Je suis en train de lire « Bleu : histoire d’une couleur » de Michel Pastoureau. C’est un livre d’histoire passionnant sur un sujet méconnu : l’évolution de la notion de couleur selon les époques, mais aussi les pays. Michel Pastoureau montre qu’un changement global a eu lieu dans notre Occident médiéval autour du 12ème Siècle. On est passé de la vision gréco-romaine des couleurs à la vision actuelle. Certes de manière progressive et complexe. Les gréco-romains nomment peu les couleurs. Ce qui rend leurs textes difficiles à traduire. Ils s’attachent plus à parler de l’intensité, de la luminosité que des couleurs elles-mêmes. Ils ont des notions très éloignées des nôtres qui reposent essentiellement sur la triade blanc, noir et rouge. Le bleu, notamment est quasi absent des descriptions, même s’il existe bien dans les peintures qui bariolent violemment les temples et les maisons, mais essentiellement comme fond. D’ailleurs le mot bleu en Français vient de l’Allemand blau, car les Germains eux l’utilisaient, ayant des normes de couleurs différentes. Le mot azur, terme synonyme, vient de l’arabe azraq’. Les notions d’opposition des couleurs qui sont les nôtres sont à l’époque totalement différentes. Les descriptions d’arc en ciel ne correspondent pas aux couleurs réelles fondamentales. Et vers le 12ème Siècle se met peu à peu en place le système des couleurs actuel. Il sera scientifiquement validé à postériori par l’étude par Newton de la décomposition des couleurs par le prisme. Se met alors en place le cercle chromatique avec les trois couleurs fondamentales jaune, rouge, bleu et les oppositions. Le noir et le blanc ne sont plus des couleurs mais l’absence de lumière ou le mélange des couleurs. Le bleu prend alors son importance. Il devient la couleur attribuée à la vierge. Il devient le fond du blason français et la couleur du vêtement de rois. On pourrait parler d’invention du bleu. Or une telle modification ne peut pas être innocente. Elle ne peut qu’accompagner un changement de conception fondamental du monde. Car c’est par l’idéologie que les sociétés changent.

Parallèlement je lisais hier un article de Cédric Giraud sur la Revue « L’Histoire » qui parle de la méditation, avec différentes acceptions de cette pratique, qui s’est développée dans l’Occident chrétien à partir du 12ème Siècle. Et cela en parallèle avec la mise en place de la confession individuelle. Ces deux pratiques : méditation et confession individuelle sont caractéristiques de la montée de l’individualisme. Nous sommes donc autour du 12ème Siècle à une époque d’un changement idéologique fondamental. C’est un tournant essentiel dans la modernité. Si on appelle comme moi modernité la montée de l’individu, sa libération de la société fermée, la poussée vers une société ouverte, vers la liberté individuelle. C’est naturellement à Marcel Gauchet que je pense et à son désenchantement du monde. Mais aussi en parallèle je pense à Philippe Descola qui montre de manière différente que nos sociétés actuelles fonctionnent sur des bases différentes des sociétés gréco-romaines. Il classe le monde gréco-romain dans ce qu’il appelle des sociétés analogiques pour qui chaque existant (matériel, végétal, animal, humain) est différent des autres, tant sur le plan physique qu’intellectuel. Notre Occident moderne est pour lui naturaliste, et Darwin en a à postériori apporté la preuve : les existants sont faits de la même matière en évolution constante, mais ils ont une intelligence différente, surtout à partir de Descartes. Il est quand même étonnant, et il faudrait y réfléchir que comme pour les couleurs avec Newton, Darwin n’a fait qu’à postériori apporter une preuve scientifique d’une conception déjà entrée dans les mœurs. Le changement entre ces deux visions ne s’est pas fait facilement, que l’on pense à la montée de l’autonomie de l’individu de Marcel Gauchet ou au changement de conception du monde de Philippe Descola. Il me semble bien qu’autour du 12ème Siècle il s’est joué un pas décisif dans ces évolutions.

On peut se demander d’ailleurs si nous n’évoluons pas encore actuellement, en commençant à concevoir que, contrairement à la conception de Descartes, il n’y a pas de barrière d’intelligence nette entre les hommes et les animaux notamment et si donc nous ne changeons pas encore une fois de conception du monde. Mais cela est un autre débat.