L’évolution de la Chine pose différents problèmes et particulièrement au moment où les Etats Unis avec Trump mènent une politique erratique, irresponsable et dangereuse. On peut d’ailleurs se demander si aujourd’hui Xi Jinping n’est pas l’homme le plus puissant du monde.

La première particularité de la Chine est son système économique. Elle semble appartenir au monde capitaliste. En fait le pouvoir politique a encore gardé un pouvoir important sur toutes les firmes importantes et on est très loin du capitalisme libéral. Cela rouvre d’ailleurs la question que l’on croyait résolue à partir de 1989 sur la suprématie d’efficience économique du capitalisme par rapport aux économies dirigées. En Chine tous les fondamentaux économiques restent dirigés et pourtant on ne peut pas dire que cela l’handicape, au contraire, par rapport à ses partenaires ouvertement capitalistes libéraux. La Chine reste un régime dictatorial et la prévision optimiste qui disait que le développement économique ne pourrait qu’engager un développement démocratique s’est révélée fausse. Dictatorial pas seulement par manque d’élections libres et par l’existence d’un parti unique, mais surtout par manque des bases pour la démocratie : pas de liberté d’expression ni d’information, et des traditions qui n’aident guère à la démocratisation. La culture chinoise traditionnelle favorise ce statut quo dictatorial. Il n’y a aucune tradition de débat égalitaire. Confucius et les autres maîtres chinois parlent à des disciples, qui doivent comprendre les allusions voilées du discours, mais ils ne les écoutent jamais, contrairement aux dialogues de Platon. Il y a en Chine depuis toujours la tradition du bon dirigeant comme idéal politique. Si celui-ci n’est pas bon, parce qu’il ne comprend pas intuitivement ce qu’il devrait faire, il doit être remplacé. Mais ce n’est jamais par le débat que les choses sont sensées avancer. Il est certain que l’influence occidentale depuis deux siècles a modifié certains points de vue, mais je me demande jusqu’où. Poussent au statut quo plusieurs considérations essentielles. D’abord la peur d’un changement révolutionnaire. Les Chinois ont regardé avec effroi l’effondrement du bloc soviétique, suivi de sa ruine politique, économique et sociale. Ils en ont retenu la leçon. Ensuite le progrès réalisé par les classes moyennes et supérieures est un dérivatif aux revendications démocratiques. Tant qu’on peut vivre bien, s’enrichir, voyager, se cultiver ne cassons pas la machine. Quand à ceux qui sont encore laissés de côté d’une part ils ont quand même grappillés quelques miettes de progrès et d’autre part ils espèrent en être les prochains bénéficiaires.

Le développement économique chinois se poursuit. Il a trois obstacles devant lui qui pour l’instant ne l’ont pas encore handicapé. Il y a toutes ces masses rurales, ces centaines de millions de paysans qui n’ont pas encore vraiment bénéficié du progrès et dont on a du mal à voir comment ils pourraient eux aussi y être intégrés. Il y a le vieillissement de la population, la fin de l’enfant unique ne lui donnera qu’un léger retard. Il y a la crise écologique mondiale qui va limiter les ressources mondiales de toutes sortes : eau, énergie, matières premières, agriculture, etc. Ce triple mur risque d’entraver la Chine, même si le troisième obstacle est un obstacle mondial. Regardons pourtant comment la Chine a eu l’intelligence d’anticiper face à ce dernier obstacle. Elle s’est positionnée économiquement dans tous les domaines qui risquent demain de poser des problèmes de pénurie en tentant de les monopoliser, sans se faire remarquer. C’est le cas pour les gisements de terres rares par exemple, mais aussi pour l’achat de terres agricoles un peu partout dans le monde, en Afrique notamment. En ce qui concerne l’agriculture, mais pas seulement, je pense depuis longtemps que l’immense Sibérie qui, avec le changement climatique, peut devenir demain la terre agricole d’avenir, mais qui est aussi probablement très riche en ressources les plus diverses, peut devenir la frontière chinoise (au sens états-uniens du terme), d’autant que la Russie se dépeuple. Le développement scientifique chinois est aussi à prendre en compte. Il y a peu la Chine ne faisait que copier, ou voler, les technologies occidentales. Aujourd’hui dans bien des domaines d’avenir elle est en tête des innovations.

Il faut bien voir comment la Chine fonctionne. Ne jamais croire ses affirmations, qui ne sont le plus souvent qu’une manière d’endormir l’adversaire. Les Chinois sont toujours pragmatiques. Ils agissent selon leur intérêt (sont-ils les seuls ?) et ne font de cadeau à personne sauf s’ils y trouvent un avantage. En fait ils font ouvertement ce que la plupart des Etats font de manière honteuse. Avec eux le face à face ou la collaboration est du pur rapport de force. C’est cela la tradition chinoise, ne pas s’opposer directement à l’adversaire, mais le vider peu à peu de sa force pour ensuite vaincre sans combat. Certes la Chine n’aura probablement pas une politique expansionniste importante dans les années à venir. Encore que ses exigences dans la Mer de Chine du Sud ou vis-à-vis de Formose existent bel et bien et j’ai dit plus haut que je crains que la Sibérie ne devienne un territoire où elle aura bientôt envie de s’étendre. On n’est plus à l’époque où un Etat peut imposer son occupation à un autre facilement. Mais les Chinois ont bien compris que l’influence indirecte est bien plus facile et rapporte plus. Il suffit de se faire des amis politiques et économiques localement, quitte à les acheter. Les routes commerciales en cours de construction partant de Chine vers la Turquie ou vers le Golfe de Thaïlande sont des axes de développement politico-économiques du futur. Il en est ainsi aussi pour les pipes lines ou gazoducs.

La Chine est devenue un géant incontournable. Du fait à la fois de l’affaiblissement relatif et du désengagement des Etats Unis elle est en passe de devenir le plus puissant Etat du monde. Et le caractère dictatorial du régime le rend hélas plus apte à s’imposer. Il faut la comprendre, travailler avec elle telle qu’elle est et ne pas espérer la transformer. Il faut réfléchir à la manière de faire des alliances, pas contre elle, mais en parallèle à elle, pour pouvoir lui parler avec un meilleur rapport de force.