Ce livre publié pour la première fois en 1920 est à fois daté et de pleine actualité.

Pour le côté daté il est écrit au moment où la modernité triomphante développe, au moins dans les pays occidentaux, les sciences, les techniques, commence à sortir les masses de la misère, où la notion de progrès est largement partagée. C’est ainsi que la « nature » est considérée alors comme un champ où l’homme peut agir à sa guise. Ainsi John Dewey écrit : « L’environnement physique n’offre aucune barrière insurmontable » ; « diriger les forces de la nature par la connaissance » ; « la nature est soumise aux projets humains » ; il parle « d’un possible sans limites », etc. Il nous fait le récit de la venue de la modernité, c'est-à-dire de la lente montée de l’autonomie de l’être humain, dans des chapitres qui annoncent, sous un autre point de vue, les classiques que sont : «La société ouverte et ses ennemis » de Karl Popper et «Le désenchantement du monde » de Marcel Gauchet, qui seront écrits bien plus tard. On peut toujours ergoter sur le caractère un peu dépassé de certaines visions, mais sur l’essentiel, sur le mouvement général, il est dans la vision actuelle de cette autonomisation. Il est aussi indirectement daté, car 1920, c’est la fin de 1ère guerre mondiale, c’est encore la guerre civile en Russie, avant la construction de l’URSS. C’est un moment où les idéologies (nationalisme, racisme, communisme) sont triomphantes en passe de devenir totalitarismes. Mais John Dewey, lui, prend le contrepied de cette tendance. Il est totalement opposé à la vision d’un système global d’explication du monde, et en cela il est bien, comme d’autres, minoritaires à l’époque, en avance sur son époque. On pourrait dire qu’il annonce ces démocrates ou sociaux démocrates qui feront finalement triompher la démocratie en lien avec le développement social en Occident, dans le New Deal ainsi que dans le triomphe des Etats Providences entre 1945 et 1975. Il est aussi daté par le quasi trou noir que constitue son silence sur la grande partie du monde alors colonisé. Il a juste une phrase ou deux sur ces sociétés primitives à qui l’on doit permettre, pour lui, un développement autonome, vision là encore actuelle, mais plus que rapide.

Depuis le milieu des années 70 du siècle dernier la modernité est en crise. Je ne veux pas y revenir trop longtemps. D’abord crise n’est pas forcément pessimiste. Une crise c’est le passage d’un moment historique à un autre, qui est forcément à construire et inconnu. Nous sommes probablement déjà passé, au moins partiellement, dans un autre moment historique, mais sans avoir pour l’instant réussi à le conceptualiser. Cette crise a plusieurs aspects donnés sans ordre. Il y a crise écologique au sens où l’épuisement des ressources naturelles est en vue. Avec la dégradation de l’environnement, le réchauffement de la planète cela nécessite de passer à un autre mode de développement économique. Il y a crise démocratique avec le triomphe de l’individualisme, qui abolit l’obligation morale, ne laissant que l’obligation législative et entraîne à l’égoïsme. Il y a crise du capitalisme avec le triomphe du capitalisme financier internationalisé sur le capitalisme industriel qui a réduit le pouvoir politique (autre cause de la crise démocratique) et dont les profits sont déconnectés des intérêts de la population, contrairement au fordisme (payer bien les ouvriers pour qu’ils puissent acheter) et à la cogestion à l’allemande. Il y a crise des valeurs, avec la fin des idéologies, la fin du règne de la notion de progrès. Il n’y a plus de système global explicatif, même pas en sciences. Le changement avec la crise, se fait sans voir l’avenir et développe l’angoisse.

L’interrogation de John Dewey reste d’actualité dans la crise de la modernité. Il met bien l’accent sur le fait que la modernité (matérielle, scientifique, technique) n’a pas été accompagné du même progrès dans les sciences humaines et évidemment la guerre qui vient de se terminer en est l’exemple évident. Il dit que la modernité n’est que « par incidence, par intermittence et de l’extérieur utile au bien être général ». Mais pour lui il n’y a pas de système global d’explication, qui serait une nouvelle idéologie. Il faut expérimenter au cas par cas, avancer au pas à pas, et rectifier les actions en fonction des résultats, dans les sciences sociales, comme dans les sciences et techniques. C’est cela la nouvelle philosophie, ancrée dans la réalité. Cela est évidement très actuel. Le sens des actions à entreprendre doit être la recherche du bien être général des individus, et s’il ne parle pas de développement durable, c’est tout à fait compatible. L’actualité a apporté l’intérêt des populations futures et des manières d’agir plus précautionneuses, sans brider toute action. Je retrouve là, dit autrement, les écrits de Bruno Latour, qui est certes plus radical, notamment dans « Face à Gaïa », sur deux idées essentielles et actuelles. D’une part que comme l’a montré dit Darwin l’être vivant s’adapte à son environnement. Mais Dewey ajoute qu’en même temps il le modifie. « Même un coquillage agit sur l’environnement et le modifie dans une certaine mesure » ; « en retour les changements produits sur l’environnement réagissent sur l’organisme et ses activités ». C’est aussi une des principales idées de départ de Bruno Latour. D’autre part sa conception décentrée du monde correspond aux boucles multiples et multiformes d’actions et de réactions entre tous les êtres et phénomènes qui est la vision du monde qu’a Bruno Latour.

Pour terminer je trouve que sa vision de l’éducation est fondamentale. Une éducation qui est permanente et non pas cantonnée à l’enfance et une éducation qui doit être expérimentale et active.