J’ai toujours considéré qu’un certain nombre de chansons véhiculaient des idées fondamentales pour l’existence humaine à leur manière. Ce qui est, ou au moins était, je parle des années 1960 de mon éducation, totalement à contre courant. Brassens, Brel, Ferré ou d’autres à l’époque ne pouvaient pas apporter une quelconque réflexion philosophique. Il y avait et y a encore une compartimentation étanche dans notre monde occidental entre le débat philosophique et la poésie, encore plus la chanson. J’écoutais avant-hier en voiture Barbara chanter : Est-ce Dieu, est-ce Diable Ou les deux à la fois Qui, un jour, s'unissant, Ont fait ce matin-là ? Est-ce l'un, est-ce l'autre ? Vraiment, je ne sais pas Mais, pour tant de beauté, Merci, et chapeau bas.

Je pense aussi par exemple à Stephan Eicher : J'abandonne sur une chaise le journal du matin Les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent J'attends qu'elle se réveille et qu'elle se lève enfin Je souffle sur les braises pour qu'elles prennent Cette fois je ne lui annoncerai pas La dernière hécatombe Je garderai pour moi ce que m'inspire le monde Elle m'a dit qu'elle voulait si je le permettais Déjeuner en paix, déjeuner en paix.

On peut avoir les plus « hautes » réflexions et débats philosophiques sur l’incapacité à connaître l’existence ou l’inexistence de Dieu malgré la beauté et la complexité du monde ou sur la possibilité/nécessité de vivre dans un monde fait en partie d’injustices, de misères et de malheurs. Il me semble pourtant que les deux exemples ci-dessus valent bien tous ces débats, y compris en profondeur.

Et puis j’ai découvert qu’en Chine on confondait poésie et philosophie, qu’un discours philosophique était totalement éloigné de notre logos, qui est construit depuis l’antiquité grecque sur le débat, sur le raisonnement logique. Le discours philosophique chinois n’est qu’une forme poétique parlant par suggestion et non pas par démonstration. Il correspond beaucoup plus à ce style de chanson dont je parle.

Je crois qu’on peut faire descendre la philosophie dans la rue, la sortir de son cercle d’initiés qui de plus pour certains ont inventé un langage incompréhensible au commun des mortels. Et certaines chansons en sont un moyen.