Je suis en train de remettre à jour de façon importante des points de vue sur des domaines qui me hantent depuis longtemps et auxquels il me semble que j’avais jusqu’ici mal répondu. C’est du moins l’opinion que j’en ai actuellement.

Je suis persuadé depuis pas mal de temps que la montée de la modernité, qui se traduit par l’autonomisation croissante des individus est le facteur qui caractérise le mieux l’avancée humaine depuis des siècles. Cette avancée, sans cesse remise en cause, variable selon les pays, progresse fortement depuis quelques décennies.

Elle est multiforme et ne saurait être confondue avec la forme qu’elle prend en Occident, même si c’est là qu’elle a démarré pour des raisons historiques. Sinon on tombe dans une nouvelle forme de néo-colonialisme culturel. Cette avancée se manifeste par la sortie de la religion au sens de la société (et pas forcément des individus), en ce sens que ce n’est plus la religion qui dicte les us, coutumes et mœurs sociales et politiques. On sort des sociétés fermées pour entrer dans des sociétés ouvertes où tout un chacun est libre de vivre sa vie, sa religion ou son absence, ses mœurs. Une société qui se manifeste par la liberté de penser, de s’éduquer, de s’informer, de communiquer. Qui se manifeste aussi par le droit de chacun à prendre sa part à la gestion de la société, c'est-à-dire la démocratie, même si celle-ci ne doit pas être forcément confondue à la démocratie élective par délégation que nous connaissons. Cela peut être plus ou moins complexe, différent. La meilleure mesure de l’avancée de la modernité est le plus souvent la place de la femme dans la société concernée, car c’est quasiment toujours par un inconscient sexuel (qui donne une place particulière aux femmes) que se caractérisent les sociétés anciennes.

Le combat pour la modernité et donc l’autonomisation de l’individu est loin d’être terminé, même si en Occident, et particulièrement en France il est allé très loin. Les poussées traditionnalistes de toutes les religions nous le montrent tous les jours. Pendant longtemps il a fallu batailler ferme pour ce combat pour la liberté. Au nom de l’égalité notamment, on a souvent voulu limiter la liberté. C’est la Terreur robespierriste contre la liberté révolutionnaire. C’est le combat du communisme, contre le socialisme. Et si le communisme réel était très loin d’être égalitaire, il s’en vantait tout au moins. Et donc quasiment jusqu’à aujourd’hui la combat pour la liberté était prioritaire, même si la social-démocratie en faisant triompher en Occident l’Etat providence n’a pas oublié l’égalité. Ce qui nous a caché les problèmes auxquels nous devons faire face aujourd’hui. Aujourd’hui au moins en Occident nous sommes arrivés tellement loin dans la modernité que nous en percevons des dangers, sinon insoupçonnés, car ils avaient été évalués par certains, mais tout au moins minimisés. Tocqueville notamment les percevait très bien. Ce danger c’est de pousser l’autonomisation de l’individu jusqu’à l’égoïsme, c'est-à-dire au refus de considérer l’intérêt de l’autre (autre pris au sens large, je vais y revenir). En ce sens notre autonomie n’en est qu’à un stade infantile.

Jusqu’ici, je ne voyais pas de moyens de sortie de ce dilemme. Car si on veut vraiment la libération de l’individu il est être laissé libre de choisir ses valeurs, ou leur absence, sa morale ou son absence, et en ce sens tous les discours de « revenir » à des valeurs civiques sont, au sens premier, réactionnaires. Ce que j’oubliais c’est de penser que l’individu ne se forme, n’existe qu’en tant qu’être social. Sans les autres il resterait un enfant sauvage, sans culture et donc sans autonomie. Et pour vivre, nous devons faire société. Certes nous devons obéir aux lois, auxquelles en démocratie nous contribuons. Mais pas seulement. Il ne s’agit pas simplement d’un cadre juridique, le seul que je voyais jusqu’ici comme garde fou de l’égoïsme des individus. En fait je pense maintenant que la liberté et l’autonomie d’un individu n’est réelle et totale que s’il arrive à se débarrasser de son égoïsme. Sans cela il ne peut pas parvenir à réaliser réellement son autonomisation. C’est pourquoi je me dis que nous avons encore bien du chemin à parcourir pour arriver à la modernité. Comme toute avancée, à chaque progrès on s’aperçoit que ce qu’on croyait le bout du chemin n’est qu’une étape et qu’il y a encore une route qui se dresse devant nous. Nous sommes parvenus à une autonomie quasi complète des individus, mais dans un sens seulement, car cela nous a amené à des individus en factions égoïstes, chacune défendant ses « privilèges », même s’il ne faut pas se tromper et suivre aveuglément les faux prophètes qui prêchent en fait l’abandon de l’Etat providence, sous couvert d’abandonner des rentes de situation. Et nous arrivons au blocage actuel de la société. Pour en sortir on ne peut le faire que par le haut, à moins de revenir en arrière, comme nous le proposent bien des réactionnaires, fussent-ils déguisés en hommes d’ultra gauche. Et en fait nous y sommes obligés, c’est une nécessité. D’une manière ou d’une autre, plus ou moins tard, plus ou moins douloureusement, nous le ferons. Par le haut cela veut dire savoir conjuguer la poursuite de l’autonomisation des individus avec l’avancée des deux autres valeurs de notre triptyque républicain « égalité et fraternité ». Le chemin est étroit, car il ne s’agit surtout pas de retomber dans le retour aux valeurs civiques antérieures, comme celles des hussards noirs de la République, qui ont fait triompher les valeurs de la République, mais ont aussi mené aux abattoirs de 1914-18. Ces valeurs alors étaient imposées, pas librement proposées, nous n’étions pas vraiment sortis de la société fermée. Il s’agit bien d’un combat des idées, d’un combat tant idéologique que politique, car on n’avance que par le débat. Il s’agit de faire triompher une société de collaboration des individus à la construction du lendemain. Il faut en même temps faire prendre conscience de la nécessité de cette collaboration, et donc d’abandon de l’égoïsme, premier stade de l’autonomie, et mettre en mouvement une société de participation des individus, sous les formes les plus variées, à la construction de l’avenir commun. Je pense qu’il faut relire « Le contrat social » de Rousseau, qui m’a semblé fort utopique quand je l’ai lu il y a quelques années. Il y a quelque chose de ce contrat social à construire. Cela va poser bien des problèmes. En premier lieu il ne faut pas abandonner la lutte pour l’autonomie des individus, ici et ailleurs. Les tentatives de retour en arrière que ce soit ailleurs avec l’Etat islamique, ou ici où dans certains quartiers on tente d’imposer l’absence publique des femmes, sont à combattre avec la plus grande fermeté (on en revient toujours aux femmes…). Cela pose aussi, mais de manière différente qu’hier, la notion d’accueil des populations étrangères. Rousseau l’explique bien, un contrat social n’est possible que dans de petites sociétés, qui ensuite peuvent s’agglomérer les unes aux autres, mais en gardant leur autonomie. S’il ne s’agit pas d’imposer des valeurs d’insertion aux étrangers arrivant en France, il s’agit tout de même de pouvoir digérer tranquillement des populations qui ont une culture riche, mais différente de la nôtre, qui ne sont pas au même niveau d’autonomie de l’individu, sans les brusquer. Il s’agit bien d’avoir une véritable politique d’insertion. La place de la femme, encore une fois est un critère décisif. Mais au-delà il s’agit de comprendre l’erreur du multiculturalisme, qui ne permet que de maintenir des différentiels de libération des individus sur le territoire national. On peut tous par contre s’enrichir de la culture des autres, comme, par exemple les cultures juive, pied noir ont su le faire. Nous pouvons tous nous enrichir des cultures arabes, africaines, asiatiques. Mais dans l’autonomie des individus et dans la recherche de la participation de tous à l’avancée de la société. Quand on dit égalité, il est bien certain que les inégalités sociales, salariales notamment, qui se sont développées ces dernières décennies doivent être combattues. Même si cela ne représente pas forcément des sommes si importantes au niveau de la société, les très hauts salaires sont un facteur de pourrissement du consensus social qui seul peut remettre la société en marche. Un plafonnement des salaires (tous avantages compris) à des niveaux qui pourraient être de 10 fois le SMIC par exemple seraient nécessaires. On en est très loin aujourd’hui. De la même manière, et ce n’est qu’un exemple, j’ai toujours considéré comme profondément immoral, et contraire au consensus social l’existence de revenus complémentaires, comme les dépassements médicaux. Comme toujours c’est l’idéologie qui mène la danse des changements sociaux. C’est donc d’une bataille d’idée qu’il s’agit pour qu’enfin on puisse avancer, dans le débat inévitable, vers une fraternité, la bien oubliée aujourd’hui de nos trois devises républicaines. Il s’agit de débloquer notre société. Enfin je perçois un bout possible, et même certainement inévitable, du tunnel !