Je suis frappé par nombre de déroulements historiques qui semblent jouer à peu de choses près la même musique. Ils commencent dans l’euphorie de la liberté et petit à petit celle-ci se transforme en tyrannie.

L’exemple le plus classique est naturellement celui de la Révolution Française qui débute globalement dans l’espérance de notre devise républicaine : liberté, égalité et fraternité. Même s’il n’y avait pas d’unanimisme, il y avait bien un courant très puissant en ce sens en 1789-90 avec la Déclaration des Droits de l’Homme, l’abolition des privilèges, la création de la Constituante, la Fête de la Fédération. Et on en arrive au Comité de Salut Public et à la Terreur en 1793-94. Mais ce qui est remarquable, c’est qu’il s’agit à la fois d’un glissement lent et insensible du premier temps au dernier et surtout du maintien des valeurs généreuses du départ (au moins dans les paroles). Il ne s’agit pas d’un changement idéologique, mais d’un changement qualitatif, les mêmes mots qui désignaient la libération des hommes désignent peu à peu leur asservissement.

Je suis en train de lire l’histoire des sociétés scandinaves et l’introduction de la Réforme est du même acabit. Certes elle a été en grande partie décidée par les rois locaux (Danemark et Suède à l’époque), mais elle correspondait au départ du 16ème Siècle à une libération d’une église qui à la fois s’éloignait du texte de l’Evangile et imposait un dogme strict. Il s’agissait d’une libération de l’individu qui était mis seul face à Dieu, qui pouvait interpréter l’Evangile à sa façon. Et peu à peu en moins d’un siècle on en est venu à figer un dogme luthérien aussi contraignant et obligatoire que l’était l’église romaine. Finalement les rois se sont servis de la Réforme pour s’émanciper de Rome et mettre à leur botte le clergé local.

L’arrivée de la modernité au Japon est arrivée de la même manière. Jusqu’en 1868 et depuis deux siècles le Japon interdisait tout contact avec l’étranger et vivait en totale autarcie. L’ère Meiji qui débute en 1868 veut faire entrer le Japon dans la modernité tout en gardant les valeurs du pays. Il s’ensuit une ouverture sur l’Occident dans tous les domaines techniques, culturels, idéologiques avec au départ une libération des expressions et des tentatives dans les directions les plus variées. La philosophie des lumières, comme les techniques industrielles occidentales sont très vite assimilées tout en les japonisant. Au départ le Japon est persuadé d’avoir un retard technique et culturel. Il prône l’égalité des nations. Il se développe à une vitesse vertigineuse et dès 1905 l’armée japonaise est capable de battre l’Empire Russe. La fierté japonaise nait peut à peu et se transforme lentement en impérialisme qui va coloniser la Corée, dominer des portions croissantes de la Chine et finir en nationalisme et en militarisme qui va tenter, de 1942 à 1945, de dominer tout le sud est asiatique, en se considérant comme un peuple supérieur par rapport aux barbares qui l’entourent. Mais là encore il y a eu glissement lent sans ruptures, les mêmes individus passant lentement de l’ouverture à l’autre au mépris colonialiste.

L’histoire du socialisme révolutionnaire est évidemment la même. Il s’agit au départ de libérer la classe ouvrière asservie du 19ème Siècle et pour cela il y a l’illusion qu’un système de propriété collective est la solution. Dans la quasi-totalité des penseurs socialistes ou anarchistes du 19ème Siècle l’idée de liberté est fondamentale. Et peu à peu on va glisser de cette liberté à une oppression imposée pour des lendemains qui chantent. La personnalité de Lénine (dès avant 1917) et le fait que la Russie ait seule « réussi » sa Révolution ont beaucoup pesé dans le mauvais sens. Et on sait comment on en a fini avec le goulag, le maoïsme, Pol Pot et j’en passe. Les sociaux démocrates ont sauvé l’honneur en abandonnant, mais de manière souvent honteuse, la propriété collective, et en instaurant quasiment partout en Occident l’Etat providence.

L’histoire d’Israël repasse le même film. Au départ il s’agit de créer un Etat où se retrouve ce peuple pourchassé pendant toute l’histoire. Il y avait quand même une verrue d’origine dans le pied, dans le fait que cet Etat « oubliait » qu’il existait aussi une population autochtone, ceux qui deviendront les Palestiniens. Les débuts révolutionnaires, très à gauche, de l’Etat d’Israël ont enchanté beaucoup de monde et puis peu à peu on en est arrivé à aujourd’hui. Il y a eu la guerre de 1967 et les territoires occupés qui sont devenus des colonies, il y eu le changement démographique dû à l’immigration massive de populations, venues de Russie notamment, qui a fait basculer la majorité du pays de la gauche vers une droite de plus en plus extrême et intégriste. Et aujourd’hui on a un pays colonialiste qui pratique ce qu’on ne peut appeler qu’un apartheid.

Cela ne veut pas dire que rien n’est possible et qu’il faut s’abstenir de toute idée généreuse car elle dégénèrerait immanquablement en tyrannie. La victoire de la social-démocratie que je rappelai plus haut le montre bien. Il s’agit simplement d’être extrêmement prudent et attentif. Le même mot peut véhiculer tout et son contraire. Par exemple, la démocratie socialiste n’était qu’un totalitarisme. Ce qui n’enlève rien au caractère positif de la démocratie. C’est quand même troublant ces cheminements quasi homothétiques ! On pourrait croire que l’histoire a des règles scientifiques si on n’avait pas appris que cela menait aux totalitarismes, comme cela a été le cas au 20ème Siècle.