J’ai récemment revu 1900 que j’avais vu à sa sortie en 1976. C’est une grande leçon d’histoire. Et pas essentiellement sur celle qu’il raconte directement : l’évolution de la vie à dans une grande propriété agricole d’Emilie de 1901 à 1945 avec toutes les luttes de classe, le fascisme, la Résistance. Non il raconte surtout l’Italie de 1976 et telle que nous, en 2017, la voyons.

On peut d’abord dire que c’est un très beau film avec de très grands acteurs Depardieu, De Niro, Dominique Sanda, Daniel Sutherland, Burt Lancaster, et on ne peut tous les citer, tous admirables dans leurs rôles. De très belles relations d’amour, d’amitié, de haine entre eux. Une mise en scène impeccable. Une photo magnifique.

Mais ce qui m’importe ici est la leçon d’histoire. 1976 pour l’Italie c’est la tentative du Parti Communiste Italien de chercher un compromis historique avec la Démocratie Chrétienne, le patronat et l’église pour faire un gouvernement de coalition. C’est le début des Brigades Rouges et des attentats d’extrême droite et gauche pour empêcher ce compromis, en partie manipulés par la C.I.A. et le K.G.B. Deux ans après Aldo Moro sera assassiné, quatre ans après ce sera l’attentat de la gare de Bologne. Nous sommes en pleine Révolution Culturelle en Chine et en fait c’est tout cela que nous raconte, sans s’en rendre vraiment compte, le film.

D’abord Bertolucci situe cette lutte des classes dans la paysannerie et pas en ville ni dans l’industrie. C’est le moment où Mao théorisait la paysannerie et le Tiers Monde comme le nouveau prolétariat. Ensuite il filme les scènes de lutte avec un lyrisme appuyé. Nous sommes à l’opposé total de la distanciation brechtienne. Ici tout est pathos. Trois scènes clés, magnifiques et efficaces d’ailleurs : les paysans qui marquent leur opposition au maître en aiguisant leurs faux à l’unisson, les femmes qui empêchent les militaires d’expulser une famille, le contremaître barbouillé d’excréments. Ce pathos qui empêche tout recul, toute réflexion, et qui permet de faire croire n’importe quoi : ici l’unanimité des paysans derrière le syndicalisme et le parti révolutionnaire. Les scènes de procès populaire lors de l’épuration en 1945 font largement écho aux scènes de la Révolution Culturelle chinoise. Mais ici certes il y a un mort, mais c’est un salaud pur et le patron s’en sort par une pirouette. Nous sommes loin des crimes maoïstes, qui seront repris par les Khmers Rouges et le Sentier Lumineux. Et d’une certaine manière Bertolucci les excuse. Le film est d’un manichéisme total sur le plan social. Le responsable fasciste est le salaud par excellence, y compris assassin et dépravé sexuel. Les paysans sont, je l’ai déjà dit, tous dans le camp révolutionnaire. Les patrons se situent dans un flou intéressant à analyser. Il y a les fascistes et ceux qui, comme ceux de la propriété qui nous intéresse, restent dans une ambigüité pleine de lâcheté. Le fascisme n’est décrit que comme un moyen pour le patronat de rester au pouvoir et d’éliminer le mouvement révolutionnaire, ce qui n’est qu’une partie d’une vérité bien plus complexe, une grande partie certes. Et puis le film n’arrive pas à choisir son camp. D’un côté il prône la Révolution prolétarienne (paysanne). Et de l’autre il montre une amitié, certes inégale, entre les patrons successifs et les responsables paysans, une sorte de compromis historique. Il prône à la fois l’abolition de la propriété privée et le compromis avec le patronat.

C’est pour tout cela que ce film me semble une formidable leçon d’histoire, celle de l’Italie de 1976. Mais pensons aussi que nous le voyons avec nos yeux de 2017, à travers l’histoire de 2017. C'est-à-dire que ma critique doit raconter, sans que je sache comment, l’histoire de 2017.