Le livre de Michel Pastoureau sur « L’histoire d’une couleur : bleu » enrichit encore ma perception de la variabilité géo-historique de bien des choses. Il nous montre que la perception même des couleurs varie fortement. Il semble bien que dans le monde gréco-romain comme dans la Bible on ne s’attache pas en premier à définir une couleur, mais plutôt une intensité, une luminosité. Pour nous on dira ce tissu est bleu avant de tenter de définir éventuellement, mais secondement s’il est bleu intense, terne ou brillant, etc. Il semble bien que dans ces sociétés antiques la première définition avait au contraire trait à l’intensité, la luminosité et qu’ensuite on disait éventuellement, secondairement, quelle était la couleur. C’est ce qui rend très difficilement traduisible dans ce domaine les textes anciens. Cela signifie que l’apprentissage culturel du cerveau au niveau de la couleur était totalement différent. Il semble qu’en Afrique noire la priorité est donnée avant la couleur, au sens où nous la comprenons, à dire si la couleur est sèche ou humide, tendre ou dure, lisse ou rugueuse, sourde ou sonore, gaie ou triste. Ce qui pour nous est même difficile à comprendre. De la même manière le bleu est pour nous une couleur froide, parce que nous l’associons à l’eau, alors qu’il a été au Moyen Age et jusque dans les écrits de Goethe une couleur chaude. C’était plutôt le vert qui était associé à l’eau. Cette grande variabilité des sensations est probablement la même au niveau des autres sens, l’ouïe notamment avec la musique. C’est encore un domaine quasi inexploré des historiens.

Cela me ramène à la variabilité des conceptions. Aujourd’hui on commence à mettre en cause l’occidentalo-centrisme de nombreux domaines. Avec la colonisation de la plus grande partie du monde, suivi aujourd’hui du développement de la mondialisation capitaliste les Occidentaux ont exporté et exportent encore leur conception dans la plupart des domaines. Si l’on prend l’exemple de la démocratie on doit se poser la question de son mode de fonctionnement. Nous avons tendance à la voir essentiellement comme un système d’élections libres. Alors que c’est bien plus complexe que cela. Le point de départ de la démocratie est la reconnaissance de la liberté et de l’égalité des individus. C’est aussi la liberté de parler et de s’informer dans tous les domaines. Quand aux élections il y aurait beaucoup à dire. Prenons quelques exemples. En France depuis 15 ans le scrutin présidentiel est le scrutin essentiel. Les législatives qui suivent n’ont toujours fait que le confirmer. Or du fait de son mode de scrutin et de la dispersion croissante de l’électorat, sans parler de la montée de l’abstention, le Président élu est loin de représenter la majorité de l’électorat. Il ne l’atteint au 2ème tour que par le soutien de ceux qui rejettent encore plus son adversaire que lui. En Grande Bretagne avec la règle de fonctionnement des législatives sont élus ceux qui ont le plus de voix au premier tour, peu importe combien. Et donc la majorité des députés, et donc le premier ministre, est souvent loin de correspondre à la majorité du pays. On a vu aussi que Trump a été élu alors qu’il avait rassemblé moins de voix que son adversaire. En Allemagne et en Israël au contraire le scrutin est totalement proportionnel et le premier ministre doit bâtir une coalition regroupant la réelle majorité du pays. Si on a eu recours en France à ces types de scrutin c’est en grande partie dû à l’incapacité du monde politique à s’entendre pour gérer majoritairement le pays en oubliant les querelles politiciennes. On a bien vu notamment sous la IVème République cette incapacité à un gouvernement stable. On a vu aussi comment ce système amène à créer de tous petits partis incontournables au parlement qui ne représentent souvent que soi-même. Mitterrand et sa Convention des Institutions Républicaines en a été l’exemple idéal. Cela lui a permis de faire partie de tant de ministères sans représenter alors électoralement grand-chose. C’est le même problème pour Israël qui bloque toute évolution du pays. Cela ne condamne pas, bien loin de là, les élections, mais cela doit nous amener à les relativiser ou tout au moins à savoir remettre en cause leur fonctionnement. La démocratie c’est bien plus que cela. La démocratie peut prendre bien des visages. Elle peut prendre bien des chemins pour se créer, se développer. Le socle de base sans lequel elle ne peut exister est la liberté et l’égalité des individus ainsi que la liberté de parler et de s’informer.

Si on doit être attentif à la relativité de beaucoup de choses, dans tous les domaines, et éviter de vouloir considérer que nos conceptions, mais aussi nos sensations, devraient être universelles, cela n’enlève en rien la validité d’un certain nombre de concepts, même si ils peuvent se décliner de manières diverses. La terre est ronde, elle tourne autour du soleil, le darwinisme est une réalité, le réchauffement climatique aussi pour ne prendre que quelques exemples bateaux. Après on peut les décliner de manière diverses. Y compris en mathématique : ou peut utiliser une calculatrice ou un boulier. Dans bien des sciences on a inventé des mathématiques particulières pour calculer plus facilement. On peut par exemple calculer le fonctionnement de circuits électriques par les nombres complexes, ou par des méthodes trigonométriques ou par des méthodes géométriques. On obtiendra au bout du compte les mêmes résultats. Dans le domaine de la Démocratie et des Droits Humains il existe là aussi des idéaux universels. Ils peuvent se résumer à notre devise républicaine. La liberté des individus. L’égalité de tous devant la loi et la société, y compris au plan économique. Et la fraternité pour mettre le maximum d’huile dans les rouages et embaucher les individus dans la responsabilité de l’avenir à construire. C’est en ce sens que la montée en puissance chinoise qui fait fi notamment de bien des libertés est un danger mondial, mais c’est un autre sujet.