Notre société est de plus en plus complexe. Je parle de la société au niveau mondial, comme d’un ensemble unique. Elle me fait penser à la manière dont Bruno Latour décrit ce qu’il appelle Gaïa. Et il me semble qu’elle en a les mêmes caractéristiques. Elle est faite de systèmes dont aucun n’est indépendant des autres que ce soient les différentes sources d’énergie, les différentes nourritures, les transports, l’éducation, la santé, les différentes industries, la finance et les banques, etc. Tous ces systèmes complexes, car eux-mêmes très différents d’un bout à l’autre de la planète, sont tous interconnectés par des boucles d’action et rétroactions multiples. On pourrait dire infini, si l’infini n’était pas une grandeur mathématique théorique et non physique. Cette complexité fait qu’il est impossible de modéliser, même informatiquement un tel système et donc qu’il ne se gouverne que de manière empirique, expérimentale à chaque décision, sans jamais savoir ce que cela donnera, puisque toute action sur un module a forcément des répercutions imprévisibles quasiment partout ailleurs.

Mais ce qui est nouveau depuis moins d’un siècle c’est que nous avons enlevé l’échelle qui nous retenait au sol. Je m’explique. Jusqu’en gros le milieu du 20ème siècle la majorité de la population dans nos pays occidentaux développés vivait soit quasiment en autarcie, soit était proche de l’autarcie, ou pouvait y revenir en cas de crise grave. Dans les pays qui se sont développés plus tardivement, ou qui ne le sont pas encore, c’est plus tard que cette majorité de la population a quitté une vie proche de l’autarcie. Aujourd’hui le développement des villes, y compris dans les pays les plus pauvres, éloigne de plus en plus de monde de cette situation antique qui avait toujours très majoritairement prévalue, être proche de l’autarcie. Etre en autarcie, ou en être proche, n’est pas le plus souvent un indice de grand développement, mais, et je vais y revenir, c’est un indice de sécurité en cas de crise.

En effet, dans les crises historique précédentes, et nous ne les connaissons pas toutes, il y en a eu des centaines, quand des civilisations historiques, mais aussi préhistoriques, ont disparues. Les populations pendant un certain temps sont revenues en situation de quasi autarcie et ont repris le lent chemin vers une nouvelle civilisation des décennies ou des siècles plus tard. Certes il y a eu le plus souvent une chute brutale de population à cause des guerres, des famines, des épidémies, des massacres, etc. Mais une population a continué sur le lieu des anciennes sociétés une vie plus fruste, mais possible.

Or aujourd’hui si la civilisation actuelle se délitait, pour une raison ou pour une autre, qu’adviendrait-il ? J’expliquai plus haut que la complexité même de la société mondiale actuelle ne permet en aucun cas de savoir quel est son degré de sécurité. Nous avons tiré l’échelle en nous éloignant de l’autarcie ou du retour à l’autarcie possible pour la plus grande partie de la population mondiale. J’ajouterai que la population elle-même, des milliers de fois plus nombreuse que lors des crises précédentes, rendrait de toute façon un retour à une forme d’autarcie très difficile, à moins d’une diminution drastique de la population mondiale. Une autre nouveauté est que la société est mondiale et donc que, si effondrement civilisationnel il devait y avoir, il serait mondial. Alors que les disparitions de civilisations précédentes n’étaient que locales et souvent le fait d’un envahisseur créant rapidement une autre civilisation.

Nous ne pouvons pas savoir si notre société globale est fragile on non. Nous n’avons que des moyens empiriques et expérimentaux d’agir sur elle. Et de plus, même si une action scientifique sur elle était possible techniquement, ce qui je le répète n’est pas le cas, elle serait impossible humainement, politiquement. En effet la gouvernance politique et économique est un rapport de force. C’est la géopolitique qui agit et quand des difficultés se font jour les égoïsmes priment plus que jamais.

Alors on ne peut que regarder les choses se faire avec une certaine dose de scepticisme.