L’actualité récente m’apporte deux analyses au sens opposé. L’un négative que je dénommerai le syndrome colombien et l’autre positive de la modernité irlandaise.

J’appelle syndrome colombien une attitude qui est liée aux années 1990 pendant lesquelles la Colombie s’enfonçait lentement dans une violence croissante avec d’un côté les narcotrafiquants dont le cartel de Medellin de Pablo Escobar et le cartel de Cali et de l’autre avec la guerre civile menée par les F.A.R.C. et autres mouvements de guérillas insurrectionnelles opposés aux para militaires aussi violents. Peu à peu le pays s’enfonçait lentement dans la violence : assassinats, attentats, séquestrations, enlèvements, etc. Si le mouvement avait été soudain la population aurait réagi violemment à cette agression, mais en fait la violence ne faisait que croitre lentement au fil du temps, si bien que la population qui la subissait s’y habituait peu à peu. C’est cela que je nomme le syndrome colombien. Une dégradation de la situation suffisamment lente pour que l’on s’y habitue et que l’on considère la réalité comme sinon quasiment normale, du moins comme vivable. Il me semble qu’aujourd’hui nous sommes atteints de ce syndrome dans plusieurs domaines. D’abord dans le domaine démocratique et européen. Nous nous habituons peu à peu à voir le rejet du politique prendre de l’ampleur, l’abstention monter d’élection en élection (57 % au 2ème tour des législatives l’an dernier), le chancre du Front National, même changé de nom qui s’inscrit dans la normalité (et Marion Maréchal risque d’être bien plus dangereuse si elle a de l’intelligence et de la chance), etc. Au niveau européen nous nous habituons à considérer Orban, puis les dirigeants Polonais, puis Autrichiens, puis Italiens glisser vers l’extrême droite, et même Angela Merkel céder sur la question des immigrés et prête à laisser tomber ses partenaires européens pour tenter de sauver ses exportations d’automobiles vers les U.S.A. Nous nous habituons sur le plan intérieur à voir les protections sociales lentement érodées, leurs défenseurs politiques et syndicaux réduits à l’impuissance, nous nous habituons à voir des inégalités croissantes entre le commun des mortels et certains privilégiés qui pour jouer à la ba-balle, se prendre pour des artistes ou des communicants médiatiques, diriger des entreprises touchent des revenus qui dépassent des centaines de fois le niveau du plus élémentaire scandale. Nous nous habituons à voir mourir des milliers de réfugiés qui tentent de rejoindre l’Europe, et nous n’avons rien à leur proposer, alors que tous les experts considèrent que l’Afrique subsaharienne va doubler de population dans les prochaines décennies. Je n’ai qu’une attitude face à ce syndrome, en prendre conscience, et refuser de considérer la situation comme normale. Cela ne fait rien avancer, mais c’est le socle indispensable pour pouvoir saisir les opportunités qui peuvent se faire jour demain. Car ne l’oublions pas la Colombie, même si le nouveau président récemment élu peut inquiéter, a liquidé les cartels de drogue, a fait la paix avec les F.A.R.C., est devenue une destination touristique tendance.

L’évolution irlandaise elle illustre de manière presque trop parfaite la montée de la modernité, c'est-à-dire de l’indépendance de l’individu. Pour se libérer du passé il faut se libérer de l’emprise de la religion sur la société. La religion ne devenant qu’un choix éventuel personnel. Il faut aussi mettre l’accent sur la situation des femmes, qui dans toutes les sociétés traditionnelles sont victimes, à titre divers, de la domination masculine. De ces deux points de vue l’Irlande jusque très récemment était encore un pays très traditionnel et en retard sur la modernité par rapport à la France par exemple. Très catholique, refusant le divorce, l’avortement, etc. Rappelons le scandale des Madeleine jusque dans les années 1990. Or en quelques années l’Irlande a accepté le divorce, la contraception, le mariage pour tous et dans ces dernières semaines à une écrasante majorité (2/3) le droit à l’avortement. L’Irlande rejoint donc l’Europe à grande vitesse. Preuve en est de l’avancée inexorable de la demande d’indépendance des individus.