Nous venons de vivre une année politique exceptionnelle qui a apporté une véritable révolution politique dont à la fois nous avons encore du mal à mesurer l’ampleur et dont nous ne savons évidemment pas sur quoi cela va déboucher. Il y a une certitude : nous sommes entrés dans un nouveau monde. Il va falloir l’explorer, inventer de nouvelles règles de fonctionnement. J’emploie le terme révolution, moi qui ai répudié depuis bien longtemps les idées radicales, en faisant naturellement référence, de manière demi humoristique, au livre homonyme dans lequel Macron a lancé ses principales idées il y a sept mois seulement.

Le premier point de cette révolution est l’aggiornamento de la politique française, avec 34 ans de retard. En effet c’est en 1983, avec le tournant de la rigueur que les deux grandes forces de gouvernement, la droite qui prendra différent noms au fil des années et le Parti Socialiste ont commencé à mener des politiques fort semblables. J’ai même écrit que je pensais qu’au fond de lui-même Chirac était plus à gauche que Mitterrand. Et pourtant pendant ces 34 ans ces deux forces n’ont cessé de se combattre, dénonçant l’action de l’autre, pour mieux mener la même une fois au pouvoir. Le scrutin binominal en vigueur en France, sur lequel je reviendrai ensuite, ayant largement aidé à bloquer toute évolution que nos voisins allemands ont pratiqué tout ouvertement. Il me semble que s’il y a quelque chose, sur lequel on reviendra difficilement maintenant, c’est l’évidence qu’une partie de la droite (Lemaire, Jupé, etc.), une partie de la gauche (Valls, Hollande, etc.), les centristes divers et variés et bien des gens qui ne situent pas sur une échelle droite gauche partagent des convictions communes sur la gestion du pays. C’est cet espace que couvre Macron et c’est surtout l’acceptation (enfin !) de cette évidence qui vient d’être acceptée quasi unanimement par ceux qui peuvent la pratiquer. Ces 34 ans de retard, à accepter la vérité, montrent bien une fois de plus que ce qui décide en dernier ressort c’est toujours l’idéologie. Car, alors que l’évidence de cette convergence sautait aux yeux, elle était jusqu’à ces derniers mois impossible à formuler à droite, comme à gauche. C’était un tabou qui empoisonnait la vie politique.

Le deuxième point est le début d’un changement d’état d’esprit du pays. On ne sait si c’est un sursaut passager ou un changement qui durera et/ou s’approfondira. La France était considérée jusqu’au début de cette année comme un pays pessimiste, en colère, divisée en deux entre d’une part les urbains gagnant de la mondialisation et les gens de fraîche origine étrangère et d’autres part les ruraux perdants, défavorisés. J’ai déjà écrit que je pensais qu’on confondait probablement en ce domaine la cause et la conséquence. Que c’était au contraire plutôt parce qu’on était dans la peur et le rejet de l’autre qu’on partait ou restait le plus loin des villes. Cette colère, ce rejet de l’autre, de l’Europe notamment, semblait gagner de plus en plus du terrain. La droitisation de la société semblait inexorable, avec la peur de l’autre. La dédiabolisation du Front National semblait qualifier sans aucun problème Le Pen au deuxième tour de la Présidentielle, avec même le risque de sa victoire. A droite les primaires ont désigné le candidat le plus radical Fillion. A gauche les frondeurs ont pendant cinq ans mené la vie dure à Hollande pendant que s’installait avec Mélenchon un mouvement concurrent du Parti Socialiste sur certains des mêmes thèmes que Le Pen : la fermeture des frontières et le rejet de l’Europe. La primaire socialiste a elle aussi désigné le plus radical Hamon. Finalement, et il y a eu certes bien des péripéties, dont les « affaires » de Fillion, mais Le Pen a certes été qualifiée, mais de justesse. Fillion et Hamon ont échoué, encore plus le second, secoué par le charisme de Mélenchon. Et au deuxième tour Le Pen s’est encore plus effondrée, après avoir montré dans le débat d’entre deux tours l’irréalisme et le danger de son programme. Il est certain, et c’est dommage que cela n’ait pas eu lieu, qu’un débat Macron-Mélenchon aurait eu toutes les chances de faire s’écroule ce dernier, pour les mêmes raisons. Depuis le premier tour de la présidentielle le climat a changé. La radicalité colérique de Mélenchon et le recul du Front National d’une part, l’ouverture d’un dialogue constructif autour de Macron allant d’une parti de la droite, avec un Premier Ministre, à une partie de la gauche, et y compris des écologistes avec Hulot d’autre part a permis un apaisement du climat, un recul du pessimisme et de la colère. Certes on peut considérer que les législatives, et le deuxième tour en particulier, marquent un certain retour des extrêmes, mais aussi de la droite traditionnelle et du Parti Socialiste. Mais cela se fait à un niveau bien bas, beaucoup plus qu’au premier tour de la Présidentielle. Et l’abstention trop massive de ces élections est à la fois un acte d’attentisme, car on ne sait pas vraiment à quelle sauce Macron va nous manger, mais aussi un laisser faire en ne voulant pas participer. Et puis pourquoi aller voter alors qu’on annonçait partout une victoire évidente d’En Marche ? Ce climat me rappelle les années Jospin 1997-2002, qui ont été elles aussi une période de remontée de l’optimisme, d’une fréquentation accrue des activités culturelles, des lieux de loisir. Cela s’est arrêté avec l’échec aux présidentielles de 2002 et l’incapacité de Chirac à l’ouverture et à faire une politique autre que celle de la gestion au jour le jour.

D’une certaine manière nous revenons au schéma électoral des Troisième et Quatrième Républiques. Il y avait alors mise de coté des extrêmes de droite et de gauche, sauf circonstances exceptionnelles (Le Front Populaire). Le Parti Radical, puis le M.R.P. géraient des coalitions allant d’une partie de la droite à une partie de la gauche. Le système proportionnel multipliant les partis créait une instabilité, mais comme les orientations étaient quasiment communes, cela n’avait pas une trop grande importance. La différence aujourd’hui est le système électoral qui jusqu’ici a quasiment imposé, et perpétué une bipolarisation, qui n’avait plus de sens. Mais d’une part la bipolarisation a explosée avec Le Front National, un centrisme macronien et une gauche radicale s’ajoutant à ce qui reste des deux ex grands partis de gouvernement. D’autre part une dose de proportionnelle, probablement relativement faible, devrait être introduite. Elle ne permettra pas la multiplication inconsidérée du nombre de partis comme sous les Troisième et Quatrième Républiques, mais permettra à quatre, cinq ou six courants d’exister. Le défaut du système actuel est qu’il permet, et impose, dans le cas de quatre à six courants importants à un seul d’être élu avec un quart à un cinquième du corps électoral, et de pouvoir gouverner ensuite, c'est-à-dire sans consensus populaire.

Je ne sais ce qui va se passer les semaines à venir. Macron nous a fort étonné jusque là, on ne sait ce qu’il nous réserve pour demain. Mais s’il veut gouverner en représentant vraiment une quasi majorité du pays il faut qu’il ouvre sa majorité à droite et à gauche le plus largement possible à tous ceux qui sont prêts à travailler avec lui. Avec une fraction importante des Républicains et du Parti Socialiste dans sa majorité il représenterait alors une quasi majorité. Sinon il aura le plus grand mal à gouverner, ne représentant que le quart des électeurs du premier tour de la présidentielle, le tiers à la rigueur en prenant en compte le premier tour des législatives. Que vont devenir les cinq courants politiques essentiels actuels. Le Front National est pour un moment fortement blessé, mais comme La France Insoumise, sa position tribunicienne négative devrait l’aider. Contrairement à la Présidentielle il s’agira pour eux de critiquer systématiquement, mais pas de proposer leurs solutions irréalistes. La France Insoumise aura du mal à sortir de l’isolement volontaire où son radicalisme la met. Les Républicains, comme Le Parti Socialiste risquent l’explosion en deux fractions, surtout si Macron a l’intelligence, qui est aussi à mon sens une nécessité, de travailler avec la fraction la plus large de ces deux partis. Il y a la place chez les Républicains pour une force, faible pour l’instant, mais demain on ne sait pas, qui serait d’opposition à Macron tout en ne s’alliant pas au Front National. Mais à court terme son avenir ne semble pas bien brillant. Au Parti Socialiste c’est moins sûr. Si une partie rejoint le macronisme, le reste peut rallier Mélenchon. Il y aura forcément un succédané du Parti Socialiste pendant un certain temps, mais il n’aura pas forcément d’avenir. Quand à l’avenir d’En Marche et des centrismes divers, tout dépendra du succès ou non de la Présidence actuelle. Le mouvement peut se fixer dans le paysage politique, autant qu’il peut exploser en vol. Même si l’urgence ne semble pas être là il y a gros à gagner pour lui à l’avenir à ossifier, développer le mouvement, à la faire se déployer dans le pays, vers les couches populaires.

J’ai écrit assez souvent que je pensais que l’Italie était un pays depuis plus d’un siècle en avance sur les inventions politiques. Au début des années 1990 les deux grands partis qui structuraient le pays dans la majorité et l’opposition depuis 1944 : la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste disparaissaient brutalement. L’ère Berlusconi ensuite a vu se créer un système démocratique atténué par des tendances autoritaires, des pressions sur la Justice et sur l’indépendance médiatique. Aujourd’hui nous vivons une période qui semble être celle de la disparition des vieux partis, mais rien n’est jamais sûr. Aurons-nous un Berlusconi ?

Pour terminer je voudrai revenir sur un sentiment personnel d’admiration sur la manière dont Macron a su gérer cette année. On peut invoquer Machiavel ou les maîtres taoïstes. Il a gagné en détruisant les différents adversaires avant le combat final. Avec Fillion il a eu de la chance. Mais il avait su créer chez les Républicians, comme au Parti Socialiste, une fracture entre les macrono-compatibles et les opposants. Il a déstabilisé Le Pen magistralement lors du débat d’entre deux tours. Le Front National ne s’en est pas encore remis. Mélenchon rejeté dans son extrémisme colérique ne représente pas plus un danger que les Communistes sous les Troisième et Quatrième Républiques. Il fera du bruit. Il amusera comme Marchais ou Duclos avant lui amusaient. Après la Présidentielle je craignais que Macron ne s’enferme dans sa tour d’ivoire, mais avec la désignation de ministres de droite, à commencer par le Premier, et de gauche et d’Hulot il a encore pris tout le monde à revers. Il gagne les législatives avec 32 % des voix au 1er tour lui donnant une des meilleures majorités absolues. Rappelons que pour les autres législatives qui ont suivi des présidentielles, avec des majorités le plus souvent plus limitées elles avaient été acquises par des scores de premier tour de la majorité présidentielle de 54 % en 1981 (dont 36 % le PS seul), de 49 % en 1988 (dont 37 % le PS seul), de 43 % en 2002, 45 % en 2007 et 39 % en 2012. Autrement dit il obtient une des meilleurs majorités avec le plus faible score. Et cela parce qu’il a su diviser et affaiblir ses adversaires avant l’élection, se placer au centre. Belle réussite taoïste !

Maintenant attendons demain, et d’abord le nouveau gouvernement et les débuts de l’assemblée. On a quand même une année où on ne s’est pas ennuyé ! La suivante sera comment ?