Nous assistons à une reconfiguration importante des pratiques politiques en France, autant que dans le monde. Comme le plus souvent cela a commencé en Italie ou les partis traditionnels qui structuraient le pays depuis des décennies : Démocratie Chrétienne, Parti Communiste, Parti Socialiste ont disparu totalement en très peu de temps au début des années 1990. Et quasi en même temps est arrivé au pouvoir Berlusconi, le premier de ceux qu’on peut appeler populiste, en première analyse, faute de meilleur terme. Aujourd’hui les populistes, les hommes providentiels sont légion d’Erdogan à Poutine en allant jusqu’à Trump. Il y a disparition des partis politiques traditionnels, mais bien plus il y a disparition même de l’importance du parti politique dans la démocratie actuelle. Les partis ont structuré la démocratie pendant plus d’un siècle, lui donnant son assise stable. Aujourd’hui la notion de parti politique, même si elle subsiste et subsistera encore en tant que résidu est obsolète. La modernité, qui est la libération de l’individu de toutes ses contraintes ancestrales entraîne une obsolescence du parti, comme de l’engagement politique, qui appartenait à l’ère désormais révolue du regroupement des individus autour d’une idéologie, d’un projet. Il ne subsiste que des mouvements qui ne sont que des marchepieds provisoires vers le pouvoir de candidats aux élections. C’est tout à fait le cas d’ « En Marche » macronien. Chaque individu se fait son opinion, sa salade personnelle, un mixte d’opinions diverses, qui ne peut plus correspondre au corsetage obligatoire d’un parti politique. Il reste au mieux l’engagement pendant une élection si un candidat sait subjuguer le temps d’une campagne électorale. Il faut voir que le temps médiatique de plus en plus accéléré brasse et rebrasse les cartes sans cesse. Fillon est monté de presque rien à la victoire aux primaires en deux semaines ! Aujourd’hui je pense que nous ne sommes pas parvenus totalement au bout de la libération des individus, telle qu’elle est souhaitable, et me semble possible et même probable. J’ai déjà écrit que je considère que nous sommes à un stade que je qualifie de l’égoïsme, une sorte de folie adolescente et que la libération totale serait celle d’une responsabilisation adulte qui permettrait d’en revenir à une nouvelle stabilisation de la démocratie, sous de nouvelles formes que l’avenir saura inventer. Nous en sommes à un stade où les populistes triomphants arrivent à garder le pouvoir en sabordant de manière diverse les oppositions possibles. Chez Poutine cela va de l’assassinat, certes jamais signé, au muselage de l’information. Chez Erdogan on emprisonne les opposants. Nous n’en sommes pas là, ni aux U.S.A. ni en France. Trump c’est les fake-news. Il n’est d’ailleurs pas le candidat du Parti Républicain. Il s’est imposé au Parti Républicain en le distordant. Aux U.S.A. de toute manière les deux partis politiques ne sont plus depuis longtemps que des écuries pour des candidatures électorales. En France on a une configuration particulière. Les partis politiques sont morts définitivement. Ce qui en subsistera ne sera plus, ici aussi, que des écuries électorales. Et, certes totalement différemment de Poutine et d’Erdogan, Macron cherche à saborder toute possibilité d’une opposition crédible. Et c’est vrai que si des élections avaient lieu aujourd’hui, malgré toutes les divergences que j’ai avec sa politique, seul Macron est aujourd’hui pour moi crédible. Je ne sais s’il réussira. Mais ce sabordage des oppositions, qui est compréhensible et même légitime pour celui qui dirige, est néanmoins un sabordage d’une partie de la démocratie qui nous prive d’un choix véritable. Certes, et heureusement, il reste en France les bases indispensables de la démocratie : la liberté d’information et d’expression et on ne s’en prive pas. Tant que cela sera on sera toujours d’une manière ou d’une autre en démocratie. Ce qui est aussi toujours le cas à Washington, mais ne l’est plus à Moscou ou à Istanbul. Il me semble que nous sommes dans une configuration analogue à celle des années 1920-1930. Alors la montée des totalitarismes : fascisme, nazisme, communisme semblait faire sombrer les démocraties vacillantes. Ce n’a pas été le cas, même s’il a fallu en passer par la deuxième guerre mondiale, même s’il a fallu que les démocraties s’allient dans un premier temps à Staline pour détruire nazisme et fascisme. Mais après 1945 les trente glorieuses ont vu triompher la démocratie dans un nombre sans cesse croissant de pays, sous des formes jamais idéales, mais toujours en progrès. La décolonisation concomitante a permis elle aussi de démocratiser un peu plus le monde. C’est depuis le milieu des années 1970 que la démocratie est entrée peu à peu dans la crise actuelle. Ce que l’avenir nous dira c’est si cette crise n’est, comme dans les années 1920-1930, qu’une crise passagère qui sera surmontée, ou si nous sommes en train de passer à autre chose : un remake du passage de la République Romaine à l’Empire en quelque sorte, même si l’histoire ne repasse jamais deux fois les mêmes plats. Je veux rester optimiste et penser que la première option sera la bonne avec la montée progressive de la responsabilisation des individus. Car le pire n’est jamais sûr. En tout cas nous sommes entrés dans une période de tangage croissant, un moment de changement d’époque et l’avenir est comme toujours impossible à prévoir. Par contre il est possible et même nécessaire de savoir ce qui semble aller ou non dans le bon sens et d’agir en conséquence.