Je viens de lire un livre sur les religions persanes préislamiques, le zoroastrisme en particulier et cela me renvoie encore une fois à la nécessité de relativiser nos conceptions culturelles, même celles qui nous semblent fondamentales et universelles, et qui sont loin de l’être.

Déjà le livre sur la couleur bleue de Pastoureau me renvoyait à la relativité des couleurs, non seulement leur harmonie, mais aussi à la relativité du concept et de l’importance même de la notion de couleur. Car nos conceptions évoluent sans cesse. Nous trouvons totalement étranges et ringardes ces couleurs et ces formes des années soixante et soixante dix du siècle dernier qui alors nous semblaient le summum du goût. Mais plus fondamental encore, le concept de couleur lui-même qui est fondamental pour nous dans la description des choses semble secondaire devant la clarté, la luminosité et d’autres notions pour des peuples anciens ou d’autres parties du monde. Tout cela devrait nous amener à relativiser notre conception du « bon goût », et éviter de concevoir comme kitch ce que d’autres peuples (arables, extrêmes orientaux…) trouvent le sommet de leur bon goût.

Cette fois c’est la notion de bien et de mal qui est une fois de plus bousculée. Cette conception semble étrangère ou au moins avoir un caractère différent et/ou secondaire pour les peuples premiers. Leurs religions, colonnes vertébrales de leur société et de leur conception de leur monde et de leurs cultures, étaient quasiment toutes basées sur l’idée d’un temps primitif constitutif idéal, comme le temps du « rêve » des Aborigènes d’Australie. Dans ces sociétés les hommes d’aujourd’hui n’avaient qu’à tenter d’imiter ces glorieux ancêtres et à leur rendre des hommages les plus divers par des rites, en cherchant à se concilier les esprits qui peuplaient le monde. Mais l’idée de vie vertueuse idéale n’est absolument pas centrale. L’idéal est de bien sacrifier aux rites, de respecter les lois ancestrales, presque toujours liées à la sexualité et aux rôles différents des deux sexes (avec naturellement la vassalisation de la femme). Dans les philosophies chinoises et notamment le taoïsme on trouve avec le ying et le yang une unité dynamique des contraires. Le bien et le mal ne sont donc pas séparables, ils sont les deux faces de la même réalité. Quand on veut faire le bien il faut être prudent car on engendrera inévitablement du mal et réciproquement. Il n’y a pas de voie vers le bien possible avec une telle conception. L’essentiel est la voie (le tao) qui n’a pas de but. Il faut aider à faire tourner la voie de la vie, la sienne, comme celle du monde. On pourrait dire simplement enlever les cailloux qui entravent le chemin pour que la roue puisse continuer à tourner harmonieusement. Les Dieux gréco-romains ne réclamaient pas non plus des hommes une vie de bonté, mais des rites.

La notion de bien et de mal, si constitutive de notre culture, semble née dans ce Moyen-Orient, entre Croissant Fertile et plateau iranien autour du 7ème Siècle avant notre ère. En quelques siècles les habitants de ces contrées vont adopter ces conceptions. Côté iranien on trouve Mani au 3ème Siècle avant J C et Zoroastre probablement au 6ème avant J C qui vont aller l’un dans ce qu’on nommera la manichéisme et l’autre dans la transformation de la religion locale pour la faire devenir une lutte entre les forces du bien et celle du mal, avec la victoire finale inévitable des premières, dans un combat qui préfigure fortement l’Apocalypse de Jean. Dans la Bible on retrouve avec les commandements de Moïse une description élémentaire de la vie demandée aux hommes par Yahvé, qui est largement basée sur la notion de bien. Mais on va aller plus loin dans l’interrogation car évidemment on s’aperçoit que ceux qui ont la vie la plus juste ne sont pas forcément les plus récompensés dans ce monde. Et on arrive en Mésopotamie à des réflexions que la Bible va reprendre dans le livre de Job. La seule solution trouvée est que Dieu est tellement lointain et différent de nous qu’on ne peut ni l’atteindre, ni le comprendre, un Dieu bien plus éthéré que celui des premiers récits de la Bible, quand il menait les Hébreux au combat. La Bible, qui sera reprise par le Christianisme et l’Islam demande aux hommes de choisir la voie du bien pour atteindre le Paradis (jardin en Persan, comme l’était le jardin d’Eden). On est bien loin des Enfers gréco-romains ou du Walhalla germain. C’est cette conception qui va façonner notre monde jusqu’à la Renaissance et aux Lumières, quand brusquement l’athéisme va poser la question de l’existence ou non d’une morale. Et c’est Sade qui le posera de manière la plus brutale : puisqu’il n’y a plus de Dieu, ni de Paradis à quoi sert la morale et demander de faire le bien. Les religions séculières et notamment les diverses moutures du nationalisme et du socialisme vont un temps maintenir l’exigence d’une morale, cette fois laïcisé, mais avec leur disparition nous nous trouvons devant la même interrogation. Pourtant, parce que notre fond culturel est tant imprégné de ces notions de bien et de mal elles ressurgissent sans cesse dans les Droits de l’Homme, l’aide aux réfugiés, etc. On ne se débarrasse pas aussi rapidement d’un fond culturel pluriséculaire. Mais il faut bien avoir conscience que ce fond n’est pas universel, ni historiquement car il est né il y a moins de 3 000 ans, ni géographiquement, car bien des peuples ne le partagent pas avec nous. Cela ne vaut pas dire qu’il ne faut pas essayer de bien agir dans sa vie, même s’il n’y a plus de Paradis, mais qu’il faut comprendre l’origine et la relativité géo-historique de ces notions, ce qui nous aide d’ailleurs à nous garder de tout extrémisme, car, comme dans tout les domaines, il y a des extrémismes du bien très dangereux.