J’avais déjà lu un ouvrage, dont je ne me souviens ni le titre ni le nom de l’auteur, qui expliquait les difficultés des entreprises occidentales à s’implanter dans d’autres régions du monde. Il citait notamment les problèmes particuliers de la Chine, sur lesquels je ne reviens pas, et les pays arabes. Il expliquait que es sociétés arabes fonctionnaient sur un modèle claniste et qu’il fallait apprendre à en tenir compte.

Dans la dernière parution d’ « Hérodote » deux articles reviennent sur ce problème, un sur l’Irak et un sur la Lybie. Le clanisme dans les pays arabes est comme partout dans le monde confronté à la modernité qui tend à autonomiser les individus. C’est une lutte interne à chacun de ces pays, analogue à la lutte que nous avons du mener depuis la Renaissance dans notre Occident pour mettre à bas la société fermée dominante à base religieuse. Les pays arabes s’en sont plus ou moins débarrassés, ou ont eu tendance à le faire, en Tunisie notamment, avec la laïcité imposée par Bourguiba. Le nationalisme, voire les tendances socialistes pan arabiques ont été dans ce sens. Mais à chaque fois que ces pays connaissaient des difficultés il y eu réactivation du clanisme. En effet celui-ci permet la protection des individus dans les périodes difficiles. De plus les régimes dictatoriaux ont pu s’en servir pour mieux asseoir leur pouvoir dans les moments où ils éprouvaient des difficultés, cela a été notamment le cas de Saddam Hussein et de Kadhafi à fin de leurs régimes.

La déstructuration de l’Etat Irakien, suite à l’intervention américaine, et à la totale incompétence de la gestion de l’Irak occupé par l’administration américaine, a poussé les Irakiens à reconstituer les réseaux claniques. En Lybie, qui n’a jamais été vraiment un Etat, les tribus ont toujours eu une importance de structuration de base de la société. Il est donc évident que l’après Kadhafi ne pouvait être que ce qu’il est : des coalitions de tribus en perpétuelle lutte/compromis entre elles.

C’est en ce sens que le grand credo pour la démocratie dans les pays arabes poussé notamment par Obama ou BHL oublie l’essentiel. Certes des secteurs importants des pays arabes sont en voie d’autonomisation, cela s’est manifesté notamment dans les Printemps Arabes, mais ils sont loin d’être sortis du clanisme, qui prend une importance accrue dans la crise actuelle. Les facteurs économiques et culturels ne permettent pas pour l’heure une véritable avancée démocratique dans ces pays. La démographie galopante, le retard économique qui se traduit par pauvreté et chômage est un premier obstacle à la possible démocratisation. On ne construit pas une démocratie dans la crise économique qui prend nécessairement le devant de la scène. La lutte pour l’autonomie de l’individu, qui est certes en cours, sera dure et longue. La place de la femme, comme partout, est essentielle. Cela se manifeste dans la crise islamique actuelle, comme dans la place des mutilations sexuelles féminines qui sont majoritairement pratiquées en Egypte notamment. Et la démocratie ne peut venir que quand l’autonomie des individus est bien avancée.

Dans les pays arabes aussi le chemin de l’autonomie de l’individu est en cours. Nous en vivons les soubresauts violents, avec des reculs parfois spectaculaires. Le clanisme est un obstacle à vaincre pour aller en ce sens. Seulement, tant que ces pays seront en crise, le clanisme sera leur meilleure protection. Car l’autonomie de l’individu le laisse seul et nu face à la société. Il faut reconstruire d’autres solidarités (nous en sommes notamment arrivés chez nous à l’Etat providence). Quand à la démocratisation de ces pays, qui a été en Occident une conséquence de l’autonomie, elle prendra, dans les pays arabes comme ailleurs, des formes forcément particulières. Elle est, elle aussi, en route de manière multiforme et chaotique. Mais nous n’en sommes qu’aux prémices.