Le numéro 200 du Débat est passionnant, rassemblant sur les différents sujets des contributions donnant des points de vue, je dirai plutôt même des plans d’attaque, différents. Un vrai débat quoi ! Et je voudrai un peu réfléchir sur les trois problématiques de ce numéro.

Du premier groupe d’articles baptisé « sur l’Etat du débat public » je retiendrai surtout celui de Nicolas Vanbremeersh. L’auteur, et j’en suis assez d’accord, commence par mettre en cause le concept même de fake news. Nous sommes passés avec les réseaux sociaux de l’ère des médias réservés aux journalistes, à l’ère où chacun commente tout. Dans ce foisonnement, sans contrôle, se trouvent des idées contraires à la vérité qui font parfois le buzz, qu’elles soient lancées par un quidam ou un Président de la République. Dire qu’il s’agit d’un complot contre la vérité, un complot politique ou géostratégique c’est entrer dans les théories complotistes. Il faut bien comprendre comment l’évolution des médias ces dernières années permet de donner un sens à ceux qui croient à ces fake news qui alimentent les populistes. Une communauté médiatique s’est crée dont l’idéologie est sinon uniforme, du moins largement proche, et en décalage avec le ressenti, les idées de nombre de citoyens. Quand les médias soutiennent par exemple quasi unanimement l’Union Européenne, l’aide aux réfugiés, ils ne peuvent que rendre sensible ceux qui sont d’avis contraire aux opinions contraires qui sont en circulation, ils ne peuvent que les rendre sceptique envers euce monde médiatique, vu comme parti intégrante des « élites ». Cela ne veut pas dire que toute opinion est égale, mais simplement qu’on tombe ainsi dans le piège tendu par Trump et les populistes de tout poil (de gauche comme de droite). On les alimente en croyant faire de la pédagogie contre eux. Ce n’est que par le débat, par la multiplication des opinions qu’on pourra espérer contrer les opinions contraires, mis sûrement pas en se posant en maître de leçon en surplomb.

Sur le dossier « au-delà du harcèlement » je retiens surtout l’article de Gilles Lipovetsky qui cherche à remettre dans son contexte, notamment historique, le phénomène né avec l’affaire Weinstein. Il commence par faire son sort à l’idée qui tendrait à accréditer le lien entre un capitalisme de plus en plus sauvage et un harcèlement croissant des femmes. Parce que les villes où le harcèlement est le plus grand ne sont ni Londres, ni Tokyo, ni Paris, mais Le Caire ou Karachi ou Lima ou New Delhi, et parce que les taux d’agressions sexuelles chez nous sont en nette baisse depuis des décennies. Il ajoute « la réactivité aux manifestations de la violence sexuelle augmente à mesure qu’elles reculent dans les faits ». Car c’est bien d’une intolérance grandissante à ce harcèlement qu’il s’agit, et non pas d’une aggravation d’une multiplication des faits eux-mêmes. C’est bien la libération de l’individu, en l’occurrence de la femme, qui rend ces actes de plus en plus intolérables. Mais il faut ajouter qu’il y a une divergence d’opinion importante chez les femmes, entre ce qui doit leur semble du harcèlement ou non. Pour certaines la drague, la séduction sont à prohiber, d’autres les réclament. Ce qui est tout naturel, puisque la libération des individus a permis de libérer la différence de chacune. Si certaines se choquent de voir un homme payer pour elles au restaurant, d’autres trouvent le fait tout à fait normal, pour prendre un simple exemple. Pour certaines il s’agit quasiment d’une guerre des sexes, pour d’autres il ne s’agit que de s’opposer à un harcèlement (mot trop bénin quand il peut mener au viol pur et simple) qui n’a que trop fait son temps. C’est l’avenir qui fera le tri. Il parait peu probable qu’il mène à un retour à une pudibonderie. Mais les contacts entre les deux sexes ne sont pas plus faciles, voire plus difficiles, quand ils sont libérés que quand ils étaient assujettis à des rôles sociaux prédéfinis.

Du troisième volet, le plus volumineux, sur « le masculin en révolution » je retiendrai d’abord et surtout l’article de Marcel Gauchet. Il part de l’événement : « nous sommes en train d’assister à la fin de la domination masculine ». Il part de l’analyse qu’il a faite dans son dernier ouvrage de la libération totale des individus à partir du milieu des années 70 du siècle dernier, conjointement à la fin de toute domination des Dieux sur nos sociétés. Les sociétés anciennes étaient basées sur un inconscient religieux, dans lequel était fondamental la différence des individus (et principalement des deux sexes) avec des rôles différents (avec naturellement partout, plus ou moins fortement, la domination de l’homme sur la femme). Ces différences pouvaient être plus complexes et par exemple aller jusqu’à l’existence de véritables castes, comme en Inde, avec à l’intérieur de toutes naturellement la domination des hommes sur les femmes. A partir du moment où le religieux disparaît totalement (de la domination de la société, mais pas forcément du cœur des individus), les bases de la domination disparaissent. Cela ne veut pas dire qu’il ne reste pas des traces dans l’inconscient individuel et collectif, ni dans la culture, ni dans des usages considérés comme évidents. Cela veut dire aussi que ce point d’arrivée (provisoire, car en histoire tout est provisoire) n’est pas acquis définitivement. D’autre part il ne concerne essentiellement que notre Occident (et encore il faudrait constater les différences entre nos différents pays). Pour d’autres pays, et en particulier le monde islamique la sortie de la religion de la sphère publique cause bien des conflits. C’est plus facile avec la religion catholique dans laquelle Jésus dit « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu (Marc, XII, 13-17; Matthieu, XXII, 21; Luc, XX, 25)» qu’avec la religion musulmane dans laquelle Mahomet était chef religieux, chef politique et chef militaire. Néanmoins l’aspiration à l’autonomie de l’individu, née en Occident, travaille le monde entier et c’est peut-être justement là que se trouve une cause essentielle de la crise actuelle que connaissent nombre de pays et de communautés musulmanes. Maintenant, maintiendrons nous cette autonomie de l’individu, se généralisera-t-elle, l’histoire nous a assez appris que l’avenir n’est jamais écrit.

Cette fin de la domination masculine n’est pas sans poser des problèmes aux deux sexes, mais probablement, et apparemment encore plus aux hommes, comme le montrent nombre d’autres articles. Car le père tel qu’il était, chef de famille, jusqu’il y a peu, a vécu. Quelle place peut-il avoir dans une famille où les responsabilités, le travail, les tâches ménagères sont de plus en plus partagées. Les femmes ont obtenu la libération de leur sexualité. C’est globalement elles, et de plus en plus seules, qui décident de leur maternité. Depuis quelques décennies nous expérimentons tous les possibles de cette égalité des sexes. La sexualité s’est déconnectée de la procréation. Les familles éclatent de plus en plus. Les enfants sont de plus en plus élevés par des structures avec un père ou une mère non biologique, voire avec un seul parent (alors presque toujours la mère).

Le masculin semble avoir dans ce contexte des difficultés importantes. Certes ce n’est pas le cas pour tous, mais on constate différents phénomènes. Il semble s’être crée une nouvelle période charnière entre adolescence et âge adulte, que certains appellent adulescence, qui est bien plus importante pour les garçons que pour les filles. Jusqu’à environ 30 ans aujourd’hui bien des garçons refusent de se fixer autant professionnellement que sentimentalement. L’écart de réussite scolaire entre garçons et filles s’accroit au large bénéfice de celles-ci. Refus scolaire, sortie du système se multiplient pour nombre de garçons. Le fait que la profession enseignante soit de plus en plus féminisée s’il n’en est très probablement pas la cause, n’est-t-il pas un facteur aggravant ? (la féminisation croissante de la justice pose problème pour l’égalité des sexes dans les affaires ayant trait à la famille, la féminisation croissante des professions de santé pose d’autres problèmes…). Nombre de garçons se réfugient dans des entre soi : bandes dans les banlieues, groupe de geeks, de hackers ignorant (fuyant ?) les filles.

L’égalité de plus en plus complète des hommes et des femmes en route depuis quelques décennies déboussole forcément la société. A l’heure de l’autonomie des individus les pouvoirs publics ne peuvent plus légiférer, sauf pour fixer des digues pour les cas limites (viol, harcèlement, droit au mariage, droit des enfants…). C’est à chacun de faire avec sa liberté. Chacun réinvente le père, le conjoint, la mère, la conjointe qu’il pense le mieux convenir. Toute la psychologie, la psychanalyse est bouleversée par les nouvelles configurations, qui n’ont fait que commencer à s’expérimenter. Ce qui fait que l’on trouve de tout dans leurs déclarations et publications. Car très peu a encore été étudié dans ces domaines. Pas étonnant que nous soyons déboussolés. C’était évidemment plus facile quand la société nous imposait un rôle, mais c’est le prix de la liberté.