Deux films de ciné-club du free cinéma britannique vus ces dernières semaines « La solitude du coureur de fond » de Tony Richardson (1962) et « Samedi soir dimanche matin » de Karl Reisz (1960) m’emmènent à repenser ces années 60, en plein milieu de ces « trente glorieuses » qui n’ont été comprises qu’une fois finies.

En dehors des problèmes de renouvellement cinématographique, un peu analogues à ceux de la « Nouvelle vague » française, quasiment concomitante (on filme le milieu prolétarien et non plus bourgeois, on sort dans la rue filmer de manière quasiment documentaire, etc.), les conceptions idéologiques, quasiment politiques au sens le plus profond, sont celles des « jeunes hommes en colère », un mouvement artistique britannique concomitant nommé ainsi par John Osborne. Cette colère est un refus de la société britannique telle qu’elle est, avec ses pesanteurs. C’est aussi un mouvement typiquement adolescent qui n’est pas sans rappeler tous ceux du même genre, et notamment le romantisme. Et il annonce le mouvement jeune qui culminera en 1968. Cette colère est plus forte chez Colin le personnage (ne parlons pas de héros) de Richardson que chez Arthur, celui de Reisz. Le premier refuse le travail d’usine de son père, le mariage et même à la fin la réinsertion sociale possible par le sport, alors qu’Arthur est un bon ouvrier, certes contestataire. Il finira par accepter le mariage et la maison neuve avec salle de bain, même s’il prévient qu’il continuera à jeter des pierres. Autant dans le premier film on ne voit pas de solution, puisque la revendication collective n’est pas à l’ordre du jour, autant dans le second on sent l’avenir, pas toujours parfait, mais vivable chez Arthur et sa fiancée, dans sa famille, mais aussi celle de Brenda qui accepte ce nouvel enfant de lui et qui l’élèvera avec son mari consentant. Ce qui est très britannique dans ce mouvement c’est son côté totalement personnel et son refus du collectif. On est loin de la France contestataire de 68, hyper politisée. Il y a déjà en Grande Bretagne un désabusement des idéologies qui ne viendra en France que vingt ou trente ans après. De manière inconsciente ils sont en colère parce qu’il n’y a plus d’idéal autre que le progrès social qui avance lentement. Et que ce n’est pas affriolant à l’âge de l’adolescence. Ce que ne perçoivent pas ces jeunes hommes en colère c’est la situation historique où ils sont. Ils ne sont pas les seuls. Quasiment personne ne l’a compris avant la fin de ces années de mises en place d’un consensus social-démocrate, avant 1975. En fait ils protestent, sans le comprendre, à la fois contre un progrès insuffisant ou insuffisamment rapide et déjà contre les méfaits d’une société de consommation qui commence à se mettre en place. Pendant ces années la France influencée par un mouvement communiste bien plus puissant et engluée dans ses guerres coloniales, ne verra rien non plus. Les communistes parleront sans cesse, contrairement à la réalité, d’un niveau de vie en régression constante et Sartre préfèrera se taire pour ne pas désespérer Billancourt. Seul Aron et Camus verront un peu clair, mais plus politiquement qu’économiquement.

Ces films du free cinéma ne sont pas sans annoncer les cinéastes britanniques actuels comme Mike Leigh ou Ken Loach, mais la situation est totalement différente. Le free cinéma accompagnait, à sa manière, la mise en place, certes chaotique, d’une société social-démocrate d’Etat providence, alors que les cinéastes d’aujourd’hui dénoncent le démantèlement de cette société depuis le thatchérisme.