« Le Monde » d’aujourd’hui publie deux interviews intéressantes de Maurice Godelier et Francis Fukuyama sur l’évolution actuelle des sociétés. En anthropologue Maurice Godelier analyse l’évolution des deux dernières décennies comme la prise de puissance des pays émergents qui contestent la domination occidentale, la mettent à mal, pour remettre simplement l’Occident à sa place : une puissance importante non dominante. Mais les prétentions occidentales formulées il y a 20 ans, qui pensaient que le développement des pays émergents allait créer chez eux, comme cela s’est fait chez nous, une inévitable victoire des valeurs culturelles occidentales et notamment la fin du pouvoir religieux sur les sociétés et leur démocratisation, n’ont pas eu lieu. La Chine construit une économie de marché, tout en restant, et même en renforçant le caractère dictatorial de son parti unique et de son dirigeant suprême et retrouve les valeurs du confucianisme que Mao avait cherché à éradiquer. L’Inde devient une des premières économies du monde en affirmant un peu plus chaque jour les valeurs culturelles de sa vieille civilisation à base religieuse si complexe. La Turquie abandonne de plus en plus les valeurs occidentales pour affirmer les valeurs culturelles traditionnelles et son dirigeant s’éloigne toujours plus d’un minimum démocratique. Et ne parlons pas de Poutine qui restaure, pour son grand profit populaire, les valeurs traditionnelles russes, qu’avaient su adopter le stalinisme, notamment lors de la « grande guerre patriotique ». L’Iran a peut-être été le premier avec sa révolution khomeyniste à chercher un développement sur des bases traditionnelles, ici fortement antioccidentales au sens culturel, mais pas technologique. Le monde est donc de plus en plus culturellement multiforme, chacun revendiquant sa culture. Le problème de l’Occident est plus que d’accepter de revenir à la place qui est simplement la sienne, il est dans une crise interne. Car l’Occident n’est pas un. Il y a des divergences importantes entre l’Europe et les Etats Unis sur bien des points : importance du religieux, manque de pacification de la société avec la multiplication des armes, faiblesse des valeurs collectives par rapport aux valeurs sociales. Et Trump n’est aucunement la cause des problèmes, il en est une maladie et un aggravateur. Il n’est que le symptôme du déclin relatif occidental et de la fin de la toute puissance américaine. Il n’est qu’un enfant qui trépigne car il ne peut pas faire ce qu’il veut. Francis Fukuyama analyse aussi la crise démocratique et populiste qui traverse l’Occident : Hongrie, Pologne, Italie, mais pas seulement. Pour lui la solution serait de redéfinir une conception de l’identité nationale qui soit intégratrice : basée sur des idéaux communs : laïcité, libertés individuelles, etc. Cette désunion entrave naturellement l’Occident dans la géopolitique actuelle, qui est une guerre de tous contre tous selon toutes les formes possibles : idéologique, commerciale, voire militaire, etc.

Il me semble que l’on peut aller un peu plus loin dans l’analyse. Et je pense que Maurice Godelier n’a pas dans une interview forcément brève dû aller au bout de ses pensées. Il faut penser sur le long terme. Nous vivons dans un moment d’ouverture des sociétés. Toutes les sociétés traditionnelles étaient basées sur un inconscient religieux à base sexuelle (qui naturellement plaçait la femme, plus ou moins selon les sociétés, en état de soumission). Dans la société traditionnelle chacun a sa place, est relativement protégé, mais doit remplir le rôle qui lui est désigné, il n’a pas la liberté de sa vie. La modernité, invention occidentale a brisé le lien en affranchissant, par des combats séculaires douloureux, la société du pouvoir religieux. Chacun peut avoir sa religion ou pas, c’est un problème individuel et non plus collectif. La modernité a libéré les individus qui peuvent choisir leur vie, qui sont devenus égaux en droits, mais qui sont souvent seuls et démunis. Cela a notamment crée le capitalisme mondial et la démocratie chez nous. D’une part le capitalisme mondialisé triomphe partout. Paradoxalement c’est Trump qui le remet le plus en question. La Russie, l’Iran ne demandent qu’une fin des sanctions, même la Corée du Nord ne rêve que de se joindre au concert mondial. Personne ne semble remettre fondamentalement en doute cette invention occidentale. Et d’autre part l’on constate que l’aspiration à la libération de l’individu est quasi universelle. Elle traverse autant la Chine, que l’Inde, la Russie, la Turquie ou l’Iran pour reprendre les quatre pays dont j’ai parlé plus haut. Or il me semble que la libération de l’individu, l’égalité des droits entre tous et toutes, ne pourra que saper le parapluie religieux sur la société que cherchent à imposer les traditions ancestrales.

Comment faire cette égalité dans la société des castes indienne, dans la société rigoriste islamique qui cantonne la femme dans un rôle second, qui a toujours considéré le religieux lié au politique et le dominant ? Je crois qu’une grande partie des crises d’identité actuelles vient du conflit interne entre les deux souhaits incompatibles : liberté et égalité des individus et maintien des traditions.

Il faudra que les sociétés fassent leur chemin, mais elles le feront seules et ils seront tous différents dans leur contenu et dans leur chronologie. Je suis persuadé qu’elles ne pourront finalement qu’avancer vers la modernité de la liberté des individus et de leur égalité, car la pression me semble irrésistible, mais qu’en même temps elles vont transformer leur tradition, en en conservant des pans entiers en les rendant compatibles à la modernité, comme nous l’avons fait nous même en Occident. Il serait justement intéressant d’analyser comment nous avons maintenu en la transformant notre culture, et chaque pays différemment, tout en conquérant notre modernité. Tout cela prendra du temps et ne sera pas un chemin pavé de roses, mais c’est toujours ainsi dans l’Histoire.

Maintenant il y a quand même un danger c’est que la crise écologique et démographique ne vienne perturber gravement ce chemin qui sinon me semble inévitable. L’avenir n’est jamais écrit en Histoire.