiellement autour des Communistes (en gros un quart de l’électorat), de leur communisme municipal, de la C.G.T. et de toutes les filiales communistes (Union des Femmes Françaises, Mouvement de la Paix, etc.). Il y a un peu d’érosion avec le temps, avec le retour de De Gaulle en 1958, avec 1968 et la montée du gauchisme, et ce n’est que l’élection de Mitterrand en 1981 qui asphyxiera vraiment électoralement le Parti Communiste. Rappelons nous le 1er tour de la présidentielle de 1969 : Deferre candidat socialiste 5 %, Duclos candidat communiste 19 %. La troisième époque est celle, depuis le milieu des années 1970, de la disparition de la classe ouvrière. Non pas une disparition physique, le nombre d’ouvriers a certes diminué, mais il reste aujourd’hui autour de 20 % de la population active. C’est la disparition de la conscience de classe. Car pour qu’une classe sociale existe il ne suffit pas qu’elle existe physiquement dans la population, il faut aussi qu’elle ait la conscience d’elle-même. Et c’est cette conscience qui a disparu. Et c’est cela qui interroge.

Cette disparition de conscience n’est en rien innocente. La disparition du Parti Communiste qui la structurait, l’affaiblissement syndical (et particulièrement pour ce qui nous concerne ici, celui de la C.G.T.) en sont une cause essentielle. A cela s’ajoute le fait que les ouvriers sont de plus en plus regroupés dans des petites entreprises, où le rassemblement social est plus difficile. Mais ce qui s’est passé pour l’essentiel c’est la victoire idéologique d’une autre conception de la société, dirigée contre les ouvriers, contre le peuple. L’idéologie devenue dominante est la conjonction de celle des couches moyennes boboïsées avec celle d’une droite qui accompagne les intérêts de la finance internationale, abandonnant le consensus social-démocrate gaulliste. Deux idéologies qui vont dans le même sens, même si elles font semblant de s’opposer, pour mieux faire croire qu’en dehors d’elle rien n’existe. Il s’agit de nous vendre une société qui prône l’ouverture dans tous les domaines (celui des marchandises, des capitaux, plus ou moins celui des hommes), une société médiatisée de l’instantané qui valorise le multiculturalisme et rejette comme dépassé les valeurs traditionnelles (tout au moins les acquis de l’Etat providence, tenus pour des privilèges). Une société qui a laissé à des structures internationales (Union Européenne, FMI, Banque Mondiale) les pouvoirs traditionnellement étatiques, que ces structures se sont empressées de mettre au seul profit du capitalisme financier international. Une société qui dévalorise le travail ouvrier comme dépassé et l’a laissé en partie partir vers les pays à bas salaires et aux conditions sociales les plus faibles. Une partie très intéressante du documentaire est celle où ils analysent la langue nouvelle mise en place pendant ces dernières décennies. Le mot ouvrier a disparu, on parle de technicien, voire d’agent de production ou de collaborateur (le spectre du Pétainisme a été visiblement oublié). Il n’y a plus de chaines, mais des lignes de production. Il n’y a plus de classes sociales, ni évidemment de lutte des classes, rien que des conflits catégoriels, etc. Car la langue est un élément fondamental de l’idéologie. Rappelons-nous la novlangue du « 1984 » d’Orwell ou les études de Victor Klemperer sur la langue du 3ème Reich. Il y a dans cette nouvelle période un abandon, un mépris, un éloignement des ouvriers à tous les niveaux. Relégués dans des banlieues, voire dans un suburbain lointain, soumis au chômage massif, à la précarité, on leur refuse jusqu’à la reconnaissance de leur nom.

Alors certains s’étonnent ensuite des coups de bâton. La montée de l’impopularité des élites, du refus des politiques, l’abstention qui se massifie, la montée du Front National ne sont que la traduction quasi sauvage et inconsciente d’une nouvelle lutte de classe qui ne dit pas son nom. Le mépris dans lequel on maintient ceux qui ne pensent pas comme les élites se manifeste comme il peut. On ne bride pas le mécontentement. Comme l’eau il déborde toutes les digues. Alors, préventivement on écorne la démocratie pour tenter d’éviter que ces barbares, qu’ont quasiment toujours été les couches populaires pour les élites, ne puissent agir, même s’ils prennent le pouvoir. Et quand les Grecs élisent un gouvernement qui refuse le consensus on ne lui laisse qu’un choix : se soumettre. La situation actuelle est pleine de risques explosifs, ne serait-ce que parce que la situation n’est pas maîtrisée, le Front National n’a pas jusqu’ici cette capacité. Jusqu’ici les révoltes (Bonnets rouges, agriculteurs, etc.) ont été jugulées. Cela durera-t-il ? En tout cas la classe ouvrière, le peuple, existe bel et bien, même si on lui dénie ces appellations et s’il ne se reconnaît plus dans ces mots et donc dans sa réalité. La lutte idéologique est donc bien une priorité, et d’abord pour renommer ce qui existe, pour l’encadrer et l’aider à voir un avenir. Ce n’est pas pour moi un hasard que le silence sur ce magnifique documentaire. C’est une autre forme, particulièrement déplaisante, de la lutte idéologique.