Le choix de la préférence entre le but et le chemin, ou ses équivalents, est un problème philosophique essentiel. Il est au cœur des désaccords politiques majeurs, comme de la différence entre l’Orient et l’Occident.

Les Occidentaux, rationalistes depuis la philosophie grecque, ont choisi le but. Quel but fixe-t-on à sa vie, à son action tant personnelle que sociale ? Les religions monothéistes en inventant le Paradis qu’il s’agit de conquérir de manière diverse selon les religions, prolongent cette philosophie. Il s’agit dans la vie de chacun de conquérir son Paradis, que ce soit par ses bonnes actions, par sa foi ou tout autre moyen, le but est toujours le même et il est essentiel. Les moyens ne sont qu’au service du but. Les Lumières ont éclipsé l’importance de la Religion et les idéologies se sont lentement constituées, que l’on a pu baptiser de « religions laïques ». On ne regardait plus vers le passé, mais vers un avenir à construire. Et peu importe la diversité de ces idéologies, elles avaient toutes un but comme point d’orgue vers lequel converger. Que ce soit l’éradication des races inférieures dans le nazisme ou la société communiste sans Etat et sans classes l’essentiel était le but. Et les moyens étaient secondaires. Peu importait s’il fallait sacrifier une ou des générations au futur lumineux que l’on construisait. Les moyens crapuleux, criminels n’avaient aucune valeur, la seule valeur était le but à atteindre.

Certes nous sommes en grande partie sorti de l’ère des idéologies, qui a été le siècle des massacres, justement parce que tous les moyens étaient bons pour aller vers le but à atteindre. Mais on voit sans cesse poindre de nouvelles tentatives idéologiques, qu’elles soient purement religieuses, comme les intégrismes de toutes les religions, ou laïques, comme les intégrismes de la laïcité, de l’écologie, des Droits Humains, etc… Je ne jette pas l’enfant avec l’eau du bain. La laïcité, l’écologie, les Droits Humains sont pour moi très importants, c’est leur intégrisme qui est dangereux. Car à chaque fois que l’on fixe un but et qu’on le considère comme essentiel, les moyens finissent, quoiqu’on fasse, par devenir secondaire. Le danger est encore toujours là. C’est en cela qu’est vivante la bête immonde de Brecht. Si on regarde l’actuelle, autant stressante que divertissante, campagne présidentielle nous en sommes toujours ramené au même point. Car que demande-t-on à un candidat : un programme, que de toutes façons vu les circonstances il ne pourra pas appliquer, et heureusement quand on les passe tous en revue. Mais l’insistance sur le programme c’est le choix du but sur le chemin. Macron, au départ a été le seul à minimiser l’importance du programme et à tenter de privilégier la manière d’être, de gouverner. Mais devant l’insistance de tous il a du se plier à l’injonction du programme. Alors que ce qui est seul important c’est justement la manière de gouverner, l’actualité se chargera de fixer les problèmes à résoudre.

Dans le choix personnel des Occidentaux on a la même prévalence du but sur le chemin. On ne cherche pas tant une manière de vivre. On privilégie le futur, les choix importants qu’on se fixe à obtenir dans notre vie. Il faut se fixer des objectifs. On vit ainsi dans le futur on oublie de vivre le présent. On se retrouve vieux en ayant parfois atteint ses objectifs, mais sans avoir vraiment vécu. La priorité du chemin est au contraire une caractéristique des philosophies orientales, et notamment chinoises. Le Tao, c’est le chemin. Le « but » de l’activité humaine, si l’on peut employer ce mot, c’est de faire avancer la roue de la vie qui ne va justement vers aucun but, et qui ne fait que tourner de manière cyclique. Il faut participer au mouvement des choses.

Nous ne sommes pas près, nous Occidentaux, de vivre dans le présent, dans le chemin de la vie, toujours en quête d’un ou de plusieurs buts qui nous déçoivent presque toujours. Il nous faudrait apprendre simplement à vivre au présent. Outre les dangers que représente la priorité donnée au but sur le chemin.