Je viens de finir de lire « Le verger de marbre » d’Alex Taylor. Une plongée dans un sud étatsunien pire que l’original, encore plus poisseux, pollué, barbare. Cela m’emmène vers des réflexions sur l’origine de la barbarie.

Il y a des origines diverses. Timothy Snyder dans son dernier ouvrage « Terre noire » montre que la shoah n’a été possible qu’à partir du moment où les nazis ont opéré dans des zones, dans des pays, où les structures étatiques étaient détruites. Cette première origine de la barbarie s’applique très bien à ce qui est arrivé en ex-Yougoslavie, quand celle-ci a éclaté. Elle s’applique aussi très bien à l’Irak où l’amateurisme irresponsable de Bush a détruit toutes les structures existantes. Elle s’applique aussi au far-ouest où des individus sortis de leurs sociétés anciennes se sont trouvés dans des zones de non droit, far-ouest qui reste toujours important dans l’idéologie étatsunienne et qui pèse là-bas lourdement sur la psychologie collective.

Ce qui empêchait cette barbarie dans les sociétés fermées du passé, c’était justement cette structure de société qui conditionnait les êtres à leur insu, leur assignant des rôles, des comportements stéréotypés qui jugulaient les pulsions négatives. Quand on a commencé à en sortir par la modernité, et que l’individu peu à peu s’est extirpé de la clôture des sociétés anciennes, pour prendre lentement son autonomie, c’est l’Etat (au sens large) qui a au fur et à mesure pris le rôle de digue, en édictant des lois, en inventant la police, la justice et les châtiments divers et variés pour les contrevenants. Tant que nous restons dans une société (c’est le cas de l’Europe et encore plus particulièrement de la France) où d’un côté les individus sont devenus totalement autonomes (et je suis pleinement d’accord avec Marcel Gauchet qui l’analyse ainsi dans son quatrième tome sur l’évolution de la démocratie) et où de l’autre ils en sont encore, en grande partie, à une autonomie d’égoïsme, et non pas de responsabilité individuelle, tant que nous en serons là, l’Etat sera nécessaire, sous une forme ou une autre, avec son juridisme, sa police, sa justice, ses châtiments. On peut espérer que ce n’est qu’une étape dans la modernité et que cette autonomie va se transformer dans une responsabilité collective. Mais ce n’est pas encore le cas, même si des indices ténus semblent montrer que nous en prenons peut-être le chemin. C’est dire que tout ce qui va dans le sens du dépérissement de l’Etat : que ce soit l’utopie anarchiste ou l’ultralibéralisme qui croit que faussement tout se règle naturellement par la liberté des individus, que ce soit le marché ou la société elle-même, tout cela est mortifère pour nos sociétés et doit être combattu. Mettre le pied dans le dérèglement c’est glisser sur la pente qui mène à la barbarie.

Mais il existe aussi d’autres types de barbaries que l’on pourrait dire organisées par les Etats. Un autre type est celui organisé contre une partie de la population. C’est le génocide arménien organisé par l’Etat turc, c’est le génocide rwandais. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Birmanie contre la minorité Rohingya. Un troisième type est la barbarie organisée là encore par l’Etat mais pour terroriser sa population. C’est le stalinisme, où n’importe qui pouvait être inquiété (même et surtout s’il était près du pouvoir). C’est le maoïsme avec ses deux grandes époques de massacre (les pires du 20ème siècle). C’est le Cambodge Khmer Rouge. Les « Terres de sang » étudiées par Timothy Snyder dans un ouvrage précédent ont été victimes de la conjonction de deux de ces types de barbarie : la terreur d’Etat stalinienne et la barbarie nazie. Les sacrifices humains, notamment chez les Aztèques, où ils semblent avoir pris avant la fin de l’empire une très grande ampleur, sont une autre forme de barbarie, un peu à part me semble-t-il. Tout cela doit nous inciter à comprendre comment agir, toujours précautionneusement, car toute action a ses côtés positifs et négatifs et doit être corrigée en permanence. Mais le sens d’un certain avenir me semble quand même un peu éclairci aujourd’hui : que ce soit chez nous en Europe ou ailleurs dans le monde. Chez nous il faut préserver et améliorer les structures étatiques, tout en cherchant l’approfondissement démocratique qui viendra, espérons le, d’une responsabilisation collective des individus dans l’autonomie. Ailleurs il faut encore prendre encore plus de pincettes. On voit combien nos actions militaires sous les meilleurs prétextes sont presque toujours des échecs patents. L’autonomie des individus est partout en route, mais elle se fera avec des durées et des formes totalement variables d’un endroit à l’autre. A chacun de l’inventer. On ne peut qu’aider le plus discrètement possible de l’extérieur.