Je suis en train de tenter d’étudier la société indienne traditionnelle. Comme je l’avais fait pour la Chine l’étude d’un totalement étranger, sur le plan des valeurs, du fonctionnement, etc. amène à se poser la question dans un premier temps de la différence entre eux et nous. Il nous faut chercher ensuite ce qui existe de nos valeurs, de notre fonctionnement à l’état secondaire chez eux, mais ensuite encore il nous faut nous retourner vers nous pour chercher ce qui chez nous, souvent souterrain, participe des valeurs et comportements opposés. Enfin on se pose la question du changement apporté par plusieurs siècles de mondialisation et comment celle-ci amène à introduire chez eux, comme chez nous des valeurs différentes, étant entendu que la mondialisation se faisant, jusqu’à présent, mais cela peut changer, sur pression occidentale, ce sont les autres qui jusqu’ici auraient du être amenés à changer bien plus que nous. La Chine était un étranger totalement autre. Une des plus grandes différences étant, notamment dans le Tao, l’intrication des contraires dans le ying et le yang. Il n’y a pas d’opposition du bien et du mal, pour reprendre l’exemple de l’opposition fondamentale occidentale, mais complémentarité, mouvement des deux notions liées, l’une se transformant sans cesse dans l’autre. Il n’y a ni bien absolu, ni mal absolu, l’un engendre toujours l’autre. On est à l’opposé du manichéisme dans tous les domaines.

En Inde nous restons dans un monde d’origine indo-européenne, mais sur des bases totalement différentes aux nôtres. Rappelons que les nôtres, sur lesquelles je vais revenir, ne datent que de la révolution de la modernité qui a vu s’affirmer l’individu lentement au cours des derniers siècles. Nous sommes en Inde, comme chez nous, dans un système manichéen où deux valeurs antagoniques s’opposent, ici ne n’est pas la bien et le mal, mais le pur et l’impur. Précisons tout de suite que ces deux notions n’ont rien à voir avec des notions qui seraient liées à la propreté ou à l’hygiène. La pureté est liée au Religieux seul. Ainsi pour se purifier on peut faire des ablutions, mais encore mieux aller se tremper dans l’eau du fleuve sacré le Gange, tout simplement parce qu’il est habité par les Dieux. Cela n’a rien à voir avec sa pollution qui a du être importante depuis bien longtemps. De même, pour se purifier, on peut aussi avoir recours aux cinq produits de la vache, animal sacré : le lait, la crème, le ghee (beurre clarifié), l’urine et la bouse. Dans la vache le seul endroit non sacré est la bouche par laquelle peuvent entrer des impuretés, mais qui perdent leur caractère d’impureté une fois passées dans l’animal sacré. Historiquement il semble que les indo-européens qui ont commencé à occuper le pays vers 1500 avant JC, cousins proches des Perses, un peu plus lointains des Romains, Grecs, Germains, Celtes et autres Scandinaves, ont apporté la classique division en trois Dieux principaux, trois ordres, quelque chose comme nos trois ordres Noblesse, Clergé et Tiers Etat avec des fonctions voisines (pouvoir politique, militaire et judiciaire ; pouvoir religieux et travailleurs). Avec une différence la Noblesse et le Tiers Etat étaient bien endogames, se mariant quasi exclusivement entre eux, par contre le Clergé du fait de son célibat ne pouvait pas l’être et devait être alimenté à chaque génération par les deux autres ordres. Ce qui remplace le Clergé en Inde, les Brahmanes, se mariant, ils pouvaient être eux aussi endogames. Dans l’Inde ancienne ces trois ordres (les varnas), ces trois fonctions étaient donc les Brahmanes religieux, les Kshatriyas rois et guerriers et les Vaishyas travailleurs. Mais probablement parce qu’ils arrivaient en conquérants dans un pays déjà occupé, et qu’ils n’ont pas voulu non plus se mélanger aux autochtones, ceux-ci ont été relégués dans un quatrième ordre les Shudras serviteurs. Ici on est encore dans des fonctions pures, pas dans les castes. Une autre différence avec les autres indo-européens a été la disjonction entre Brahmanes et Kshatriyas. Les Brahmanes ont le monopole du religieux et le roi n’est jamais un roi prêtre. Il doit avoir recours au Brahmane pour faire le sacrifice. Le roi est donc en statut inférieur au prêtre. Ajoutons que l’on oublie dans les quatre varnas ceux qui sont encore en dehors, en dessous, les intouchables. Assez vite la société védique s’est transformée et elle a adopté le système fondamental, à base purement religieuse du pur/impur. Et s’est crée alors une hiérarchie et le système de castes, qui justement se distinguent sur le principe de la différence de pureté. C’est un système qui existait déjà du temps du Bouddha historique au 6ème Siècle avant JC. Ce système de castes et de sous-castes n’est pas général. Chaque région a son système propre. Il faut bien voir que l’hindouisme n’est pas un système unifié, mais un ensemble de systèmes très divers et souvent contradictoires : les religions populaires, les renonçants, le yoga, les sectes diverses et variées, le tantrisme, etc. Les castes sont parfois (souvent ?) basées sur des métiers plus ou moins purs. Mais si par exemple beaucoup de gens de la caste des potiers sont potiers, il y en a beaucoup d’autres membres de la caste qui font d’autres métiers. C’est aussi un système qui amène à la division permanente. En effet on se marie dans sa caste, voire sa sous-caste, tout simplement parce que ceux qui sont au-dessus ne veulent pas déchoir à la pureté en se mariant avec une caste inférieure. Mais si un groupe de familles a un comportement interprété comme mettant en cause la pureté, les autres familles de la sous-caste ne voudront pas se marier avec eux et cela créera une nouvelle sous-caste. Les caractères qui caractérisent le système de caste sont la séparation (pour le mariage, le contact, la nourriture), la division du travail (notamment les professions réputées impures, liées à la mort, les blanchisseurs, etc.) et la hiérarchie entre les castes se fait sur la base du plus ou moins pur. On a donc une société qui est basée sur la hiérarchie des castes et en l’occurrence la Brahmane l’emporte sur le Kshatriya. Ce qui fait que le pouvoir réel (politique, économique) est considéré comme second. Certes le roi règne, les puissants économiquement ont la capacité de s’enrichir et d’une certaine manière ils sont libérés des contraintes religieuses. La société vit sa vie, dans le respect de l’ordre des castes. Ce caractère second du politico-économique explique probablement la faiblesse de l’investissement indien pendant longtemps dans une modernité qui ne les concernait que secondairement. Il faut voir que le ciment qui fait tenir le système et qui l’a fait tenir pendant plus de deux millénaires est la solidité de l’imbrication. Car la caste n’est pas isolée, au contraire. Chaque famille a besoin d’un brahmane pour faire le sacrifice, d’un blanchisseur pour laver le linge (occupation impure), d’un spécialiste lors d’un décès (occupation encore impure), etc. Chacun a une fonction pour tous les autres, est lié aux autres. Ceci se fait selon des règles établies et les luttes ont toujours été permanentes pour les faire respecter, voire les interpréter dans un sens plus favorable. Chaque caste, voire sous-caste a plus ou moins, surtout les plus importantes numériquement, des organismes, des moyens de pression collective, vis-à-vis des autres. On est dans une société intégrée. Par contre on est naturellement dans une société qui ne reconnait pas l’individu. On est dans l’intérêt collectif et la hiérarchie règne partout.

On est donc dans une société où les valeurs sont antagonistes aux nôtres. Dans la modernité occidentale la valeur première est l’individu qui est considéré comme libre et égal à tout autre. Dans le système de castes indien on a comme valeur première la valeur religieuse du pur/impur et cela entraîne une hiérarchie, non des individus qui ne sont pas reconnus, mais des castes les unes par rapport aux autres.

Voyons maintenant ce qui dans la société indienne, toujours traditionnelle, on se posera plus loin la question de la modernisation, a quelque chose à voir avec le contraire de la hiérarchie prédominante, avec l’individu et sa liberté, égalité. Il y a d’abord ces renonçants, qui à l’image du Bouddha historique ont quitté la société pour aller prêcher, chercher la vérité hors du monde social. Ces renonçants sont hors caste et sont considérés comme tels. Il y a aussi un certain nombre de sectes ou de mouvements hindouistes (je rappelle l’immense pluralité de l’hindouisme) qui recrutent depuis longtemps sans considération de castes. Il y a notamment les tantristes, particulièrement ceux de la main gauche, les plus extrêmes. Ces derniers renversent même les valeurs traditionnelles de l’hindouisme en faisant entrer dans leurs cérémoniels ésotériques la boisson alcoolisée, la consommation de viande (officiellement dévalorisée dans la hiérarchie de la pureté) et les relations sexuelles en dehors des conjoint(s) officiels. Mais tant les renonçants que les tantristes ou d’autres sectes ne cherchent en rien à remettre en cause l’ordre officiel des castes. D’une certaine manière ils servent d’exutoire, de défoulement, comme chez nous le carnaval qui permettait de railler le seigneur, la religion le temps d’une fête.

Maintenant revenons chez nous et cherchons ce qui en opposé est resté de l’ancienne hiérarchie dans notre démocratie de l’individu avec sa liberté et son égalité. Je ne saurai que donner quelques pistes. La première serait la recherche permanente, en Fra nce tout particulièrement d’un pouvoir quasi royal, d’où l’importance accordée au Président de la République dont on attend tant. La seconde serait dans la hiérarchie économique qui continue à se perpétuer, avec le refus, particulièrement en France, d’une participation réelle des salariés et de leurs représentants dans les instances de direction des entreprises. Cette hiérarchie est quand même bien plus une hiérarchie subie que souhaitée. La troisième serait dans la coupure entre le peuple et les élites, dans la segmentation croissante de la société, dans la montée d’un communautarisme. Et là c’est une tendance récente, en voie d’aggravation. Depuis les années 70 du siècle dernier des coupures se font, en particulier au plan culturel, et rappelons que c’est le plan décisif, entre des couches sans cesse diverses d’individus. On se fréquente, on se marie (ou on vit ensemble), on habite, on envoie ses enfants à l’école, on a des loisirs uniquement avec des gens de couches culturellement proches. Et la segmentation s’aggrave avec la multiplication des offres culturelles dues aux nouvelles technologies. Chacun sa culture. On assiste à une segmentation socio-culturelle croissante qui ressemble de l’extérieur (car le fond est différent) à la segmentation croissante des castes indiennes. Je terminerai en disant que l’individu a atteint chez nous une autonomie quasi-totale au moment où il se sent de moins en moins la possibilité d’exercer cette liberté qu’on lui attribue officiellement. Justement depuis les années 70 du siècle dernier la mondialisation, telle que la sphère financière a réussie à l’imposer sournoisement, rend extrêmement difficile toute modification de l’ordre socio-économique, même à la marge. Et la crise démocratique et sociale actuelle, la montée du populisme a largement à voir avec cette impuissance ressentie par des individus qui se sentent de plus en plus autonomes. Deuxième aspect l’égalité officiellement proclamée est largement battue en brèche par des inégalités économiques croissantes, et l’explosion totalement amorale des revenus des plus riches n’est que la partie émergée de l’iceberg, mais aussi par un enkystement des inégalités qui font qu’on est de plus en plus coincé dans des couches inférieures de génération en génération. L’ascenseur social est en panne, voire il régresse. L’école ainsi a tendance en France à aggraver les inégalités sociales. Ainsi donc, loin d’être totalement aux antipodes notre société de l’individu roi, libre et égal aux autres n’a pas totalement rompu le lien avec la hiérarchie ancienne, voire dans certains domaines y revient.

Enfin essayons de voir ce que la mondialisation a changé. Je l’ai dit chez nous dans les paragraphes précédents. Mais en Inde même. Il est certain que la société s’est plus ouverte sur la reconnaissance des individus, mais sans abandonner, contrairement à la France, champion sur ce point, ses valeurs religieuses premières. La société de castes existe toujours, y compris dans les villes. Le Religieux est à la base de la société. Il faut bien voir aussi le danger que représenterait une évolution rapide du système. Car l’imbrication des castes entre elles, la solidarité interne permet au système de fonctionner. Casser cette imbrication et cette solidarité amènerait inévitablement à un conflit social, voir bien pire, entre les composantes de la société. Seule une évolution douce peut se faire dans une paix sociale relative.

Pour terminer deux points. La suffisance occidentale proclamait à la fin du siècle dernier que seules les sociétés démocratiques vivant dans l’économie de marché permettaient un véritable développement et que les pays autres seraient amenés sous les coups de boutoirs de la mondialisation à devenir démocratiques et modernes (c'est-à-dire en mettant l’individu au centre d’une société de liberté et égalité pour tous). Force est de constater que la Chine devient peu à peu la première puissance mondiale en devenant chaque jour moins démocratique et que l’Inde se développe à son rythme inégal dans son système de castes. A l’avenir abandonnons notre occidento-centrisme et apprenons la modestie. S’il est une règle que l’histoire nous a appris ces dernières décennies, c’est que l’avenir est totalement inconnu. Etudier une société totalement différente cela permet de mieux comprendre la nôtre.