Poutine est de plus en plus omniprésent dans l’actualité, et la plupart des commentaires médiatiques sont totalement ignorants de la réalité russe, mis à part quelques uns, dont un reportage la semaine dernière en toute fin de soirée, caché par un portrait longuet et beaucoup moins intéressant de Laurent Delahousse. Hubert Védrine est probablement un des meilleurs analystes de la situation géopolitique actuelle.

Il faut prendre conscience d’abord que la politique actuelle de Poutine est le fruit de nos fautes. Nous (l’Occident) avons poussé Gorbatchev, puis Eltsine à démanteler l’URSS, son système d’Etats satellites et son économie. La doctrine reaganienne ultralibérale a totalement ruiné le pays, a mis à bas son système boiteux de protection sociale (santé, école, retraites). Les revenus ont chuté, les avoirs en banque ne valaient plus rien. Et pire de tout il y a eu l’humiliation politique. Reagan a proclamé la victoire de la guerre froide et la victoire du capitalisme. Les Etats satellites sont devenus indépendants, ainsi que bien des républiques de l’URSS (Pays Baltes, Biélorussie, Ukraine, Géorgie, Arménie, les pays en stan autour de l’Ouzbékistan). Beaucoup sont rentrés dans l’Union européenne et l’OTAN. La main tendue par Poutine vers l’Occident et l’Europe dans les premières années de son règne ont été ignorées. Il a été méprisé, traité comme un inférieur vaincu. Sans concertation onusienne les USA et des Etats européens ont bombardé la Serbie pour « libérer » le Kososvo, Serbie qui était le dernier allié européen de la Russie. La Russie a laissé s’accomplir l’action humanitaire prévue en Lybie et en violation du mandat les Occidentaux ont fait chuter Kadhafi, allié lointain de la Russie pour le remplacer par l’anarchie qui a déstabilisé ce pays, mais aussi une grande partie du Sahel. Les Occidentaux ont au minimum soutenu, voire largement encouragé, ce qu’on a appelé les révolutions de couleur en particulier en Géorgie et en Ukraine, c'est-à-dire à la frontière, voire dans des territoires à minorités russophones importantes. Les Occidentaux veulent faire chuter Bachar el Assad, allié russe qui lui concède la seule base navale russe en Méditerrannée. Qu’auraient fait les USA pendant la guerre froide si le Mexique avait voulu devenir membre du Pacte de Varsovie ? Qu’ont fait les USA contre Cuba devenu communiste ? (Baie des Cochons, crise des missiles, 55 ans de blocus économique). Il faut en premier lieu prendre conscience de la faiblesse de la Russie. Pour le PIB (en 2015) elle était le 12ème pays mondial, c'est-à-dire 13 fois moins que les USA, 8 fois moins que la Chine, trois fois moins que le Japon, 2.5 fois moins que l’Allemagne, derrière le Royaume Uni, la France, L’Inde, l’Italie, le Brésil, le Canada, la Corée du Sud, juste devant l’Australie, l’Espagne, le Mexique. Donc matériellement la Russie n’a pas les moyens de nous intimider si nous le voulons. Elle tire sa force de sa cohésion actuelle derrière Poutine, de son investissement dans l’armement, sans que sa force en soit exagérée. C’est un des derniers grands pays dont on peut penser qu’en cas de conflit les soldats seraient prêts à mourir pour la Patrie. Mais Poutine tire surtout sa force des divisions du monde qu’il a face à lui. La plupart de ses actions sont des actions indirectes. Il aide les russophones ukrainiens à maintenir une guerre latente dans l’Ouest du pays, pour maintenir une situation de pourrissement. Il a récupéré la Crimée, dont la population souhaitait massivement le rattachement à la Russie. Il a récupéré deux morceaux de mini-républiques en Géorgie qui étaient opposées au gouvernement central. Il multiplie les cyber-attaques pour déstabiliser ses adversaires (pays baltes, Démocrates aux USA…). Il serait dans l’incapacité de gérer un pays dont la population serait hostile. Il se souvient de la guerre d’Afghanistan. Même les USA du Vietnam à l’Afghanistan (encore une fois) en passant par l’Irak et la Lybie en ont fait la douloureuse expérience. En Syrie ses forces sont très limitées et il ne pourrait rien sans l’aide iranienne, sans la division internationale. Les pays du Golfe et l’Arabie saoudite n’ont pas envie d’y mettre les pieds, n’arrivant pas à se sortir du bourbier du Yémen. Pour les Turcs les ennemis sont les Kurdes. Les Occidentaux, n’ont plus vraiment d’alliés sur qui compter. Les opposants à Bachar el Assad sont soit les Kurdes autonomistes, soit des islamistes radicaux, les démocrates n’ayant jamais été bien nombreux.

Maintenant que nous avons poussé Poutine à devenir ce qu’il est internationalement il faudra reconstruire autrement avec lui. Il nous fera probablement payer ses humiliations passées (politiques, mais aussi sûrement personnelles, mais c’est juste une hypothèse personnelle). Les populistes de droite, comme de gauche, qui souhaitent renouer le dialogue avec lui, pour des raisons diverses y arriveront-ils s’ils sont de plus en plus nombreux à prendre le pouvoir. Une alliance avec Erdogan est possible, à moins que les deux égos se choquent trop. Que fera Trump l’imprévisible ? L’alliance avec la Chine est pleine de contradictions. Xi Jinping, qui lui aussi manifeste une tendance dictatoriale inquiétante, joue le jeu ambigüe traditionnel chinois. Il est certain qu’un jour pas si lointain la vaste Sibérie et ses richesses naturelles, ses vastes espaces qui peuvent devenir cultivables avec le réchauffement climatique, pourraient être convoitées par le grand frère chinois, surtout avec le déclin démographique russe.

Ce qui est le plus inquiétant c’est l’évolution de l’état d’esprit de la population russe derrière Poutine. Nous avons un retour en arrière. Nous ne sommes plus dans une démocratie. Les élections ne suffisent pas à définir un régime démocratique. La liberté du débat d’opinion est bien plus importante. Et là Poutine montre son caractère en pourchassant toute opinion différente (jusqu’aux assassinats de journalistes). N’oublions pas non plus les attentats, quelques mois après sa prise de pouvoir en 2000, plus que probablement organisés par le FSB, pour consolider son assise. Nous sommes dans une violence d’Etat bien plus grande que celle qui sévissait dans l’URSS pourrissante à partir de la fin de Brejnev où les opposants étaient envoyés derrière l’Oural, ou dans des asiles psychiatriques, ou dans des prisons pourries, mais n’étaient plus directement assassinés. L’approbation de la population à son asservissement, à sa désinformation, est un recul qui doit être mesuré à l’aune de la modernité. On revient en Russie sur l’autonomie de l’individu. Même si c’est heureusement contradictoire avec d’autres aspects de cette modernité.

En tout cas l’Occident en l’occurrence tire les fruits amers de ses fautes, de ses arrogances. Il faudra en payer là encore le prix. D’autant que nos interlocuteurs ne sont pas meilleurs que nous et n’auront aucune commisération.