DEMOCRATIE

Je voudrai rassembler ce que j’ai déjà écrit de manière dispersée sur la démocratie et peut-être arriver à aller un peu plus loin sur la réflexion.

Commençons par préciser que la démocratie se situe dans le mouvement de la modernité, c'est-à-dire de la libération des individus des contraintes des sociétés fermées et particulièrement de la domination religieuse sur celles-ci. Les idéologies ont été, et sont encore ici et là, un prolongement laïque de cette domination religieuse. Pour qu’il y ait démocratie il faut que les hommes soient socialement libres et égaux. Mais ce n’est qu’une condition nécessaire et naturellement pas suffisante. Pourtant autant la démocratie est en crise, autant le mouvement de libération et d’égalité des individus se poursuit (non sans à coups) dans le monde. La libération des femmes et des mœurs, jamais terminés, en est l’indice marqueur.

Il convient probablement de chercher d’abord quelles sont les autres conditions nécessaires pour bâtir une démocratie. Si on en revient aux philosophes des lumières et aux révolutionnaires tant américains que français, qui y ont beaucoup réfléchi on peut poser différents bases. La première est la taille de la société démocratique. Rousseau pense qu’elle ne peut être que petite, pour que tous les individus puissent réellement y participer. Les sociétés plus importantes ne pouvant être que des fédérations de petites sociétés démocratiques. La deuxième est le problème de la représentation par des élus sous quelque forme qu’elle soit. Beaucoup pensaient que déléguer à des élus n’était pas démocratique et qu’il fallait diriger collectivement, on en revient indirectement à la taille de la société. La base d’une société démocratique pour Rousseau est le contrat social que doivent passer entre eux les individus d’une telle société. Autrement dit il doit y avoir consensus sur le fonctionnement de la démocratie. Force est de constater que nous en sommes loin. Les sociétés qui se disent démocratiques ont une taille ne permettant pas une participation directe des individus, sauf exceptions rarissimes. De plus leur taille ne cesse d’augmenter. Rien qu’en France les pouvoirs passent de la commune à la communauté de commune, du département aux Régions que de plus on agrandit, de l’Etat à l’Europe et à des instances internationales diverses. Dans l’esprit général la représentation par des élus est devenue la marque même de la démocratie, même si de plus en plus de questions se posent sur les élus. Il n’y a aucun consensus social sur le contenu, les valeurs dans nos démocraties. Il n’est même pas recherché. Il n’y a donc pas de contrat social. Cela signifie tout simplement que ce que nous appelons démocratie n’est qu’une forme très éloignée de la société démocratique idéale. Il semble même que nous nous en éloignons de plus en plus (agrandissement de la taille des sociétés, coupure des élus de leurs administrés, ségrégation de la société entre des conceptions différentes avec entre autre, mais pas seulement, la montée du communautarisme).

Autre problème. Depuis 1789, et même la création de la 3ème République nous avons beaucoup avancé dans la voie de la libération et de l’égalité des individus. Il était possible dans un stade quasi intermédiaire d’autonomie de l’individu de lui inculquer une morale sociale, républicaine, de demander une intégration des nouveaux arrivants dans le pays avec acceptation du consensus social. Cela a permis par exemple la mobilisation sans quasiment de refus des soldats en 14-18. Mais aujourd’hui la libération des individus est devenue telle que plus aucune morale, sauf individuelle, n’est possible, ni d’ailleurs justifiable. Au nom de quoi demander et sur quelles valeurs demander l’intégration des nouvelles populations ? En un certain sens le contrat social est devenu impossible.

Enfin il y a l’évolution récente du monde qui rend bien plus difficile le fonctionnement de la démocratie. Depuis le milieu des années 70 du siècle dernier à la fois les Etats ont peu à peu abandonné nombre de leurs prérogatives à des instances internationales (Union Européenne, FMI, Banque Mondiale…) et ont laissé le capitalisme financier créer une oligarchie bien plus puissante que les Etats qui a pris le pouvoir réel sur le monde. Dans ce cadre les Etats sont démunis de la plupart des anciens outils qui permettaient de gérer leur société. L’exemple criant étant la Grèce dont le gouvernement élu a été obligé de pratiquer une politique totalement opposée à celle qu’il souhaitait et pour laquelle il avait été élu. Où est alors la démocratie ?

Contrairement aux discours ambiants nous n’avons jamais eu vraiment de démocratie au sens plein du terme. Et les bases de son fonctionnement sont de plus en en train de s’éroder. Il est inutile de chercher ailleurs la crise politique multiforme qui parcourt le monde dit démocratique. Les peuples errent à la recherche d’une issue. Mais les intellectuels sont silencieux, n’ont pas encore pris la mesure du problème. En fait il y a une sorte de consensus des élites (au-delà des fausses divisions) entre le capitalisme financier mondialisé qui s’enrichit monstrueusement et des élites politiques, économiques, médiatiques, intellectuelles pour justifier la situation actuelle. Le discours peut changer, mais il revient toujours au même. Soit on nous dit on ne peut rien faire. Soit il faut encore aller plus loin sur la voie des abandons multinationaux. Soit il faut rogner les soit disant avantages acquis (c'est-à-dire mettre fin à l’Etat providence). Les financiers mondiaux déversent sur ces élites une manne financière qui n’est qu’une aumône pour eux, mais qui leur donne des salaires pharamineux par rapport au citoyen moyen. Ils achètent le consensus.

La crise de la démocratie se traduit de manière multiforme. Trois tendances principales se dégagent. La première que nos élites appellent dédaigneusement populisme regroupe des tentatives de diverses sortes soit à l’extrême droite soit à l’extrême gauche. Quand il s’agit de l’extrême droite les politiques prônées sont généralement la fermeture des frontières à la fois aux marchandises venues de l’étranger pour défendre la production nationale et aux étrangers, qui servent de repoussoir, un point particulièrement important avec la crise actuelle des migrants. Il s’agit aussi de couper le maximum de ponts avec les instances supranationales, en sortant de l’Euro, voire de l’Europe par exemple. On reconnait là à la fois le Front National français, Victor Orban, le FPO autrichien, la droite polonaise ou slovaque, mais aussi le Tea Party américain. Quand il s’agit de l’extrême gauche on a des tentatives économiques du même genre, mais sans le bouc émissaire des migrants. Nous avons ici autant Podemos que Syriza, Le Front de Gauche français, Jeremy Corbin ou Bernie Sanders. Ainsi que je l’ai dit plus haut Syriza a été empêché de mener sa politique par les instances européennes. L’extrême droite européenne elle a pu imposer quelques points, notamment sur la fermeture des frontières aux étrangers. Sur le plan économique les abandons politiques des années précédentes corsettent les possibilités. Nous verrons avec le référendum anglais ce qui va se passer le mois prochain chez nos voisins britanniques. La deuxième tentative est celle de revenir à des entités politiques plus petites. C’est le problème posé par les tentatives indépendantistes écossaise et catalane, c’est la volonté du Tea Party de diminuer le pouvoir de Washington en donnant plus de pouvoir aux Etats. Jusqu’ici rien n’a été acté en ce sens (à part une paralysie politique grandissante aux USA). Mais si ce n’est peut-être pas la solution à la crise démocratique, qui est bien plus profonde, c’est peut être tout au moins un moyen de l’atténuer quelque peu. Le principe de subsidiarité (ne pas prendre de décision à un niveau si elle peut être prise à un niveau inférieur) est un principe qui va dans le sens de la démocratie, même si la solidarité entre entités riches et pauvres est alors à développer. La troisième tentative est de faire appel à des régimes plus autoritaires, à des leaders charismatiques. Mais ceux-ci n’auront pas plus de pouvoir pour résoudre ces problèmes et d’autre part affaiblir encore plus la démocratie n’aidera en rien à l’améliorer ! Ce n’est qu’une tentative de plus pour faire taire des peuples en révolte. De toute manière on ne peut rien prédire. Ce qui est certain c’est que d’une part, contrairement aux discours majoritaires, la démocratie n’a jamais été que très partielle. Les élites qui prétendent le contraire sont celles qui l’ont en quelque sorte squatté. Et d’autre part toutes les conditions existent pour qu’elle se rabougrisse. Maintenant le pire n’est jamais sûr. La première chose serait de faire prendre conscience du problème et de le mettre au centre du débat public. Les élites, y compris médiatiques, qui ont intérêt à maintenir le consensus, sont un obstacle objectif. Il s’agit bel et bien d’une lutte politique essentielle. Ensuite la vie tranchera…