Le numéro du « Débat » qui vient de paraître mérite bien son nom. Une suite d’articles passionnants qui souvent s’entrechoquent.

Tout d’abord trois articles sur le choc migratoire avec chacun leurs vérités. Didier Leschi qui campe sur des positions proches de Chevènement, si je ne m’abuse. Raffaele Simone toujours aussi peu soucieux du politiquement correct qui met les pieds dans la soupière. Ivan Krastev plus proche de l’idéologie dominante dans la gauche bien pensante. Didier Leschi nous parle de la Seine Saint Denis et de l’échec de toutes les politiques d’intégration s’adressant aux nombreux immigrés. Communautarisme, drogue, chômage, crise laïque. Rappelons que la Seine Saint Denis est le premier département d’accueil des étrangers en France. A mettre en relation avec l’excellent numéro d’ « Herodote » sur le 89-3 justement, plus complet, plus équilibré. Mais c’est une face bien réelle du problème que montre Didier Leschi. Raffaele Simone analyse les problèmes migratoires et le saut quantitatif énorme que représente la vague actuelle. Il y voit une conséquence de la douceur de l’Europe et de sa totale impréparation. La douceur qui fait que les migrants savent bien « qu’aucun (autre) pays n’a la tradition de douceur de l’Union Européenne, son Etat-providence universel et gratuit, ses lois généreuses… (et) son sentiment de culpabilité historique ». Il montre l’échec sur tous les plans. Politique : la coupure de l’Europe en deux et la montée des mouvements xénophobes. Economique : des sommes énormes sont (et continueront d’être affectées pendant des années) pour des populations qui risquent d’être au mieux des travailleurs tout en bas de l’échelle concurrençant la main d’œuvre autochtone non qualifiée, au pire (et cela semble bien plus le cas) des populations très difficilement employables, à la seule recherche d’une aide publique. Gestion : aucune préparation. Dans un premier temps on cherche, sans succès, à limiter l’afflux, puis sans aucune concertation ni nationale, ni européenne, Angela Merkel ouvre les portes et crée un appel d’air, et puis devant la réalité ingérable on referme comme on peut les digues. Social : les très nombreux arrivants risquent de déstabiliser un peu plus la crise sociale européenne, impliquant des aides financières très importantes, alors qu’on prône l’austérité pour les nationaux, risquant d’augmenter le communautarisme, avec des conséquences y compris démographiques (les Nigériens de plus en plus nombreux à arriver ont un indice de fécondité record mondial de 7.6 enfants par femme, ce qui correspond à une population multipliée par 5 en un siècle). Géopolitique : on contient un peu actuellement la vague grâce à un accord avec Erdogan, et donc on ferme les yeux sur la dictature qu’il met en place en Turquie, sur sa politique anti-kurde en Turquie, mais aussi en Syrie où il préfère Daesh aux Kurdes, on accepte toutes les facilités qu’il demande (augmentations du nombre de visas, reprise des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, etc.).

Wolgang Streeck analyse la politique allemande. Le début de son article m’a particulièrement intéressé par son analyse de la politique d’Angela Merkel. Il montre qu’elle est très habituée aux virages à 180° sous l’effet de l’actualité, sans aucune concertation, en mettant son parti, son pays et souvent l’Europe devant le fait accompli, vu son poids économico-politique. Elle fait adopter un programme néo-libéral en 2003, élue en 2005 elle gouverne avec les sociaux-démocrates et souvent leur vole leurs propositions (salaire minimum ; etc.). Elle fait voter la prolongation des centrales nucléaires et quelques mois plus tard devant Fukushima elle décide de la sortie du nucléaire. Elle cherche à freiner l’afflux de réfugiés en 2015, puis ouvre grand les portes, avant de se raviser et de chercher à limiter une nouvelle fois la vague.

Deux autres débats intéressants dans ce numéro du « Débat » sur la crise de la démocratie et celle de l’école, avec encore là des visions différentes qui se confrontent.